Jean Théophile Victoire Leclerc l’Enragé devenu Jean Leclerc, l’éditeur de l’Ami des Lois.




Introduction


Il y a plus de quatre ans, dans un projet d’ouvrage qui hélas ne vit pas le jour et devant regrouper des biographies de femmes de l’Ouest de la France, je me suis intéressée à la Révolutionnaire Pauline Léon. Cette révolutionnaire qui fut présidente des Citoyennes Républicaines Révolutionnaires et qui avait épousé en novembre 1793 l’Enragé Jean Théophile Victoire Leclerc d’Oze dit Leclerc de Lyon, était décédée en Vendée[1]. Le devenir du couple emprisonné en avril 1794 et libéré après thermidor avait été pour les historiens un mystère pendant près de deux cent ans[2]. La première découverte les concernant date de 1982, lorsque le canadien Michael Davis Sibalis publia dans les Annales historiques de la Révolution française une lettre de Pauline Léon de 1804[3]. En signant “épouse Leclerc”, elle demandait la libération de son jeune frère le sans-culotte François Léon arrêté pour son anti bonapartisme[4]. Elle y indiquait élever seule son enfant[5]. En 1793, Claude Guillon, spécialiste des Enragé(e)s dans l’ouvrages Deux enragés de la révolution, Leclerc de Lyon et Pauline Léon[6] avait rappelé cette lettre et détaillait les fausses pistes dues aux homonymes, comme notamment cet administrateur de la Sarthe prénommé Théophile que certains, de mauvaise foi, prétendent encore, être l’Enragé[7]. Dans Pauline Léon, une républicaine révolutionnaire, de Guillon paru en 2006 nous y apprenions qu’elle était décédée à La Roche-sur-Yon où elle avait rejoint sa sœur cadette[8] ; et dans l'édition de 2016 de Notre patience est à bout, 1792-1793, les écrits des Enragé(e)s[9], Guillon donna de nouveaux éléments fort intéressants. Ainsi, il avait retrouvé Leclerc fonctionnaire au début du Directoire dans les bureaux de l’Instruction publique[10]. Selon une demande de poste datant de mars 1796, Leclerc indiquait avoir été défenseur de la Convention dans le bataillon des patriotes de 89 lors de l’insurrection royaliste de vendémiaire an IV ; dans un autre courrier d'octobre 1798 sollicitant là aussi un poste à l’étranger, Leclerc indiquait avoir fait la campagne d’Italie. En France, c’étaient les dernières traces le concernant connues des historiens.


Ayant été généalogiste professionnelle pendant de nombreuses années, ce mystère concernant le devenir de Jean Théophile Victoire Leclerc d’Oze m'intriguait. Je décidais alors de mener une enquête. Cette enquête est expliquée dès la première édition de juillet 2019 de mon ouvrage Jean Théophile Victoire Leclerc, la vie d’un révolutionnaire enragé[11]. Je vous en dispense le long cheminement, et les pistes suivies grâce notamment aux tables de successions des départements de Vendée et de la Loire. J’ai ainsi retrouvé de manière sûre et certaine sa trace outre-Atlantique où il était dès 1809, éditeur du journal louisianais L’ami des Lois.


Précisons en toute honnêteté que l’historien américain Rafe Blaufarb dans son ouvrage Bonapartists in the Borderlands. French Exiles and Refugees on the Gulf Coast, 1815-1835 avait déjà désigné, en 2005, notre Enragé comme étant le même que Jean Leclerc du journal louisianais, affirmation que dans sa thèse Émigration et politisation : les Français de New York et La Nouvelle-Orléans dans la première moitié du XIXe siècle (1803-1860), Marieke Polfliet pensait pouvoir corroborer[12]. Mais aussi étonnant que cela puisse paraître comme l’indique Claude Guillon dans sa dernière édition de février 2021 de Notre patience et à bout, cette affirmation n’avait pas traversé l'Atlantique[13]. Précisons toutefois qu’ à ma connaissance, aucun érudit ou historien américains de la fin du XIXe et du début du XXe ayant publié sur la presse Louisianaise n’avaient jamais mentionné cette hypothèse[14].



