Alice Augusta Ball, la scientifique issue d'une grande famille de photographes

Article de Christelle Augris

Image : Alice Augusta Ball en 1915


Je vais vous parler d'une famille Afro-Américaine au destin hors norme,  la famille Ball.  En suivant son histoire, on suit aussi une grande partie de celle des Etats-Unis. Alice Augusta Ball la dernière figure connue de cette famille fut une jeune chimiste récemment sortie de l'oubli pour devenir un symbole féministe.  Lorsque l’on recherche un portrait d’elle, on trouve  toujours la même photographie aux teintes passées par le temps représentant une jolie jeune femme diplômée avec sa toge et sa coiffe et au sourire timide. On est loin de s’imaginer la destinée qu'elle a eu.  Née le 24 juillet 1892 à Seattle d’une famille de la middle-classe noire. Elle vécut quelques années de son enfance à Hawaï lorsque sa famille partit afin que le grand-père célèbre photographe puisse soigner son arthrite. Elle suivit sa scolarité au "Central Grammar school" d'Honolulu de 1902 à 1904, année de départ de la famille de l'île suite au décès du grand-père. C’est le retour familial sur Seattle après trois ans à Hawaï. Elle fréquenta  alors la "Broadway High School" de Seattle de février 1906 à 1909, où elle était membre du club de sciences et d’art dramatique. En page 42 de l’annuaire, on aperçoit un joli portrait d’elle avec cette devise : "Je travaille et travaille, et il semble toujours que je n'ai rien fait",  devise qu’elle dut garder durant sa brève vie.



Image : Alice Augusta Ball en 1912 (annuaire de l'Université de Washington)

Elle a obtenu de l'Université de Washington un diplôme en chimie pharmaceutique en 1912 et un autre en pharmacie en 1914. En collaboration avec son tuteur en pharmacie, William M. Denn, elle a co-écrit un article dans le Journal of the American Chemical. Society, "Benzoylations in Ether Solution", publiée en 1914. De par son extraordinaire intelligence, elle eut le choix entre deux bourses d’étude, celle de  l’Université de Californie à Berkeley et celle du Collège d’Hawaï (maintenant l’Université d'Hawaï). Il faut imaginer au début du vingtième siècle, une femme de plus noire pouvant accéder à un tel niveau d’étude ! Elle choisit l’université d’Hawaï, certainement de par sa connaissance d'Honolulu, mais aussi de par le métissage culturel de cet ensemble d’îles. Elle  voyagea en seconde classe en prenant le bateau à vapeur le Makura, qui allait de Vancouver en Australie en faisant étape par Honolulu. Et elle s’installa dans une pension pour femmes comme on le devait à l’époque, le MacDonalds rue Puna hou. 

Image : Le steamer Makura Le 1er juin 1915, elle obtint un master en chimie de l'Université d'Hawaï, devenant ainsi la première femme et donc la première Afro-Américaine à en obtenir un. C'était la quatrième promotion de l'Université.  Sa thèse portait sur l'identification des composants actifs de la racine de kava ou Ava et se dénommait "Les constituants chimiques de Piper Methysticum; ou Les constituants chimiques du principe actif de la racine d'Ava " elle essayait d'y extraire les ingrédients actifs. Ses professeurs de chimie furent tellement impressionnés, qu’après l’obtention de son diplôme en juin 1915, elle fut chargée d’enseigner la chimie à l'Université. Au dire de tous, elle a été la première femme à enseigner une matière scientifique à l’Université d'Hawaï.

Image : Alice Ball diplômée en Master et deux bacheliers Pour mieux comprendre la suite de sa carrière, je me dois de vous faire un aparté sur la lèpre, cette terrible maladie était en résurgence à cette époque dans les îles de l’archipel d’Hawaii. A l’ouest d’Honolulu, il y avait l’hôpital de Kalihi un des rares spécialisés sur la maladie de Hansen autre nom de la lèpre. Cette terrible maladie infamante pour le malade et sa famille entière à l’époque faisait que les malades diagnostiqués comme lépreux devaient y séjourner obligatoirement des semaines, voire des années jusqu’à ce que le degré de maladie soit trop important. Et ensuite, ils étaient envoyés mourir dans un village lazaret créé en 1866 à Kalaupapa, à l’extrême nord de l’ île rocheuse de Moloka’i.  8 000 personnes y furent déportées et isolées jusqu'en 1969. Dans "la Croisière du Snark", Jack London a décrit ce lieu comme étant "la fosse de l’enfer, le lieu le plus maudit au monde". La  bactérie responsable de cette terrible maladie de peau fut découverte en 1873. Afin de soulager et de limiter les inflammations dues à cette maladie, l'huile de chaulmoogra issue des graines d'un arbre tropical originaire d’Inde était utilisée en étant appliquée localement ou administrée par voie orale mais elle était terriblement amère et provoquait des nausées.  De plus, le  traitement était insuffisamment efficace.

