Jean Blanque, un homme de Napoléon en Louisiane


Vue de La Nouvelle-Orléans en 1803 depuis la plantation de Marigny par J. L. Bouquet de Woiseri 1. Jean Blanque ancien officier révolutionnaire en Louisiane

Le 23 mars 1803, la frégate le Surveillant accoste au Port de La Nouvelle-Orléans ; à son bord se trouve Pierre Clément de Laussat, nommé par Bonaparte préfet colonial de Louisiane.[1] Ses premières missions sont de préparer officiellement l’arrivée de l’expédition Flessingue,[2] et la rétrocession de la Louisiane de la part des Espagnols au bénéfice de la nation française. En effet, en 1762, lors du traité de Fontainebleau, suite à la guerre de Sept Ans, la France a cédé ce territoire à la royauté espagnole, mais de par celui de San Ildefonse, Napoléon récupère cette immense région d’Amérique.[3] En plus de militaires et d’hommes de loi nommés officiellement, quelques jeunes Français républicains suivent le préfet, pensant que pour leur carrière c’est l’opportunité de leur vie[4]. Et parmi la garde rapprochée de Laussat, se trouvent certains parents et alliés comme Joseph Daugerot son cousin germain,[5] et Jean Blanque, béarnais comme lui. Ce dernier accompagnera, et participera de manière significative, pendant plus de dix ans, les débuts tumultueux de cette région du monde, mais ne restera connu dans l’Histoire que pour être un des trois époux de la terrible Delphine Lalaurie figure de la légende louisianaise. Voici sa destinée. À son arrivée en Louisiane, Jean Blanque se trouve donc dans la même frégate que de Laussat et Daugerot, faisant partie du même cercle familial et relationnel ; le grand-père de ces deux derniers, grand négociant entre l’Espagne, le Béarn et le Pays basque, tient une manufacture de laines à Nay[6] commune de Pyrénées-Atlantiques. Jean Blanque est né dans cette dite commune de Nay en 1771[7]. De par sa mère Jeanne Fargues, il serait proche parent du député Henri Fargues sénateur des Pyrénées-Atlantiques qui a activement participé au coup d’État du 18 brumaire.[8] Jean Blanque écrira lui-même : « l’étroite amitié, qui me lie depuis si longtemps au citoyen Laussat est tellement connue (..) »[9]

Image : Nay (détail de la carte de Cassini) Jean Blanque, quelquefois prénommé Jean-Louis, issu d’une famille de négociants, a épousé la cause révolutionnaire et a servi dans les armées en tant que commissaire des guerres. Il était ainsi en charge entre autres de l’intendance et de la gestion du budget de l’armée où il est affectée. Un temps dans celle des Pyrénées-Occidentales, il participe aussi aux campagnes des armées du Rhin[10] et de Sambre et Meuse en Allemagne jusqu’au 14 décembre 1796 (24 frimaire an V) ;[11] De Laussat le dit même ami de Bernadotte.[12] En septembre 1797, après une période sans affectation, il est remis en activité dans l’armée d’Italie sous les ordres de Bonaparte, et cela jusqu’en 1799.[13] Par autorisation du ministère de la Guerre, en septembre 1797, il est en résidence pour trois mois à Bayonne.[14] Il décrira plus tard cette période : « j’ai passé dans les camps les plus belles années de mon âge ; j’y ai servi mon pays pour lui-même et non pour moi ; j’y ai laissé en en ai remporté des souvenirs d’estime et d’amitié dont je m’honore. Je suis rentré dans la vie privée lorsque la paix semblait présager à la France le terme de ses maux et celui de ses Victoires. »[15] À ce moment-là, il s’établit à Bayonne où il travaille dans le négoce, mais reste toujours proche des Autorités, ainsi en 1799 la police l’a employé à Bayonne « dans des commissions délicates. » [16] Il y épouse la même année[17] à 27 ans Jeanne Pouyet, native de la ville et du même âge que lui.[18] Le 26 décembre 1800, Jeanne donne naissance à un fils qui malheureusement ne vivra que quelques heures, et elle le suivra dans la tombe le 11 janvier 1801.