L'Ami des Lois, journal louisianais


Après avoir passé de nombreuses semaines durant l’hiver 2018-2019 à compulser toutes les archives et tous les exemplaires de l’Ami des lois et journal du soir en ligne à partir de 1816, avec une lecture particulièrement attentive des éditoriaux et des articles signés par Leclerc, je pense, tant que ce peu, connaître sa vie et sa pensée pendant cette décennie qu’il passa en Louisiane, exercice fort difficile dû à la complexité de la contextualisation et à l'absence de certaines sources.


Même si le territoire de la Louisiane avait été vendu par Napoléon aux Etats-Unis d'Amérique en 1803, en 1804 il fut un lieu de refuge pour les colons fuyant Saint-Domingue. Une deuxième vague d'émigration eut lieu en 1808-1809, cette fois-ci suite à la campagne de Napoléon en Espagne, d'importantes émeutes anti-françaises, notamment à Cuba, contraignirent les anciens colons de Saint-Domingue de se réfugier en grand nombre en Louisiane. Ainsi à cette période, la population en Louisiane crût considérablement par l’afflux massif de ces nouveaux arrivants. Cela favorisa l’essor de nombreux journaux de langue française comme le Courrier de la Louisiane, le Louisiana Gazette... Et le 18 novembre 1809, le gouverneur William C. Claiborne, dans un courrier qu’il adressa au secrétaire d'État Robert Smith, joignit un prospectus annonçant la création de l'Ami des Lois. Hilaire Leclerc aîné[15] y était indiqué comme éditeur et rédacteur[16]. Le terme aîné est important, car Hilaire dans un premier temps servait de prête-nom à son frère notre ex Enragé. Le premier numéro de l’Ami des Lois parut le 21 novembre, et très rapidement un “J.” puis un “Jn”[17] et enfin “Jean” apparurent dans le bandeau. En mai 1815, le journal se renomma l’ami des Lois et Journal du soir[18].


Dès son arrivée en Louisiane, l’ex Enragé Leclerc s’investit complètement dans son journal et dans la vie politique de ce territoire américain. A l’inverse du Moniteur de la Louisiane d'opinion royaliste, tout comme le Courrier de la Louisiane où officiait son ami Thierry[19], l’Ami des Lois était d’opinion républicaine, mais de tendance radicale.


En aparté, nous n'avons que peu d’éléments concernant la vie de Leclerc entre 1798 et 1809. Au gré de certains articles de son journal, il indiquait avoir fréquenté les plus grandes capitales européennes[20] et avoir séjourné aux Pays-Bas[21]. Et selon le créole hispanophone Louis Declouet[22] dans un rapport adressé à l’Espagne en 1814 Jean Leclerc, quelquefois appelé Juan[23], avant d’être journaliste à La Nouvelle-Orléans, fut précepteur des deux fils aînés du comte de Casa Rul à Mexico, Manuel Rul Obregón et Mariano Rul Obregón, nés respectivement en 1795 et 1796[24]. Il est de même fait mention une fois qu’il fut clerc de notaire chez l’avoué orléanais Mazureau[25].


L’Ami des Lois et Journal du soir contenait notamment des annonces diverses comme l’arrivée des bateaux, des publicités vantant les nouvelles marchandises tout juste débarquées d’Europe, les spectacles à venir… Le journal, de temps à autre, servait d’intermédiaire pour la vente d’ouvrages, ce qui peut donner à la parution d’avis cocasses :

“ Le Monsieur Espagnol, dont je ne me rappelle plus le nom et dont j’ignore l’adresse, qui déposa il y longtemps, dans mon bureau la Loi des Indes, en 4 volumes, avec commissions de les vendre au prix qu’il a fixé : il est invité à en venir prendre le montant au bureau de cette feuille. J. Leclerc[26]” . Il est vrai que Leclerc avoua lui-même en 1816 : “(…) Je suis faible de corps et de vue, très distrait et très préoccupé (...)”[27].


Les catastrophes locales y étaient largement commentées, comme la grande inondation de mai 1816 avec ses dégâts, et les nombreuses suggestions pour tenter d’y remédier.


Ce fut l’occasion pour fustiger les profiteurs, rare trace retrouvée en date du 13 mai 1816 des thèmes chers à l’Enragé : “ L’administration municipale est venue au secours des indigents et leur a procuré des rations et des logements ; mesure d’autant plus à propos que quelques propriétaires sans entrailles n’ont pas rougi de spéculer sur cette calamité publique pour porter les loyers à un taux exorbitants.”