Image : Colonie de lépreux de Kalaupapa Harry T Hollmann chirurgien assistant à l'hôpital Kalihi, ayant eu connaissance du sujet de la thèse d’Alice, souhaita obtenir son aide et lui demanda qu’elle étudie également l’huile de chaulmoogra, Elle travailla durement le soir après ses cours, et réussit en moins d’un an à isoler l'ester éthylique de l'huile de chaulmoogra  et à créer une solution hydrosoluble des composants actifs. Cette solution une fois injectée s'est avérée extrêmement efficace contre les symptômes de la lèpre, avec de plus peu d’effets secondaires.  "La découverte qu'a faite Alice Ball fut bénéfique pour soulager la douleur endurée par les patients", a déclaré James P. Harnisch, qui exerce au sein de l'Hansen's Disease Clinic de l'Harborview Medical Center, situé à Seattle dans l'état de Washington, et spécialiste des maladies. "Son travail et les avancées qu'elle a faite dans ce domaine sont encore plus remarquables lorsque l'on est une femme noire à cette époque" .

Image : Chaulmoogra Mais Alice n'a pas eu le temps de publier sa recherche. La Première Guerre éclata, et en mars 1916, alors qu’elle faisait une démonstration devant sa classe, Alice inhala du chlore gazeux ou chlorine utilisé durant cette guerre comme cela est indiqué dans un article du journal Honolulu Pacific Commercial Advertiser de 1917, Il faut noter qu’à l'époque, les hottes de ventilation dans les laboratoires n'étaient pas obligatoires. Elle retourna à Seattle pour se faire soigner en reprenant le 7 avril 1916 le Makura comme le signale le Seattle Daily Times :

Mercredi soir, 12 avril 1916 Page 15, colonne 4 Société Mlle Alice A. Ball rend visite à ses parents, M. et Mme J.P. Ball, au 2401 East Union Street, et compte rester en ville jusqu'à ce qu'elle se remette d'une grave crise de bronchite. Mlle Ball prévoit de retourner à Honolulu vers le mois d'août pour reprendre ses fonctions d’enseignante en chimie au Collège d'Hawaii. Seattle Daily Times vendredi soir, 25 août 1916 Page 14, colonne 4 Société Mlle Alice A. Ball retournera à Honolulu le 30 août pour reprendre ses fonctions d’enseignante en chimie au Collège d'Hawaii. Au cours des derniers mois, Mlle Ball a rendu visite à ses parents, M. et Mme J.P. Ball, au 2401 East Union Street. Elle repartit donc à l’automne à Hawaï pour y reprendre ses cours, cependant, les effets secondaires étaient si graves qu'elle dut retourner à Seattle en octobre où, le 31 décembre 1916, Alice décède à l'âge de 24 ans.

Image : Extrait de l'acte de décès d'Alice Ball

The Bellingham Herald, Bellingham, Washington Lundi 1er janvier 1917

Décès d'un professeur d’université à Seattle, le 1 er janvier. Mlle Alice A. Ball, enseignante en chimie au Collège d’Hawaï, âgée de 25 ans, est décédée hier chez ses parents, dans cette ville, des suites d’une blessure causée par l’inhalation de chlore gazeux lors d’une démonstration dans sa classe à Honolulu en mars dernier. Elle était en congé du collège Le Seattle Daily Times Lundi soir, 1er janvier 1917

Ballon. À la résidence familiale du 2401 East Union Street est décédé, le 31 décembre 1916, Mlle Alice A. Ball, âgée de 24 ans, fille bien-aimée de M. et Mme James P. Ball et sueur de Robert P., William T.C. et Adelaïde G. Ball. Les funérailles auront lieu dans les salons de la société Bonney-Watson, Broadway, Olive Streets, en face de l’école secondaire de Broadway, le mardi après-midi à 3 heures. Les amis sont invités à y assister. Incinération. Alice A. Ball Washington State Board of Health, Record No. 2586 - Certificate of Death Place of Death: Seattle, King Co. - 2401 East Union St. Female, White, Single --- Born: July 23, 1892 - 24y 5m 8d | Occupation: At home Born at Seattle Washington | Father: James P. Ball. Born Ohio; Mother: Laura L. Howard. Born Ohio Date of Death: Dec. 31, 1916 --- I hereby certify, That I attended deceased from Oct. 31, 1916 to Dec. 31, 1916 that I last saw her alive on Dec. 31, 1916 and that death occurred on the date above at 5 am The cause of death was as follows: Removal of tonsils excessive 2 years ago, inhalation of chlorine gas two years ago.  Contributory: Chronic Asthma for 2 yrs. Signed: Frank Brooks Jan. 1, 1917 Arcade Bldg. Where was disease contracted if not at place of death: Honolulu Le 1er janvier 1917, dans son journal nécrologique Honolulu Star-Bulletin, les étudiants et les professeurs se souvenaient d'elle comme "serviable, joviale, patiente, mais optimiste". Son certificat de décès original a été modifié ultérieurement semble-t-il pour indiquer la cause de son décès comme tuberculose.

