Agathe Gingreau, la "Brigande" survivante des prisons de Nantes

De Christelle Augris

La marquise de la Rochejaquelein veuve du général Vendéen Lescure écrivit ses mémoires[1], une référence dans les récits sur la guerre de Vendée. Grâce à elle, de nombreuses personnes sont sorties de l’anonymat, dont une de ses femmes de chambre prénommée Agathe, voici son histoire… Agathe Gingreau était née vers 1767[2] à Boismé, petite commune proche de Bressuire dans les Deux-Sèvres. Ses parents étaient Charles Gingreau et Perrine Robin. Elle avait un frère Augustin né le 6 juin 1771 à Boismé.[3] Et peut-être un deuxième prénommé Louis, exécuté à Niort le 13 nivôse an 2[4]. Dans cette commune de Boismé se trouve le château de Clisson longtemps propriété de la famille Sauvestre de Clisson. 

Ruines du château de Clisson, à Boismé, au XIXe siècle De par le mariage, en 1746, de la dernière représentante de cette lignée, Agathe Geneviève Sauvestre de Clisson, avec François Alphonse de Lescure, ce château échut à cette famille. De ce couple naquit à La Rochelle un unique enfant prénommé Marie-Louis-Joseph dont le père mourut jeune à la bataille de Plaisance[5]. Ce Marie-Louis-Joseph épousa Jeanne Marie de Durfort de Civrac, qui décédera en couches en 1766 en donnant naissance au futur général Vendéen Louis Marie de Salgues de Lescure.  Le père de ce dernier qui était réputé pour être fort dispendieux dilapida la fortune familiale pour mourir en 1784. Louis Marie de Salgues de Lescure fut élevé en grande partie par sa grand-mère paternelle Agathe Geneviève de Sauvestre de Clisson jusqu’à ses treize ans, âge où il entra à l’école militaire. Il passa une partie de son enfance dans le Poitou avec ses cousins Bernard Bouin de Marigny et Henri du Vergier de la Rochejaquelein. Sa grand-mère Agathe de Sauvestre avait auprès d’elle de nombreux domestiques qui lui étaient attachés. Parmi eux se trouvait la famille Gingreau.[6] Agathe Gingreau née donc vers 1767 avait presque l’âge de Louis Marie de Salgues de Lescure, et selon les mémoires de la veuve de ce dernier, nous savons qu’elle « avait pour ainsi dire été élevée avec M. de Lescure et lui était très attachée »[7]. Elle reçut ainsi une éducation plus que correcte sachant lire, écrire et monter à cheval. Elle possédait de plus de l’esprit, une jolie figure et beaucoup de caractère.[8] Mais pour comprendre la vie d’Agathe, il faut mieux connaître son compagnon de jeu d’enfant.

Image : Louis Marie de Salgues de Lescure Louis de Lescure fut élève à l’école militaire de ses 13 à 16 ans puis devint capitaine au Royal-Piémont cavalerie. Après la fuite de Varennes du 20 et 21 juin 1791, il rejoignit l’armée des Princes, mais apprenant le mauvais état de santé de sa grand-mère, il revint en Poitou auprès d’elle, puis gagna le Bordelais afin de conclure son mariage avec sa cousine germaine du côté maternel, Victoire Donnissan fort bien introduite à la Cour.[9] Il l’épousa le 27 octobre 1791. Trois semaines après leur mariage, la grand-mère de Lescure fut victime d’une nouvelle attaque d’apoplexie et décéda le 17 janvier 1792, le jeune couple présent à Clisson durant l’agonie, repartit à Paris en février après avoir réglé la succession. Lescure s’engagea dans la garde royale et passa son temps aux Tuileries, il échappa de peu aux massacres du 10 août n’étant pas de garde ce jour-là. Avec son épouse enceinte de sept mois, et ses beaux-parents, il quitta Paris le 25 août pour rejoindre Clisson, échappant ainsi aux massacres du 2 septembre. Clisson fut en cette période troublée un lieu de refuge pour plusieurs membres de leurs familles et relations, comme Henri de La Rochejaquelein. Se trouvait aussi en ce domaine pour servir ces nobles, une cinquantaine de domestiques aux opinions royalistes, dont Agathe. En effet, après la mort d’Agathe Geneviève Sauvestre de Clisson, Agathe Gingreau accompagna en février 1792 le jeune couple Lescure du Poitou à Paris. Elle devint ainsi une des femmes de chambre de la jeune marquise de Lescure. Nous savons de par les mémoires de la marquise qu’elle fut une des deux seules domestiques à rester avec eux à Paris durant l’été 1792. Elle avait déjà un caractère trempé car, à ses risques et périls, elle apporta personnellement des vêtements civils à un garde suisse ; et à son retour auprès de la marquise, un homme se fit tuer par balle à côté d’elle.[10] Elle suivit le couple de Paris à Clisson retrouvant ainsi son Boismé natal.