Mais, si à la lecture des numéros de son journal disponibles sur Internet, il est quasi impossible de retrouver le signataire du Manifeste des Enragés, l'amant de la Révolution , comme il se décrivait lorsqu’il était en prison en 1794 [28], par contre se retrouve dans l’éditeur de l’Ami des Lois.


L’ami des révolutionnaires de l'Empire espagnol en Amérique


Jean Leclerc fut en effet un défenseur de toutes les luttes et causes indépendantistes mexicaine et sud-américaines. Certains comme Declouet ont pu y voir le travail de déstabilisation d’un agent bonapartiste. Leclerc était considéré comme faisant partie du groupe de bonapartistes[29] de Louisiane, comme Jean Blanque entre autres, et alliés du consul Tousard[30], qui suivait les ordres transmis par l'ambassadeur Serrurier[31]. Les sympathies bonapartistes de Leclerc furent notamment visibles par ses écrits lors des derniers instants de l’Empire. Ainsi, le 13 juin 1814, Leclerc indiqua dans  l’Ami des lois et Journal du soir  : “ Attendons encore, et ne nous berçons pas d’illusions. La France est unie et en armes, le Grand homme est intact, ainsi que son armée ; sa marche n’est que celle d’un vaincu qui s’échappe, c’est le lion qui vient ressaisir sa proie. Nous ne saurions tarder à apprendre le dénouement”. Et le 14 juillet 1814, en ayant appris la chute de Napoléon : " Nous avons douté et contredit tant que le doute a été possible, mais quand la vérité nous est parvenue bien évidente, et bien claire nous l’avons présenté toute nue à nos lecteurs ; il vaut mieux avaler un breuvage amer que de l’apporter goutte à goutte. "


Toutefois, Leclerc, toujours aussi complexe, semble avoir aidé le babouviste Lamberté, évadé de Cayenne et réfugié en Louisiane[32].


Selon le consul espagnol en Louisiane, Morphy, ces révolutionnaires recevaient de l’argent et des fonds d’une "association " de Louisianais[33] qui, en espérant en tirer des profits financiers, encourageaient personnellement les insurgés contre les propriétés espagnoles. Les plus connus étaient Edward Livingston[34], son beau-frère Auguste Davezac[35], John Randolph Grymes, le capitaine Perry, Abner Duncan, Vincent Nolte... Le baron Henri de Sainte-Gêmes, grande personnalité de La Nouvelle-Orléans[36] avant son retour en métropole fut aussi un soutien financier. Ces citoyens louisianais armaient des vaisseaux pour la course[37]. Les prises, marchandises de contrebande non taxées par l'état, à prix défiant toute concurrence étaient proposées aux particuliers et commerçants de Louisiane, tandis que les esclaves se trouvant dans ces navires étaient vendus aux plantations. Jusqu’en 1814, le lieu de vente était à Barataria dans les bayous, havre des corsaires Laffite, You, Beluche, Aury… Et comme une grande partie des commerces louisianais francophiles[38], celui d’Hilaire Leclerc profita de ces marchandises.

Ces flottes des corsaires servaient aussi au transport d’insurgés qu’ils débarquèrent comme lors de l’expédition de Mina ; ou embarquèrent pour leur éviter une mort certaine lors de défaites comme celle de Carthagène en décembre 1815 [39] ; mais ils menaient aussi des combats navals contre la flotte espagnole, notamment à la bataille du lac Maracaibo.

Siège de Carthagène en 1815, troupes espagnoles

Pour toutes ces raisons, c'était donc logique que Jean Leclerc soutienne aussi ces corsaires[40] dont son ami Renato Beluche qui fut particulièrement acquis à la cause du Libertador Bolivar[41].

Régulièrement dans l’Ami des Lois, puis dans L’Ami des lois et journal du soir, Leclerc fit paraître les proclamations des indépendantistes[42]. Le 6 janvier 1814, le Révolutionnaire Juan Mariano Picornel y fit insérer une proclamation en faveur de l’émancipation de l’Amérique espagnole. ; et José Manuel Herrera, diplomate des insurgés, abonné à  l’Ami des Lois  durant son passage à La Nouvelle-Orléans, y fit éditer un  Manifeste[43]. Les autorités royalistes de la Nouvelle-Espagne s’en étaient émues et firent parvenir au gouvernement espagnol une copie d’un article paru dans le n° 1074 du 27 décembre 1815 de L’Ami des lois et Journal du soir [44]...