Image : Arthur L Dean

Arthur L Dean président de l'Université d'HawaÏ, chimiste, ancien tuteur d’Alice lorsqu’elle poursuivait ses études supérieures était le plus apte à poursuivre ses recherches innovantes. Il entreprit des essais supplémentaires, perfectionna  la solution et alors qu’il était doyen les publia en 1920 sans la créditer. Un laboratoire de chimie de la faculté d'Hawaï commença à produire de grandes quantités de la nouvelle injection, d’autant plus qu’il recevait des demandes de préparation de l’huile de chaulmoogra du monde entier. En 1918, un article d'un journal médical indique qu' à la suite d’injections développées à partir de l’huile, l’hôpital de Kalahi libéra 78 patients atteint de lèpre, et de  1919 et 1923 aucun patient fut envoyé à Kalaupapa Jusqu’à l’apparition des sulfones dans les années 40, c’était le traitement le plus fiable pour contrôler la maladie, mais sans le stopper complètement car soyons honnête, la solution ne bloquait que temporairement la maladie. En 1921 un interview non signé d’Arthur L Dean du Paradise of the Pacifique sur le chaulmoogra contient une curieuse légende sous sa photo. Alors que Dean insiste sur le fait qu'il ne doit pas recevoir plus de crédits pour le développement du traitement à l'huile de chaulmoogra que ses collaborateurs et ceux qui l'ont précédé sur le terrain, la légende est d’un tout autre ordre : " le public dira qu'il est l'homme".  Les trois pages de l’article mentionnent Harry T Hollmann ainsi que d'autres de ses collègues mais Alice n’est pas citée ! En effet, dès 1920, le processus chaulmoogra était déjà qualifié dans les revues professionnelles en tant que dérivé de Dean ou méthode de Dean et non plus méthode de Ball. Sur la page de couverture du journal étudiant de l'Université d'Hawaï annonçant la démission en tant que président de l’Université d’Arthur L Dean en 1927, un bref article rapportait que la solution était d'abord créée par le docteur Hollmann et Alice Ball et que le solution avancée avait été découverte et préparée par Dean. A la différence du professeur Dean, le docteur Hollmann reconnaissait la contribution substantielle de Ball au développement de l'huile injectable de chaulmoogra. Dès 1922 Harry T Hollmann écrivit dans une revue médicale que la découverte avait été celle d’Alice et s’appelait la méthode Ball. Et selon un article également publié en 1927 sous le titre "Méthode de Ball pour la fabrication d'esters éthyliques des acides gras de l'huile de chaulmoogra". Hollmann suggère que lorsqu’on compare les deux méthodes, on remarque que Dean n’a pas spécifiquement mis au point de méthode améliorée.  "je ne vois aucune amélioration avec la méthode Dean, quelle que soit la technique originale mise au point par Miss Ball". Hollmann pensait que la méthode de Ball était plus simple et par conséquent supérieure et qu’elle avait permis aux médecins de préparer eux-mêmes leur propre chaulmoogra injectable sans l'équipement coûteux et compliqué requis par la méthode du doyen. L'article de Holmann ne sauva pas instantanément la jeune scientifique de l’oubli et ne lui donna pas immédiatement le crédit qu'elle méritait pour le travail remarquable qu'elle avait accompli.