La Prise des Tuilerie (10 août 1792), Tableau par H. Motte (Salon de 1892)

Lorsqu’éclata la guerre civile en mars 1793, elle suivit certainement la marquise, mais nous ne connaissons pas précisément son rôle. Il est sûr qu’en ce début de révolte, elle ne combattait pas ; car Lescure était contre et avait déclaré qu’il ferait chasser toutes femmes qui combattraient déguisées ou non en homme[11]. Nous retrouvons sa trace dans les mémoires de la marquise, après la mortelle blessure de Lescure à la bataille de la Tremblaye du 15 octobre 1793. Lescure frappé d’une balle en plein front fut ramené du champ de bataille par son fidèle domestique Bontemps[12] qui accompagnera alors son maître jusqu’à la fin. Après cette bataille prémices de la défaite de Cholet, l’armée Vendéenne fuya l’ennemi en traversant la Loire à Saint-Florent le Vieil avec femmes, enfants et blessés qui craignaient la répression républicaine. Ils voulaient rejoindre Granville avec l’espoir vain d’y voir débarquer en renfort les Émigrés. Cette page des guerres de Vendée est connue sous le nom de Virée de Galerne. Lorsque la marquise apprit la terrible blessure de son époux, elle le rejoignit à Saint-Florent-le-Vieil, suivie de ses proches domestiques. A partir de là, Agathe entra dans l’hagiographie Vendéenne pour son dévouement sans commune mesure vis-à-vis de Lescure. Après avoir traversé le fleuve, le général porté par un brancard à pied souffrait le martyre entouré de son épouse et d’Agathe. 

Le Général Lescure blessé passe la Loire à Saint-Florent - Tableau de Jules Girardet - 1882 Une berline fut alors trouvée et Lescure y fut couché sur des matelas et enveloppé de couvertures. Le fidèle Bontemps, excellent postillon, dirigeait l’attelage. Seules trois personnes étaient présentes dans la berline, sa femme, Monsieur de Rivault[13] et toujours Agathe. Elle soutenait la tête du blessé afin d’atténuer les douleurs provoquées par les secousses. Malgré cela il criait régulièrement, et du sang coulait de sa blessure sur les habits de la femme de chambre. Lors d’un arrêt, il fut impossible de trouver un chirurgien pour soigner la plaie, ayant l’habitude de soigner les blessés de cette guerre, Agathe coupa alors les cheveux qui s’étaient collés autour de la blessure et pansa Lescure.[14] A Laval, une petite chambre fut trouvée pour le mourant. Ils y restèrent neuf jours, jusqu’au 2 novembre 1793. Étaient toujours autour de lui sa femme, Agathe, Bontemps et M de Rivaud. Ils repartirent donc le 2 novembre, faisant halte à Ernée le soir même. Ce fut le début de l’agonie du général qui tomba alors dans le coma. Ils reprirent le départ tout de même le lendemain à midi. Le général fut transporté dans la berline avec Agathe. Comme la marquise était enceinte, on la convainquit de ne pas rester à l’intérieur, et avec le chevalier de Beauvollier[15], elle suivait à cheval. Trois quarts d’heure plus tard, elle entendit un gémissement et le chirurgien sortit alors de la voiture. La marquise voulut s’y précipiter, mais Agathe referma la portière. Lescure venait de mourir, et par précaution elle ne voulut pas l’annoncer à la marquise avant la halte du soir. La berline étant en fin de colonne, la fidèle femme de chambre resta près de neuf heures, seule avec le corps du général que l’on ne pouvait inhumer à la hâte, de peur que sa dépouilles ne soit profanée, comme cela avait été le cas quelques jours plus tôt pour le général Vendéen Bonchamps. Arrivée à destination, elle tomba évanouie pendant deux heures. Par la suite Agathe resta durant toute la virée proche de la marquise, interféra même auprès d’elle pour sauver à Dol la vie d’un jeune déserteur républicain souhaitant rejoindre les royalistes, mais qui s’apprêtait à être fusillé par crainte qu’il soit un espion. Nous savons toujours grâce à la marquise qu’à la déroute du Mans le 12 décembre 1793, le chevalier de Beauvollier, alors blessé, fut sauvé par Agathe qui le prit en croupe sur le cheval qu’elle chevauchait et cela au péril de sa propre vie.