[19] Suite à ce cette terrible épreuve, fidèle ami de Laussat donc, il l’accompagne dans cette aventure louisianaise, certainement sans réel poste officiel, au moins au départ. Mais Laussat a besoin d’hommes de confiance pour cette aventure, et les compétences d’un ex-commissaire de guerre pour préparer l’arrivée de 3 000 soldats est un atout précieux. Jean Blanque le rejoint donc à Rochefort-sur-Mer et il écrit : « Je trouvai M Laussat, sa famille et sa nombreuse suite ; le tout montant à 18 personnes. »[20] Ainsi, Jean Blanque loge dans la chambre de l’état-major dans la même auberge que le préfet et sa famille ; et il embarque sur le Surveillant avec trente hommes : « (ces personnes) toutes estimables dans l’Armée, dans la Marine, dans la carrière Administrative, dans la Société et qui occupaient (…), l’arrière du brick. »[21] De Laussat s’imagine pouvoir faire prospérer la Louisiane au profit de la France, mais aussi y diffuser la pensée française et être le porte-parole de Napoléon. Mais qu’elle ne fut la désagréable surprise du préfet d’apprendre quelques semaines après son arrivée, que suite notamment au désastre de l’expédition de Saint-Domingue et la perte considérable d’hommes, Napoléon vient de vendre ce territoire à la jeune nation des États-Unis. Un des buts de l’Empereur est que cette partie du monde ne devienne pas Anglaise, ce qui arriverait irrémédiablement lorsque la France sera de nouveau en guerre contre l’Angleterre. Le meilleur moyen est de vendre la Louisiane à la jeune nation américaine, qui, selon les pensées de l’Empereur, sera bientôt en guerre contre les Britanniques.[22] Mais il souhaite toutefois que la France reste influente dans cette partie du monde.[23] Laussat est donc chargé en quelques semaines de la passation officielle de cette région entre l’Espagne et la France ; puis celle de la France vers les États-Unis. Cette période louisianaise est un véritable chemin de croix.[24] Perdant toutes ses illusions à défaut de sa superbe, il peut toutefois compter sur une poignée de fidèles dont Jean Blanque[25] qui loge chez le préfet[26] ainsi Laussat écrira plus tard : « Le Citoyen Vinache, chef de bataillon du génie, le Citoyen Costille, capitaine d'artillerie, le Citoyen Dussueil, enseigne de vaisseau commandant L'Argo, le citoyen Daugerot, officier d'administration de la Marine, le Citoyen Blanque, ancien commissaire des guerres m'y ont secondé avec infiniment de zèle.»[27] Il est vrai que Laussat n’a pas que des alliés dans le camp français, son opposition avec le commandant Burthe[28] amuse les Américains et les Espagnols, cela tombe même dans le tragi-comique, lorsque le lieutenant Candon ex-capitaine du navire le Terreur, allié de Burthe arrive le 18 janvier 1804 au domicile de Laussat pour demander un visa et insulte le préfet, le médecin Blanquet[29] présents sur les lieux et dégaine son sabre sur Jean Navaille[30] qui le contre avec l’échelle de la bibliothèque du bureau et : « (.. .) Au même instant un de mes intimes amis logé chez moi (Blanque), moitié nu, (il était à s’habiller) et s’étant jeté une simple nape (mot incertain) sur le corps, a paré du côté de la galerie où était Candon, et lui a arraché son sabre dégainé des mains pendant que de mon côté je faisais déposer à Navailles son épée échelle » et « (…) j’ai observé à Candon, qu’il ne lui manquait plus qu’une semblable scène. Il a réclamé son sabre : j’ai ordonné qu’on le lui rendit. Blanque et Navailles s’y opposaient, répétant non, il ne l’aura que par le bon bout. J’ai renouvelé l’ordre. J’avais cru apercevoir Blanque aller le déposer, dès le premier instant dans mon cabinet, et j’ai été l’y chercher ; en le rendant (…) » [31]