Au printemps 1817, le journal de Leclerc était toujours aussi bien informé, car il reçut personnellement du commandant Sébastien Boquier une copie du compte-rendu de la défense héroïque du fort de Boquilla de Piedras sur la côte de Veracruz face aux troupes royalistes plus importantes en nombre.[45] L’ami des Lois et Journal du soir  servit même de sources à certains journaux d'autres états de l’Union, mais aussi d’Europe.



Par exemple, les exploits de Guadalupe Victoria indépendantiste républicain mexicain, futur premier président du Mexique de 1824 à 1829, alors général de la cause indépendantiste, étaient régulièrement indiqués dans les colonnes et repris aussi par d’autres journaux des États-Unis comme le Missouri gazette du 22 mai 1817 ou le Lancaster Intelligencer du 5 février 1817[46].


Bataille de Boyacá remportée par Bolivar( Colombia, 1819). peinture de Martín Tovar y Tovar (Federal Palace, Caracas) Domaine public

Leclerc soutenait non seulement les causes mexicaine et texane, mais aussi tous les mouvements de libération d’Amérique du Sud, et il suivit plus particulièrement Bolivar dans ses victoires tout comme dans ses défaites[47]. Il est vrai que nombre de révolutionnaires français et de soldats et officiers de Bonaparte avaient rejoint le Libertador[48]. Leclerc informa aussi ses lecteurs des exploits de l’aventurier révolutionnaire écossais Gregor McGregor[49]. Il établit avec le corsaire Aury, une relation de confiance, et celui-ci lui demanda de faire publier cette annonce :


" À l’éditeur de l’Ami des Lois

Galveston, 25 janvier 1817

Monsieur,

Ayant eu connaissance par vos feuilles, des plaintes que portent les habitans de la Louisiane, sur l’enlèvement de leurs esclaves, qu’ils attribuent aux corsaires mexicains ; j’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien rendre publique par la voie de votre journal la déclaration que je fais qu’il n’en est venu aucun dans cet établissement, au moins à ma connaissance ; cependant comme il se pourrait qu’il en arrivât quelqu’uns messsieurs les habitants qui penseraient que nos corsaires ont emmené un ou plusieurs de leurs nègres peuvent envoyer ici leurs signalemens et prendre des mesures pour que le bâtiment qui les raménerrait à Louisiane ne soit pas compromis, ils seront renvoyés de suite.

j’ai l’honneur de vous saluer

Le gouverneur civil et militaire de Galveston,

Aury

Mr. Leclerc, Editeur}

de l’Ami des Lois}

Nouvelle-Orléans} "


Son journal permit aussi de diffuser des réflexions politiques novatrices pour l’époque. En effet, le 6 et 7 mars 1816, fut publié dans  l’Ami des Lois et Journal du soir une lettre intitulée considérations offertes aux américains des Etats-unis sur la Conspiration du gouvernement Britannique et des rois de l’Europe ses stipendiaires, contre la liberté et la paix du monde » expliquant :

“La cause du Mexique, celle du Venezuela, celle de toutes les républiques naissantes du nouveau monde est votre cause ! si vous les laissez détruire en détail, votre tour viendra et vous aurez mérité votre sort ! [50]”


Très au fait de toutes ces révolutions d'indépendance hispano-américaines et de la politique de Washington, et suite à un article du Orleans Gazette se faisant l’écho de la cession par l’Espagne de la Floride aux États-Unis, le 12 février 1817, Leclerc fit paraître dans L’ami des Lois et Journal du soir du 12 février 1817 son analyse fort pertinente sur la situation :

Nota — Une circonstance qui semblerait ajouter de la force publiée dans Orléans Gazette de ce matin c’est le message publié dans un de nos numéros antérieurs où le président recommande au congrès des mesures législatives pour mettre un frein aux armements qui se font dans les ports de l’union pour les colonies Espagnoles insurgées. Cette espèce de management politique pour une puissance qu’on est loin de craindre proclame solennellement à l’époque où on s’y attendit le moins se lie parfaitement à l’objet de la négociation dont nous venons de parler

Personne n’ignore l’état pitoyable des finances des Espagne ; la fameuse expédition de Cadix, annoncée avec tant d’emphase, et toutes les forces avaient été sans doute sur exagérées, est restée dans le port, parcequ’on ne fait pas partir des matelots et des soldats sans leur donner des avances. Il ne serait donc pas étonnant qu’un gouvernement affirmé eût cédé pour quelques millions un pays qui lui est au fond plus dispendieux qu’unie, et qui doit inévitablement lui échapper un jour.