La bataille du Mans -  Peinture de Jean Sorieul (détail) 1852

Ne pouvant traverser la Loire pour retourner dans leurs paroisses, les restes de l’armée et les civils à la suite, savaient que tout était perdu. Nombre d’entre eux décidèrent alors de quitter la colonne pour tenter leur chance ; soit pour rejoindre les premiers mouvements de chouannerie au nord ; soit pour trouver tout de même un moyen de passer la Loire, soit encore pour se cacher. Agathe choisit une autre option. Une rumeur circulait déclarant que tout soldat armé se livrant à la République aurait la vie sauve, lui et les siens, s’il s’engageait du côté Républicain. Sous la foi de cette rumeur, à Nort (Loire-Atlantique), elle et de nombreux domestiques, dont la quasi-totalité de ceux de la veuve Lescure et de ses parents, décidèrent d’aller à Nantes. Ils avaient le projet de pouvoir un jour déserter et ainsi rejoindre la Vendée. Ce fut donc une troupe de près de cent cinquante cavaliers qui arriva fin décembre à Nantes pour déposer les armes. Malheureusement, comme le craignaient la marquise et ses parents, c’était un leurre. Car à Nantes les tribunaux révolutionnaires fonctionnaient à plein régime, notamment la commission Bignon venue du Mans et qui jugeait, condamnait à mort et faisait exécuter quasiment toute personne suspecte d’être proche des « brigands ». C’était la Terreur et sa justice qui frappaient l’ennemi suprême, la Vendée. Mais c’était une Terreur encore légaliste, les commissions tenant procès, mais un degré supérieur dans la Terreur fut atteint avec la méthode du représentant Carrier. Les restes de l’armée Vendéenne se trouvaient en grande partie enfermés à Nantes et répartis dans différentes prisons, comme celle du Bouffay.[16] Mais parmi d’autres existait celle de Entrepôt de café, la plus terrible de tous. Ces cent cinquante cavaliers y furent enfermés. Leur sort en était jeté. Sous l’influence de Carrier et de ses comparses, ils n’eurent même pas droit à un procès. En effet, dans ces lieux, les suspects, s’ils ne décédaient pas du typhus qui y faisait des ravages, même auprès des gardiens, étaient sortis sans jugement et envoyés sur des gabarres pour y être noyés. Cette méthode d’éradication avait d’abord été utilisée avec les prêtres réfractaires à la Constitution civile du clergé, puis ce fut le tour des combattants et enfin des femmes. On inventa le « mariage républicain » en liant nus un homme et une femme pour les précipiter dans la Loire le « fleuve révolutionnaire ». 