Image : Pierre Clément de Laussat Lors du cérémonial de la passation entre l’Espagne et la France qui se déroule le 30 novembre 1803 au Cabildo siège de la mairie coloniale espagnole de La Nouvelle-Orléans, de Laussat arrive sur place avec six proches en tenue civile dont son fidèle ami Blanque et une cinquantaine de militaires.[32] Le préfet profite des quelques jours où la Louisiane est officiellement française avant de la céder aux deux représentants américains désignés Wilkinson et Claiborne, pour y installer certains alliés bonapartistes comme lui. Il crée un conseil municipal à La Nouvelle-Orléans avec Etienne Boré comme maire[33] et fait publier quelques décrets comme celui concernant le Code noir.[34] Laussat a un secret espoir, qu’il écrit le 20 février 1804 à Decres, ministre de la Marine, cet espoir est que la France retrouve la Louisiane.[35] Et peut-être que Jean Blanque, fidèle allié est un pion posé, si ce n’est pour un éventuel retour de la Louisiane dans le giron français au moins une future aide pour les francophones. En effet, Laussat lui donne de plus en plus d’importance, ainsi il est chargé de tâches officielles. Par exemple début décembre 1803, il reçoit tous les documents concernant les affaires civiles et criminelles de la période espagnole pour ensuite les déposer au registre municipal.[36] Et, lors de la cérémonie tout aussi officielle de passation entre la France et les États-Unis, cérémonie qui a lieu le 20 décembre de la même année, il fait partie de l’escorte française des commissaires américains Claiborne et Wilkinson jusqu’à la demeure du préfet colonial. 


Image : Première levée des couleurs Américaines en décembre 1815 (tableau de Hure de Thulstrup) En janvier 1804 avec Joseph Daugerot, il transfère les archives du gouvernement et les papiers concernant des registres de concessions de terres aux représentants américains dont Daniel Clark.[37] En parallèle, toujours avec Daugerot, il crée une maison de commerce appelé Blanque & co[38] et le 12 décembre 1803, Laussat sollicite auprès de Talleyrand qu’il soit nommé commissaire provisoire chargé des relations commerciales entre la France et la Louisiane. Il écrit dans sa demande « je lui laisserai avec joie, en partant d’ici, ce témoignage de mon estime. Je garantis qu’il la justifiera, il a de la capacité et de l’expérience ». Et par décret, Laussat le désigne officiellement à ce poste le 10 mars suivant.[39] Blanque en tant que commissaire français provisoire des relations commerciales est donc chargé de superviser les opérations concernant le transfert de la Louisiane ainsi que le décaissement des fonds administrés pour la République française par Blanque & Co, moyennant une commission de 1%. [40] Blanque est ainsi commissionné par Laussat pour transférer des fonds au général de Rochambeau remplaçant Leclerc à la tête de l’expédition Saint-Domingue [41]; mais aussi de mettre le 10 mars 1804 la somme de 150.000 F à la disposition de Pichon, d'affaires à Washington, pour subvenir aux frais de l'évacuation de Saint-Domingue vers les ports des États-Unis.[42] Il est chargé aussi de régler les derniers frais du séjour du Préfet en recevant des fonds pour subvenir aux besoins de Madame de Laussat.[43] Son rôle est plus large aussi, car il s’assure de la protection « des bouches à feu, projectiles, affûts, voitures, attirails et autres objets d'artillerie, laissés au magasin de La Nouvelle-Orléans »,[44]ce sont certainement les munitions arrivées en Louisiane et destinées aux soldats de l’expédition Flessingue. La dernière trace de l’utilisation par de Laussat de la banque de son ami date de début février 1806[45]. Et donc lorsqu’en avril 1804, Laussat part en Martinique, accompagné de son cousin Daugerot, ses alliés comme notamment le maire de la Nouvelle-Orléans Étienne Boré et Jean Blanque[46] continuent de parler au nom de la «faction française ». Notons toutefois que cette faction était divisée en deux parties, les créoles[47] plutôt conservateurs, quelquefois issus de la vielle noblesse aimaient une certaine idée de la vie à la Française très ancien régime, et un second groupe composé de jeunes activistes révolutionnaires souhaitant en découdre, pour pourquoi pas, faire revenir la Louisiane dans le giron français.