Si nos conjonctures se vérifient nous féliciterons les États-Unis d’une acquisition avantageuse qui détruit la solution de… entre les autres états et celui-ci sans une invasion hostile quelque heureuse qu’elle eû pu être, n’en donne à l’ennemie qu’une possession précaire ; mais elle a été destructrice, tandis que la Louisiane devient pour ainsi dire inattaquable, quand il n’y aura pas dans le voisinage des points non protégés qui facilitent le débarquement d’un ennemi.

Que les amis de l’indépendance l’Amérique méridionale se tranquillisent quant aux ménagements politiques auxquels cette cession pourrait donner lieu. Le sort en est jetté, et, comme nous l’avons tant de fois prédit, les efforts de la tyrannie sont vains. Les idées libérales ont pénétré dans cette belle partie du nouveau Monde ; la population s’aguerrit tous les jours ; les cruautés de leurs oppresseurs ont exalté ces têtes Méridionales ; il y aura sans doute une alternative de succès et revers pendant quelques années, mais nous voyons Venezuela et la Nouvelle-Grenade renaît de leurs cendres ; Buenos Ayres conserve une attitude respectable ; chaque effort que fait l’Espagne est une convulsion fatale pour elle ; ses pertes sont irréparables ; tandis que les indépendants reprennent de nouvelles offres, l’Amérique peut garder la neutralité, mais jamais se joindre aux tyrans pour comprimer l’élan généreux de ses frères du Sud. Et n’a pas à craindre de rivalités de puissance ; elle est assez grande, assez peuplée, assez riche de son industrie et son sol pour soutenir une lutte qui ne se présente que dans une perspective d’une longue suite d’années ; elle est trop noble pour éprouver ces jalousies anticipées qui arment quelques fois les uns contre les autres des états voisins

[Note de l’Éditeur]”.


Les élections de 1812


Jacques Villeré

William C. C. Claiborne

En 1812, lorsque la Louisiane devenu un état se choisit démocratiquement un gouverneur, il y eut une vraie volonté d'hommes aux opinion bonapartistes de nommer en la personne de Jacques Villeré un créole français haïssant l’Espagne [51]. Celui-ci pouvait ainsi plus facilement soutenir les troubles révolutionnaires de la Nouvelle-Espagne que le gouverneur Claiborne aussi candidat. Ce dernier, même s’il était proche des idées des révolutionnaires, risquait de toujours appliquer la politique de neutralité du président Madison.

L’Ami des Lois fut le porte-voix du camp de Villeré[52]. Et, comme bien d’autres, afin de pouvoir voter, Leclerc devint Américain et acheta à Edward Livingston[53] une petite parcelle de terre, condition sine qua none pour être inscrit sur les listes électorales[54]. Il écrivit ultérieurement “Habitant d’une terre hospitalière et libre, nous nous glorifions de ce titre de citoyens Américains”[55]

Villeré perdit contre Clairbone, car même si La Nouvelle-Orléans avait voté pour lui, la Louisiane rurale et ses nombreux créoles espagnols ne voulant pas d’un représentant trop francophone plébiscitèrent Claiborne. Et comme il faut toujours trouver un bouc émissaire, de par la véhémence de son journal ayant pu effrayer les hésitants, on incrimina la défaite à Leclerc. L’autorisation qu’il avait obtenue de faire paraître les annonces officielles et les décrets émis par le gouvernement lui fut retirée, lui occasionnant de lourdes pertes financières[56].