Les noyades de Nantes L’horreur était telle que certains chirurgiens s’étonnaient de ne plus revoir le lendemain des femmes ayant eu un sursis la veille pour grossesse[17].  Tout ceci se faisait avec l’aval de Jean-Baptiste Carrier[18]. Comme officier de ses basses œuvres, se trouvait Lamberty,[19] son bras droit, accompagné de ses propres sbires : Fouquet,[20] O’ Sullivan[21]... Des cent cinquante cavaliers, presque tous décédèrent et des cinquante « gens de la Marquise » seulement trois purent survivre : Jacques Bichon[22], Pierre Joseph Cottet[23] et Agathe Gingreau[24]. Le fidèle Bontemps ligoté avec Herbilig un autre domestique fut jeté dans la Loire, et en un ultime combat, ils entraînèrent avec eux deux soldats, les précipitant ainsi dans le fleuve[25]. Pour ses plaisirs personnels, Lamberty retirait des prisons de jolies femmes ; les emmenait dans sa gabarre privée et leur promettait d’épargner leur vie si elles cédaient à ses avances et à celles de ses seconds. Une fois violées, ces malheureuses étaient rarement sauvées. La plus connue des victimes de Lamberty, car il s’en serait amouraché, était Madame Giroust de Marcilly, appelée la seconde Marie-Antoinette pour sa ressemblance avec l’ex-reine de France et ses opinions royalistes. Elle avait été arrêtée en même temps que son époux sur la route qui mène de Nort à Nantes, voulant faussement se livrer (selon l’acte d’accusation de l’époux). Faisaient-ils partie des 150 cavaliers ? Dans une gabarre, madame Giroust de Marcilly et sa femme de chambre, une dénommée Françoise Gadoré, cédèrent aux avances l’une de Lamberty l’autre de son bras droit Fouquet, Lamberty devant probablement faire pression sur elle contre la vie sauve de son époux. Agathe avait 25 ans et était fort jolie[26] : à son arrivée à Nantes, un officiel la remarqua et lui demanda si elle avait peur, elle lui répondit par la négative. Il lui rétorqua que si cela devenait être le cas, elle n’avait qu’à demander Lamberty, c’est-à-dire lui-même… Emmenée dans la prison de l’Entrepôt, au bout de quinze jours se doutant bien qu’elle allait mourir soit de maladie, soit par noyade ; elle fit mander Lamberty « de la part d’une brigande qui avait peur »[27]. Il devina de quelle personne venait cette supplique et la fit transporter dans sa gabarre personnelle. Il voulut profiter d’elle, alla jusqu’à la force pour la faire céder, mais elle résista à ses avances. Il menaça alors de la noyer pour qu’elle lui appartienne. Elle lui aurait répondu qu’elle préférait cette mort à son déshonneur. Ce qui sembla plaire à Lamberty : « tu as l’air d’une brave file, je te sauverai » aurait-il rétorqué, lui disant qu’elle aurait fini dans le fleuve si elle lui avait cédé. Elle resta huit jours cachée dans la gabarre, entendant les cris des noyés et le viol de la servante de madame de Marcilly.[28] Ensuite, O’Sullivan, âme damnée de Lamberty emmena Agathe chez lui. En sauvant une « brigande », il espérait apaiser sa femme, tourmentée par les crimes de son époux (dont celui d’avoir dénoncé son propre frère contre-révolutionnaire[29]).