Image : W.C.C. Claiborne Claiborne, le très intelligent nouveau gouverneur de Louisiane décrit fort bien la situation lors de nombreuses lettres adressées au président Madison ; il y indique qu’il existe parmi les habitants de La Nouvelle-Orléans une forte partialité pour le gouvernement français aidé par le fait que la langue, les mœurs et les coutumes du peuple soient françaises. Cette partialité est aidée aussi par la présence à La Nouvelle-Orléans d'une vingtaine de jeunes aventuriers venant de Bordeaux et de Saint-Domingue, gonflés par l'idée de l'invincibilité de Bonaparte et vantant le pouvoir de la nation française. Certains cercles empreints de ce «gallicisme arrogant » tant décrié par les Américains anglophones ont le sentiment qu’à la fin de la guerre entre l'Angleterre et la France, Bonaparte déploierait à nouveau son étendard dans le pays. [48] De plus, dès février 1804 commence l’arrivée en masse de réfugiés de Saint-Domingue. Parmi eux se trouvent des soldats français aux idées révolutionnaires et bonapartistes, mais aussi des planteurs chassés de leurs terres et survivants de massacres. Cette émigration permet aux francophones d’être les plus nombreux et de pouvoir rivaliser avec les représentants américains anglophones, d’autant plus qu’une seconde vague française arrive en 1808/1809 chassée des colonies espagnoles suite à la campagne d’Espagne de Napoléon. Il faut reconnaître que les jeunes années de la Louisiane sont tumultueuses, lieu de rendez-vous de nombreux aventuriers américains, de réfugiés royalistes, d’ex-révolutionnaires français, d’indépendantistes mexicains, de fidèles à la couronne espagnole luttant désespérément pour garder un contrôle en Amérique, de conspirateurs de tout bord ! En effet, les factions en présence ont des doutes sur la possibilité de la jeune nation américaine à pouvoir garder cet immense territoire en son sein et veulent en découdre au point de faire croire pendant un temps à Wilkinson qu’une loi martiale sera obligatoire pour maintenir l’ordre. De par sa précédente carrière militaire, son métier de négociant, sa charge « officielle » Blanque devient naturellement un des chefs de file de cette résistance larvée. [49] Et pour renforcer son importance, il prend très tôt la nationalité américaine pour tenter d’influencer la politique de l’état en devenant un chef de file des « Français ». Dans des documents gouvernementaux, de nombreuses fois apparaissent les mentions « ceux qui ont toujours voté avec Blanque».[50] Pour nombre de résidants de Louisiane, il est le représentant officieux de Napoléon , ils sont tous unanimes concernant son intelligence, mais logiquement, les natifs hispanisants et les Américains anglophones le trouvent très partial en faveur des francophones. Cela brouillera l’image que se font certains érudits américains de lui maintenant. Ainsi, l’avis de son adversaire le créole hispanophile Louis Declouet ou de Clouet[51] est intéressant (même s’il provient d’un compte-rendu adressé au roi d’Espagne, dont il est un espion), il y indique que Blanque, homme intelligent, audacieux et persuasif a eu une petite part dans la Révolution française, et bien qu'il ait dit qu'il était citoyen américain, il n'a cependant pas cessé d'être un agent de Bonaparte.[52] En 1811 Wilkinson indiquera qu’en 1805 lors de la conspiration de Burr, Blanque en tant qu’homme de fortune et d’influence fut approché par un soi-disant partisan de ce dernier sans succès lors d’une soirée chez l’ancien gouverneur espagnol.