La bataille de La Nouvelle-Orléans

Quelques semaines après les élections de la Louisiane, commença la guerre anglo-américaine. Ce conflit, dont l’une des origines était une forte tension avec l’Angleterre comptant imposer le blocus maritime à l’encontre de la France à toutes les nations, affaiblissant ainsi les échanges commerciaux des États-Unis. Le président Madison essaya de faire entendre la notion de neutralité pour pouvoir commercer avec la France grande importatrice de leur coton. Le début des hostilités s’avéra catastrophique avec l’incendie du Capitole, mais la jeune nation réussit à battre les Anglais, notamment grâce au général Andrew Jackson qui écrasa l’armée ennemie lors de la bataille de La Nouvelle-Orléans en janvier 1815  restée très célèbre aux USA car symbole de l’origine de la puissance militaire du pays. Cette bataille fut fondamentale pour les États-Unis, mais aussi pour cette ville se déterminant alors comme complètement américaine, et pour Jean Leclerc[57] .

En effet, ce dernier fit partie des défenseurs de La Nouvelle-Orléans[58]. Aux premiers coups de canons du matin de la grande bataille du 8 janvier, lui et certains de ses employés, alors qu'ils mettaient une édition sous presse, se sentant plus utiles à défendre le pays qu’à répondre à la soif de nouvelles de leurs lecteurs, rejoignirent leurs concitoyens sur le champ de bataille. Après que Leclerc eut salué le général Jackson ainsi que son état-major, on lui demanda ses presses typographiques pour imprimer les avis officiels. Il fit donc quérir ses journalistes et imprimeurs, puis rejoignit personnellement les lignes des volontaires où malgré une santé fragile et des problèmes de vue, il se battit courageusement.

Jean Leclerc fit part dans son journal en 1816 :


Si je rejoignis les Carabiniers après avoir quitté ces Messieurs, c’est ce qu’on peut demander aux volontaires de cette compagnie près desquels je me trouvais ; je ne cite que Mr Auguste Douce, entrepreneur de théâtre qui me dis à cette occasion, “je suis bien aise de vous voir ici[59]”. Il faut remarquer que quatre ordres successifs du général m’envoyaient en ville et m’autorisaient à requérir les typographes nécessaires pour les impressions du quartier-général ; je laissai là les impressions pour rejoindre mes frères d’armes.

Il n’appartient qu’à certains législateurs de s’envelopper de leur titre et d’en faire un écran pour se garantir du feu”.


Il reçut un certificat de bravoure qui, indiquait-il, était son bien le plus cher :

« Nous soussignés certifions dans la matinée du 8 janvier, vers les sept heures et demie, nous trouvant sur la ligne auprès du général Jackson, à peu de distance du magasin à poudre, nous vîmes arriver à la hâte M. leclerc, éditeur de l’Ami des Lois, qui après avoir salué le général dit qu’il avait été éveillé en ville par le bruit de l’artillerie, et s’était de suite mis en route pour le camp ; qu’il avait constamment couru pour se rendre, et nous jugeames qu’il devait en effet avoir fait beaucoup de diligence, Ledit M Leclerc nous quitta au bout de trois à quatre minutes en disant qu’il allait rejoindre la compagnie des Carabiniers dans laquelle il était entré volontaire.

En foi de quoi nous avons signé le présent certificat.

Nouvelle-Orléans, le 20 avril 1815

HD Peire Maj.44ème Inf À Lacarrière Latour 




Pendant ces premiers événements, L’Ami des Lois  cessa donc de paraître jusqu’à une édition spéciale du 15 janvier[60]. Cette édition spéciale dans laquelle l’admiration voire la dévotion que Leclerc portait à Jackson sont palpables, est un témoignage de première main concernant la bataille du 8 janvier. Entre le 2 février et le 15 mars, Leclerc devint imprimeur sous contrat de l’armée américaine[61] et publia des prospectus, des lettres de change et différents ordres du Général Jackson, dont celui du 7 mars, concernant les Français voulant quitter la milice. Ces Français résidant en Louisiane et n'ayant donc pas la nationalité américaine décidèrent, à la grande colère de Jackson, de quitter leur poste lorsque la victoire arriva. Cela entraîna de fortes dissensions dans le camp des francophones, Leclerc et sa plume acérée prirent parti pour Jackson.