Image : Jean-Baptiste Carrier Le 24 janvier, date où la commission Bignon siégea à l'Entrepôt, cette dernière découvrit qu’il restait peu de prisonniers et qu’avec un ordre écrit de Carrier, Lamberty et ses comparses avaient envoyé à la Loire beaucoup de suspects non jugés. On découvrit également que certaines femmes avaient été sorties de prison pour alimenter les débauches des hommes de Carrier. Il y eut plainte auprès de ce dernier qui ne désavoua pas ses seconds. Dans les sphères révolutionnaires nantaises, des dissensions commençaient à se faire jour. Trop souvent Lamberty menaçait les membres du comité ; et son protecteur, Carrier, de par son caractère particulièrement sanguinaire et colérique, faisait peur et énervait le comité. Mais Carrier était encore trop puissant pour être affronté frontalement… Ce ne fut que lorsque le Comité de salut public rappela ce dernier à Paris, le 8 février 1794, que la riposte du Comité révolutionnaire de Nantes s’organisa. Les subordonnés, restés sur place et fragilisés depuis l’annonce du départ de leur chef, purent enfin être attaqués. Fouquet fut arrêté le 10 février, et écroué au Bouffay[30]. Il fut également demandé, car contraire à la loi, à toute personne hébergeant des brigands de se faire connaître auprès des autorités. Cette mesure visait Lamberty et ses parties fines commises sur sa gabarre personnelle. La peur changea de camp à l’annonce de l’incarcération de Fouquet et du départ de Carrier. Chacun des complices de ce dernier essaya alors de sauver sa vie en tentant d’éliminer toutes les traces possibles de leurs méfaits. Pendant ce temps la commission militaire Bignon faisait son travail, et l’époux de « la seconde Marie Antoinette », Louis Marie Michel Giroust de Marcilly comparut devant elle le 10 février 1794 (le même jour que l’incarcération de Fouquet). Il fut condamné à mort et exécuté aussitôt.[31] Le 13 février, devant la même commission Bignon, ce fut au tour de sa veuve qui fut aussi condamnée à la peine capitale[32], mais un sursis de trois mois pour déclaration de grossesse lui fut accordée. Elle fut aussitôt transportée dans la prison du Bouffay. O’Sullivan prit peur aussi ; le 15 février, il demanda à Robin[33] d’aller chercher Agathe Gingreau chez lui et de la faire disparaître afin de la soustraire au Comité révolutionnaire. Robin s’exécuta, emmena Agathe à fond de cale de la gabarre de Lamberty et sortit son sabre, mais cette dernière le supplia ; si bien qu’il ne put se résoudre à la tuer et lui dit :  "Lamberty m'avait bien averti que je n'aurais jamais le courage de te tuer ; que faire de toi ?"  Sur le pont de la gabarre, se trouvait seulement Théodore Lavaux, jeune républicain depuis peu aide de camp de Lamberty, hébergeant déjà la vicomtesse de Lespinay sauvée elle aussi de la prison de l’Entrepôt.[34] Agathe fut alors confiée à ce Lavaux. Il l’emmena chez lui[35]. Le lendemain, sur ordre du Comité révolutionnaire, on alla quérir Agathe chez ce Lavaux. Madame Lavaux répondit qu’il n’y avait que sa sœur avec elle en désignant Agathe. Mais les Républicains ordonnèrent alors de fouiller la maison. A ce moment-là Agathe, afin que Madame de Lespinay cachée à l‘étage ne soit pas trouvée, se dénonça et fut emmenée dans la prison du Bouffay pour y être écrouée.[36] Le même jour, c’est-à-dire le 16 février sur ordre du Comité révolutionnaire de Nantes, Lamberty et Lavaux furent écroués. Madame de Marcilly qu’y était aussi emprisonnée y décéda ce même jour. Volonté de ne pas laisser de traces ? On dit, en tout cas, que ce fut Lamberty qui l’étrangla de ses propres mains.[37] Dès leurs premiers interrogatoires, Lamberty et Fouquet décrivirent fièrement leurs actions et montrèrent un ordre signé de Carrier datant du 16 frimaire (6 décembre 1793), stipulant « requérir la force armée pour une expédition qu’il peut faire de jour et de nuit ». Cela jetait un peu trop de lumière sur ces noyades, et la Commission ne souhaitait pas être éclaboussée dans cette affaire, ayant elle-même procédé à 15 000 exécutions en 10 jours.  Le 19 février, officiellement pour raisons de maladie, elle arrêta de siéger et cela jusqu’au 1er avril. Un délai montrant son embarras comme l’indique l’extrait suivant d’une lettre de Bignon[38] : « nous avons dans ce moment une affaire très délicate à juger. Deux particuliers, patriotes en apparence, c’est-à-dire de ces vils patriotes pour argent, avaient une mission de Carrier, représentant du peuple à Nantes, mission moitié par écrit, moitié verbale, à ce qu’ils disent, pour faire des expéditions, tant de jour que de nuit. Cette mission de jour & de nuit consistait d’abord à couler bas un bateau chargé de prêtres condamnés à la déportation. Cela était à merveille ; mais ces messieurs prenaient à L’Entrepôt & dans les prisons où il leur plaisait des individus ; & sans qu’aucun jugement eût prononcé sur leur sort, ils les noyaient impitoyablement. Justement effrayée, la commission s’opposa par écrit à ce que ces messieurs enlevassent des prisonniers sans un ordre ou note d’elle (…) Mais quel fut notre étonnement lorsque nous nous aperçûmes que des huit hommes que nous avions fait mettre de côté, sur lesquels il n’y avait pas suffisamment de preuves pour les condamner, cinq avaient été jetés à l’eau ; que six femmes grosses, condamnées à la vérité à mort & sursis à l’exécution, avaient subi le même sort. Et bien ! mon bon ami, ces deux noyeurs sauvaient des contre-révolutionnaires, comme la femme Giroult de Marcilly, ci devant-noble, qualifiée de seconde Marie-Antoinette par la municipalité, dont le mari a été condamné à mort par la commission, comme chef de brigands, avec bien d’autres femmes qu’ils distribuaient à leurs amis. Cette femme Marcilly a été condamnée également à mort avec sursis, parce qu’elle s’est dite grosse. Sitôt le départ de Carrier, le Comité révolutionnaire de Nantes a fait arrêter ces deux quidams, et les a traduits devant nous (… )» La commission écrivit donc à Carrier afin d’être éclairée, mais elle ne reçut pas de réponse. L’accusateur public David-Vaugeois se déplaça lui-même à Paris et y arriva le 5 mars pour rencontrer Carrier. Ce fut houleux, mais de retour à Nantes la décision fut prise de continuer la procédure contre Lamberty et Fouquet.