[53] En 1810 Claiborne écrira au président américain et indique concernant Blanque qu’il est un « homme de génie (sic) et d'éducation, et possède une influence considérable dans la ville et les environs de la Nouvelle- Chambre des représentants du territoire. Il serait toutefois détesté par la plupart des natifs américains de La Nouvelle-Orléans. Certains le considèrent comme un homme dangereux, et qu’il de toute évidence très attaché et partial vis-à-vis de son ancien pays la France. » [54] Aucun portrait ne semble exister de lui, mais plusieurs descriptions physiques vont dans le même sens : "grand, droit, visage ovale, yeux et barbe noir, nez aquilin, causeur brillant orateur puissant, de manières affables, il était très populaire. »[55] 2. Le début de sa vie américaine après le départ de de Laussat En 1804, débarque donc en Louisiane la première vague de réfugiés français de Saint-Domingue, et parmi les nouveaux arrivés, d'anciens corsaires de Victor Hugues[56], des ex-révolutionnaires et des aventuriers, qui sous la houlette des frères Lafitte vont s’installer dans les bayous proches de La Nouvelle-Orléans et créer Barataria, repaire de « pirates ». À ses beaux jours, on dit que cinq cents à mille personnes y résidaient. Les USA n’ayant pas de forces navales dignes de ce nom, ils peuvent sillonner le golfe du Mexique sans presque aucun risque et arraisonner les navires espagnols, et quelquefois neutres, pour piller les cargaisons. Selon les camps en présence, ils sont considérés, soit donc comme des pirates, des contrebandiers et marchands d’esclaves ou soit comme les corsaires d’une cause noble qui est l’indépendance des régions sous pouvoir du royaume espagnol.[57] Mais, pour des raisons diplomatiques vis-à-vis de l’Espagne le gouvernement américain n’a pas reconnu le gouvernement des insurgés à la couronne espagnole situé Carthagène, ils sont donc officiellement considérés comme des pirates. Barataria est aussi le premier lieu de rendez-vous d’aventuriers avant leur tentative d’expéditions au Texas s’alliant souvent, mais pour un temps, avec les indépendantistes mexicains. Les Baratariens sont en fait, un peu tout cela à la fois. Et l’état français y a quelques intérêts secrets permettant d’aider à la déstabilisions de la région et à affaiblir le royaume espagnol en l’empêchant de recevoir ses richesses d’outre-Atlantique. Donc comme expliqué précédemment, Barataria est le lieu où se rencontrent d’ex-corsaires français de Victor Hugues et des aventuriers révolutionnaires qui possédant des lettres de marque de jeunes nations en devenir arraisonnent les bateaux espagnols, et revendent clandestinement la marchandise et les esclaves aux Orléanais trop heureux de faire des économies. Ainsi jusqu’en 1814 Barataria est le plus grand dépôt de contrebande d'Amérique du Nord, cela peut être du tabac ou autres marchandises vendues illégalement à prix défiant tout concurrent, car non taxés. Cette économie souterraine coûte cher aux commerçants anglophones et au gouvernement louisianais ne recevant pas de droits de douane. Au Temple, lieu de vente de ces marchandises, se trouve aussi le commerce d’esclaves (son importation est devenue illégale sur le sol américain depuis 1808) ; où de riches planteurs peuvent acheter des centaines d’Africains débarqués. Le gouverneur Claiborne essaye de réprimer ces trafics, mais malgré les efforts des avocats américains, les tribunaux sont souvent impuissants. Comment distinguer un corsaire d’un pirate, un marchant d’un contrebandier ? D’autant plus que nombre de « gentilshommes créoles francophones » bien placés dans la société louisianaise sont des investisseurs et propriétaires de bateaux corsaires. Parmi eux, le chevalier de Sainte-Gemme, Davezac… Et Blanque.