Image : ancien laboratoire de chimie Pourquoi Dean lui avait-il volé le mérite de ses recherches ? Plusieurs hypothèses : Il était doyen et directeur d’Université, elle n’avait été qu’une professeure de sciences.  Il avait un doctorat en physique, elle un "simple" master en science. Il avait déjà publié de nombreuses recherches, elle que sa thèse. Il était un homme d’âge moyen, elle était jeune. Il était blanc, elle était noire et de plus, plus de ce monde pour défendre ses recherches ! Donc Alice reste inconnue jusqu'en 1977, année où Kathryn Waddell Takara  découvre son nom dans les archives de l'Université, et que les recherches  de Stanley Ali et d'autres chercheurs de l'Université d' Hawaï mais aussi d'érudits lui donnent enfin la place qu'elle n'aurait pas dû quitter. Le 29 février 2000, l’Université d' Hawaï a érigé derrière le Bachman Hall une plaque de bronze répertoriant les réalisations de Ball sur l’arbre de chaulmoogra où elle a extrait l’huile. En 2007, elle a reçu  à titre posthume la médaille d' honneur du conseil d'administration de l'Université et la lieutenant-gouverneur devenue depuis sénatrice Mazie Hirono a déclaré le 29 février comme la "journée Alice Ball". En 2016, l’ Hawaï Magazine l’a reconnue comme l'une des femmes les plus influentes d'Hawaï. Une bourse Alice Augusta Ball a été créée et est destinée aux étudiants en chimie, biochimie, biologie ou microbiologie du campus de Manoa de l'Université d'Hawaï qui "partagent des caractéristiques similaires à celles dont a fait preuve Alice Ball au cours de ses études et de sa recherche". Son parcours exceptionnel interpelle, et sa réussite à casser le double plafond de verre de par son sexe et la couleur de sa peau donne envie de mieux comprendre. Un début de réponse est dans l’introduction d’un article la concernant de Paul Wermeger dans l'ouvrage "They Followed the Trade Winds: African Americans in Hawaï"  : " le 24 juillet 1892 à Seattle, Washington, Alice Augusta Ball est née de James P Ball et de son épouse Laura. Bien que les deux parents de son certificat de naissance soient indiqués blancs, d'autres sources, notamment des photographies de ses grands-parents, ont indiqué que sa famille était bien noire. Les parents au teint clair ont peut-être considéré ce mensonge "blanc" comme un cadeau parental qui pourrait aider leur fille aînée à surmonter certains préjugés auxquels elle serait inévitablement et malheureusement confrontée à l'avenir." Au XIXe siècle aux Usa, "devenir blanc"  était assez fréquent chez les populations dites de couleur, et donc sa famille à un moment a opté pour le "white passing", c’est-à-dire quitter son groupe ethnique dit de métis (mulâtre) pour devenir blanc et profiter du "privilège blanc". Cela à une époque de ségrégation raciale aux USA  et où la notion ségrégationniste d'une "seule goutte de sang noir" discriminait la personne en tant que noire même si elle avait  un seul ancêtre noir et limitait ainsi sa progression sociale. "Passer pour blanc" permettait aux Afro-Américains de fréquenter certaines universités, d’exercer des métiers et de fréquenter des hautes sphères que malheureusement en tant que noir ils n’auraient pas pu.  Mais pour cela, ils devaient couper tout lien avec le reste de leur famille resté Afro-Américaine sous peine d’être démasqués. 

(Concernant le recensement aux Usa :  

En 1790, le premier recensement fédéral de la population a classé les résidents libres comme Blancs ou  Noir, cette dernière catégorie se sous-divisait en "libre" ou "esclaves", et jusqu’en 1850 seuls les chefs de famille étaient  identifiés par leur nom.

Dans les recensements de 1850 à 1870, de 1890, de 1910 et de 1920 et les suivants :

les personnes d'ascendance africaine ont été classées par apparence dont celle dite de mulâtre (qui reconnaissait l'ascendance européenne visible en plus de l'origine africaine).

Les esclaves ont été comptés séparément des personnes libres dans tous les recensements jusqu'à la Guerre Civile. ) 


Image : James Presley senior

Etudier la généalogie de sa famille s’impose pour mieux la comprendre :

Ses arrière-grands-parents sont William Ball né vers 1785 en Virginie et Susan Gregory née vers 1793 dans le Maryland,  noirs libres  ils se sont mariés dans le comté de Frederick en Virginie le 14 novembre 1814, ils eurent quatre enfants connus :

  • Robert G Ball né vers 1815, un temps photographe avec ses frères.

  • James Presley Ball né vers 1825, grand-père d’Alice.

  • Thomas C Ball né vers 1828 devenu photographe grâce à son frère James Presley, et cela après avoir suivi un enseignement dans une école privée. Lors du recensement de Cincinnati de 1860, il vit avec ses parents et noté comme né dans l'Ohio. Il serait mort en 1875.

Elisabeth née le 2 décembre 1836 en Virginie, épouse d’Alexander L Thomas daguerréotypiste. Elle fut un temps réceptionniste du studio de photographie de son époux en Louisiane. Ils déménagèrent à Chicago vers 1909, Alexander S Thomas, y meurt le 26 mars 1910 et elle le 25 novembre 1911, elle est notée comme noire à son décès. Ils eurent  :

une fille Kate T né en 1855 à Cincinnati qui meurt le 24 août 1929 notée w(hite) mais enterrée dans le cimetière des gens de couleur.

une fille Isabelle.

un fils Presley Thomas aussi photographe et portraitiste né vers 1856 dans l’Ohio.


Image : Elisabeth Ball, son époux Alexander Thomas  et leur fille

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