Lors du procès, le 14 avril 1794, on les accusa et les condamna «du crime de contre -révolution, en soustrayant à la vengeance nationale la femme Giroult de Marcilly, condamnée à mort le 25 pluviôse, et qualifié par les Comité révolutionnaires de la Flèche et de Laval de seconde Marie-Antoinette à cause de son acharnement contre les patriotes et son adhésion formelle aux projets des brigands ; sa femme de chambre, la femme de chambre de Lescure, fameux chef de brigands, et les filles Dubois, suspectées de complicité avec les brigands ; en conséquence, et conformément aux lois du 19 mars 1793 vieux style), et du 23 ventôse an II (nouveau style), les condamne à la peine de mort énoncées dans les dites lois ; déclare leurs biens confisqués et acquis au profit de la République (…) »[39] Cinq jours plus tard, ils furent exécutés. Carrier, lorsqu’il apprit cela fut très en colère, mais il n’avait plus de pouvoir à Nantes, il affirmera qu’on avait exécuté « les meilleurs patriotes de la ville ».[40]

Image : Registre d'écrou de la prison du Bouffay - Agathe Gingreau et Lamberty figurent sur la même page... Que devint Agathe Gingreau ? On aurait pu croire que son sort était définitivement réglé, mais c’était sans compter sur la débrouillardise de la jeune femme. Agathe lors de son interrogatoire expliqua qu’elle est lingère, qu’elle n’avait pas suivi l’armée et avait été mêlée à l’insurrection bien malgré elle. Elle s’était attirée la sympathie des concierges du Bouffay semble-t-il.  Le 17 avril 1794, soit donc trois jours après la condamnation des Lamberty, Agathe fut présentée à la commission Bignon où elle témoigna. Elle fut si disserte que le tribunal la déclara fort suspecte mais elle échappa à la mort car « il n’est pas suffisamment démontré qu’elle a participé aux révoltes, elle restera enfermée jusqu’à la paix. Et sera emprisonnée jusqu’à la paix pour y être jugé »[41]. Cela semble étonnant, mais peut-être qu’il était préférable qu’un témoin des exactions de Lamberty dans sa gabarre privée soit en vie… Le 23 avril 1794, on jugea le dernier protagoniste de l’affaire : Théodore Lavaux. Le jeune aide camp de Lamberty comparut à son tour pour avoir hébergé Agathe. Il eut la vie sauve du fait qu’il n’était sous les ordres de Lamberty que depuis quinze jours à l’époque de l’arrestation d’Agathe, et que donc il ne pouvait être soupçonné de complicité des faits d’enlèvement des femmes de la prison de l’Entrepôt. Et que de plus, comme Agathe n’ayant pas été considérée comme contre révolutionnaire, mais seulement suspecte, il n’avait donc pas commis un acte passible de mort, et qu’au vu de son jeune âge il fut déclaré qu’il soit libéré de suite. Agathe resta enfermée dans les prisons du Bouffay[42]. Elle y retrouva Madame de Bonchamps, veuve du célèbre général Vendéen. Cette dernière avait survécu grâce à l’aide de nombreux Républicains qui avaient été sauvés par le pardon de son époux mourant[43]. Le 2 décembre 1794, la Convention vota le décret amnistiant les insurgés qui déposeraient les armes dans le mois qui suivait. Une demande d’élargissement concernant Agathe fut actée le 4 décembre 1794 ; elle y est indiquée sur les registres comme lingère[44] de 26 ans originaire de Boismé près Bressuire, arrêtée le 16 février 1794 par le Comité Révolutionnaire. Cela permit qu’un ordre de libération concernant Agathe soit délivré le 17 décembre[45], et sa libération effective fut le 12 janvier, elle y est notée comme lingère dans la liste d’élargissement en vertu de l’amnistie. Pendant ce temps, la marquise de Lescure était arrivée à Nantes pour sa demande d’amnistie et celle de sa mère. Mi-janvier, la marquise, sa mère, Melle de Concise[46] sortie elle aussi des prisons, et les deux seuls serviteurs encore vivants (Agate et Pierre Joseph Cottet) partirent pour le Bordelais, en passant par Ancenis, Varades, Angers, Saumur, Tours et Saint André de Cubzac. Ils arrivèrent à Citran, château appartenant à la marquise de par sa mère, le 27 février. Agathe resta au service de la marquise jusqu’à ce que cette dernière, mise par erreur sur la liste des Emigrés, dut s’exiler le 18 septembre 1797 et ses biens mis sous séquestre.