Image : Signature de Jean Blanque Blanque, citoyen américain, possédant des terres depuis début janvier 1804 [58] habite là où il faut habiter dans La Nouvelle-Orléans au 24 rue Saint Louis,[59] est donc banquier, négociant, mais semble avoir rapidement délaissé sa charge de commissaire français des relations commerciales. Dès 1804, il détient plusieurs bateaux, le « Citizen »[60]et « le H.B. Trist »[61] ; pour quel commerce ? Declouet cité précédemment indique explicitement que « Blanque est considérée comme l'une des personnes financièrement intéressées par les pirateries de Barataria qu'il protégeait ouvertement ». On sait ainsi que Blanque possédait en décembre 1810 le « Jenny » dont Beluche, le fidèle lieutenant de Laffite et futur amiral de Bolivar, est un temps le capitaine.[62] Blanque est aussi le propriétaire du « Franklin » qui semble être utilisé par les baratariens,[63] et dont certaines cargaisons illicites lui sont personnellement destinées[64]. Ainsi en 1808, il est traduit devant un tribunal fédéral pour avoir acheté vingt-sept mille livres de café prises à bord d'un navire américain par un corsaire.[65] Et comme la bataille pour contrer les baratariens s'effectue surtout devant les tribunaux, il devient juriste étant admis à exercer devant le tribunal fédéral. Cela s’avéra fort utile pour défendre ses intérêts et ceux de ses alliés.[66] Ainsi il servira de conseil à Jean Leclerc, l’ex-révolutionnaire, lors d’un célèbre procès sur la liberté d’expression.[67] Certains historiens le disent aussi très lié au trafic négrier transitant par Barataria. [68] Son nom apparaît effectivement 335 fois dans des registres mentionnant le commerce d’esclave sur une période de treize ans.[69] La grande majorité de ces transactions étaient des ventes, et seulement quelques-unes étaient des achats. Cela pose effectivement question, en tant que banquier, est-il un simple intermédiaire ? Ou comme il possède une plantation[70], est- ce que depuis la loi 1808 interdisant l’exportation d’esclaves, cela lui sert de couverture pour vendre les esclaves saisis par des corsaires sur des navires espagnols et entrés illégalement en Louisiane via Barataria ? 3. Sa carrière politique et la rédaction de la constitution de 1812 Ces relations plus ou moins licites avec Barataria est une des faces cachées de Jean Blanque, est-ce un véritable armateur négrier ou un agent bonapartiste utilisant tous les moyens pour la cause ? Mais il est aussi et surtout connu à l’époque comme un homme public à grande respectabilité. Ainsi dès 1807 et jusqu’en 1812, il appartient au conseil municipal du maire orléanais James Mather[71] ; il est un des administrateurs de la Banque de Louisiane[72] ; il fait partie aussi de conseil d’administration d’œuvres de bienfaisance comme l’hôpital de la charité[73]  et comme toute l’élite louisianaise il appartient à une loge maçonnique.[74] Pendant ce temps, l’organisation de l’état de la Louisiane voit le jour. Une constitution doit être rédigée[75]. Blanque est élu membre à la convention constitutionnelle de la Louisiane pour le comté d’Orléans[76] et la même année la Chambre des représentants de la Louisiane l’élit avec neuf autres citoyens[77] au conseil législatif territorial de la Louisiane, cela afin de travailler sur la création de la constitution de l’état de la Louisiane[78]. Les travaux de la convention pour la réalisation de cette dite Constitution ont duré une partie de l’hiver 1811/1812. Le 27 janvier 1812, avant-dernier jour des travaux, Blanque est nommé avec Brown[79] et Urquhart[80] dans le comité chargé de siéger si, ni le président et ni le secrétaire ne peuvent le faire.[81] Durant tous les travaux, lui et les élus du comté d’Orléans, Destrehan,[82] Marigny [83]et leurs alliés veillent à ce que le nouveau système juridique ne diminue pas le poids politique de la ville de La Nouvelle-Orléans. Ainsi avec Bernard Marigny, Thomas Urquhart, il engage un bras de fer concernant la répartition des sénateurs. N’obtenant pas comme ils le souhaitent, trois postes, mais seulement deux pour le district de La Nouvelle-Orléans comprenant la ville et les riches plantations concomitantes. Ils boycottent pendant une semaine les débats rendant furieux les autres élus ruraux ! Mais sans la délégation d'Orléans, les négociations sont bloquées, et les autres élus doivent céder.[84] De par cette action et toutes les influences mises dans les débats, ils aident à ce que la nouvelle constitution protège l'intérêt de l'élite créole des riches planteurs et des négociants de La Nouvelle-Orléans ; que le siège du gouvernement de l'État reste à La Nouvelle-Orléans, et que la ville ait un gouvernement municipal autonome. Ainsi le comté d’Orléans, de par sa surreprésentation non équitable par rapport au reste du territoire de la Louisiane, permet à l’élite aristocratique orléanaise et francophone de conserver, pour un temps,[85] son influence au détriment des anglophones installés à Concordia, Rapide et Ouachita. Le manuscrit écrit en français de la Constitution de l'État de Louisiane, daté du 22 janvier 1812 et semblant être le premier projet original de la constitution, porte les signatures des membres de la convention constitutionnelle, dont celle de Jean Blanque.[86] Son influence à La Nouvelle-Orléans n’est plus à démontrer, de plus de par son union, il s’est allié avec l’élite créole. 4. Sa vie privée En effet, il épouse le 19 mars 1807, un des plus beaux partis de Louisiane, Marie Delphine de Macarty.[87] Claiborne écrira en mai 1810 qu’elle est membre d’«one of the most numerous & respectable family’s in the County of New orleans ». Effectivement, la famille Macarty est parmi les plus prestigieuses familles de l'élite de La Nouvelle-Orléans[88]. Marie "Delphine" de Macarty née le 19 mars 1787 à La Nouvelle-Orléans est fille du chevalier Louis Barthelemy de Macarty et Marie Jeanne Lerable. Son grand-père le chevalier Barthelemy "Daniel" de Macarty, était l'un des gardes du corps du roi en France et plus tard le commandant du Fort de Chartres dans l'Illinois. Son oncle par alliance Esteban Rodríguez Miró a été gouverneur des provinces hispano-américaines de Louisiane et de Floride, et son cousin Augustin Macarty deviendra maire de La Nouvelle-Orléans de 1815 à 1820.[89] Elle-même est la jeune veuve de Ramon Lopez Y Angulo, chevalier de l'Ordre royal de Charles III[90]. Veuf de 35 ans arrivé en Louisiane pour devenir administrateur, tombé éperdument amoureux de Delphine, il l’épouse le 11 juin 1800 en invoquant des raisons de conscience et d’honneur pour persuader l’évêque de la cathédrale de Saint-Louis de célébrer leur union ; et cela sans demander l’autorisation pourtant obligatoire auprès de l’Espagne pour tout officiel Espagnol épousant une créole hispanisante.[91] Mais à l’annonce de son mariage le roi Carlos IV, López le relève de son poste. Il retourne en Espagne pour défendre sa cause et, gracié, est nommé consul espagnol à La Nouvelle-Orléans devenue entre-temps Américaine. Il est dit que le fait que Delphine ait rencontré la reine, et que celle-ci, impressionnée par sa beauté, aurait interféré en la faveur de son époux[92]. Hélas, le navire les ramenant en Louisiane échoue et il décède lors de ce naufrage à la Havana.[93] Quelques jours plus tard, Delphine donne naissance à leur unique enfant, Marie Delphine Francisca Borja López y Ángulo, surnommée « Borquita ». La veuve et l’enfant retournent en Louisiane peu après.

Image : Delphine Blanque

Jean Blanque, suite à son mariage, achète une maison de ville en briques à deux étages au 409 Royal Street à La Nouvelle-Orléans, construite par l’architecte Dujarreau en 1808. Ils possèdent aussi une plantation à la sortie de la ville sur les rives du Mississippi avec 26 esclaves, connue plus tard sous le nom de Villa Blanque. La famille partage son temps entre les deux demeures, et c’est dans celle de la rue Royale qu’excelle en parfaite maîtresse de maison Delphine Blanque. Ses réceptions sont recherchées et l’élite s’y côtoie, que ce soient des politiciens comme le gouverneur Claiborne, le juge Hall et Daniel Clark porte-parole du congrès qui représentent le camp de Washington, mais aussi Marigny, Destréhan, Villeré, les francophiles, ainsi que le commandant militaire Wilkinson et de riches hommes d’affaires…[94] De 1809 à 1815, Delphine donne naissance à quatre enfants : Marie Louise Paulina,[95]Louise Marie Laurie[96], Jeanne Louise Marie[97] et enfin Jean Pierre Paulin.[98] Ainsi jusqu’au printemps 1814 Jean Blanque est un banquier et homme d’affaires reconnu, un respecté membre de la législature louisianaise et un des premiers chefs de file des francophones. Son espoir est certainement de devenir prochainement gouverneur de cet état. Il est aidé en cela par ce que l’on peut appeler un beau mariage, et un grand train de vie qu’il semble pouvoir se permettre par ses accointances avec Barataria, et peut-être l’aide de la France.