Le 18 novembre 1797, Agathe Gingreau épousa à Avensan, commune du château de Citran, Pierre Joseph Cottet. Il était provisoirement cultivateur. Mais, dès le retour de la marquise et le mariage en 1802 de cette dernière avec Louis de la Rochejaquelein frère cadet du général Vendéen Henri, il retourna dans le personnel de la famille et prit de l’importance.

Signatures d'Agathe Gingreau et de Pierre Joseph Cottet sur leur acte de mariage En 1808, il était régisseur des biens du marquis de la Rochejaquelein et demeurait à Clisson. L’époux d’Agathe fut à nouveau combattant lors des autres insurrections Vendéennes de 1799 et 1815 (Louis de la Rochejaquelein fut tué aux Mathes en 1815). Après ce soulèvement Cottet devint maire de Boismé, commune où vivait aussi le frère d’Agathe, Augustin ancien combattant Vendéen ayant reçu une pension en tant que tel pendant la Restauration. Cottet aussi fut pensionné, fait chevalier de Saint-Louis et reçut la Légion d’honneur. Agathe Cottet avait un certain statut social, et de par ses grandes compétences médicales apprises sur le terrain, s’occupait de la santé des administrés de son époux. Ainsi, en 1817, lors d’une campagne contre la petite vérole dans le Bressuirais, elle vaccina elle-même cent quarante-deux personnes à Boismé, comme cela est indiqué dans une liste ne comportant, à part elle, que des chirurgiens et apothicaires.[47]

Lorsqu’en 1820, Antoine-Eugène Genoude un des co-fondateurs du journal l’Observateur fit un voyage en Vendée avec Auguste de La Rochejaquelein, il s’arrêta naturellement à Boismé et rencontra le maire Pierre Cottet et son épouse, Agathe, voici la transcription de sa rencontre :


« A Clisson, où les souvenirs de M de la Roche-Jacquelin et de Mme de Lescure vivent encore, nous avons trouvé les premiers paysans vendéens qui nous aient parlé à cœur ouvert. Nous étions chez Mme de la Roche Jacquelin. Leur confiance étoit entière. « M le maire, disoient plusieurs d’entre eux à M. Cottet au sortir, de la messe, où nous avions été, nous voyons bien que ces messieurs sont des royalistes, puisqu’ils prient le bon Dieu. Voient-ils le Roi ? -Oui, ils le voient. Mais lui parlent-ils. - Peut-être.- Qu’ils lui dissent donc qu’on le trompe sur nous, que nous n’avons des armes et cœurs que pour lui , qu’ils lui disent donc aussi de nous envoyer nos sabres d’honneur et le portrait d’Henri IV (c’est ainsi qu’ils appellent la légion d’honneur.) Ce n’est pas que nous n’ayons des sabres ; mais nous tiendrons les autres de lui. (…)

Des pensions ! nous disoit Mme Cottet, et que sont des pensions ? croit-on que ce soit là ce que demandent nos Vendéens ? Une pension meurt avec un homme. La Vendée a mérité des monuments publics. Que le roi crée