Les élections de 1816


Durant l’été 1816, eurent lieu les élections du nouveau gouverneur de Louisiane en remplacement de Claiborne. Et même si Jacques Villeré, le malheureux perdant défendu lors des premières élections par Leclerc, se représenta, l’éditeur de l’Ami des Lois  et Journal du soir  soutint cette fois-ci son opposant le juge Lewis. Pourquoi ce choix ? La chute de Napoléon et l’arrivée de Louis XVIII sur le trône français avaient certainement occasionné chez Leclerc une rupture définitive avec la France, et il ne se voyait pas soutenir les conservateurs francophiles. Devenu alors définitivement américain et admiratif sans conteste de Jackson, il préféra soutenir un candidat porteur de la pensée de Washington.


Leclerc refusa notamment de faire paraître tout article ou encart en faveur de Villeré ce qui lui fut fortement reproché allant jusqu’à une campagne de dénigrement. On mit en doute sa probité[62] et on l'attaqua, à sa grande fureur, sur sa possible non participation à la bataille de La Nouvelle-Orléans[63].


Leclerc et ses démêlés avec la justice


Dans ses écrits, la verve de Leclerc pouvaient être fort humiliante pour celui contre lequel elle se dirigeait ; et il eut à batailler plusieurs fois, soit en duel[64] soit devant la justice. Edward Larocque Tinker, spécialiste du début de XXe de la presse franco-américaine en Louisiane le décrivait ainsi :

« Jean Leclerc est le taon le plus piquant et le plus spirituel que la Louisiane ait connu. Il devait être une peste pour tout le monde, car personne n’était à l’abri de ses traits, pas même les juges. Il faut lui pardonner ses attaques pleines de malice, car elles ont déchaîné le rire de toute la ville.(...) Leclerc acquit bientôt la réputation d’écrivain sarcastique par excellence. Toutefois, ses articles ne dépassaient pas les limites de l’honnête décence. Il ignorait le mot peur et était toujours prêt à recevoir avec les armes de leur choix les personnes qui se sentaient blessées par sa prose».


Ainsi, paru dans plusieurs journaux des Etats-Unis en 1811, reprenant ceux de Louisiane[65], cet entrefilet annonçant l'emprisonnement de Jean Leclerc :


New Orleans, Aug. 8

Mr. John Leclerc, editor of the Friend of the Laws at New-Orleans, has been condemned by the Superior Court of his territory ton an imprisonment of ten days, and a fine of fifty dollars, for having, as it is alleged, violated an injunction issued out by the Hon. F.X Martin, prohibiting the publication of a love Letter, written by an attorney at law, named Dennis, and which had been handed by the sweet Heart of this lawyer to the editor of the Friend of Laws.”

(La Nouvelle-Orléans, 8 août

M. John Leclerc, rédacteur en chef de l’Ami des Lois de La Nouvelle-Orléans, a été condamné par le tribunal supérieur de son état à un emprisonnement de dix jours et à une amende de cinquante dollars pour avoir, comme il est dit, violé une injonction émise par l’hon. F. X Martin, interdisant la publication d’une lettre d’amour écrite par un avocat, nommée Dennis, et qui avait été remise par l’amoureuse de cet avocat au rédacteur en chef de l’Ami des Lois)


Le procès sus-cité resta longtemps célèbre à La Nouvelle-Orléans[66]. Tout commença par une histoire d’amour ou plutôt d’amour-propre froissé d’un dénommé Henri R. Denis, éconduit par une veuve louisianaise grande amie de Leclerc, et par l’envoi de lettres anonymes. Leclerc chercha alors un prétexte pour provoquer Denis en un duel. Une blessure opportune permit à ce dernier d’éviter la confrontation. Mais, il n’échappa pas par voie de presse, aux attaques et calembours de Leclerc, calembours dirigés en particulier contre une académie de lettrés dont Denis était membre. La dite académie surenchérit alors par le biais de journaux locaux concurrents, et Leclerc riposta par des articles satiriques se gaussant d’une académie des bêtes. Cette farce tragi-comique monta d’un cran lorsque Denis, à la lecture de ces derniers articles, découvrit qu’une missive amoureuse signée par lui-même était en possession de Leclerc, et que par menace voilée ce dernier se proposait de publier. L’offensé demanda auprès du juge Martin une injonction empêchant le journaliste de publier ou de montrer cette lettre. Leclerc se défendit seul comme un beau diable et non sans malice (sans avocat francophone, ayant tous été soit engagés par Denis soit avaient promis la neutralité, et avec uniquement un conseiller, Grymes[67] alors avocat général s’étant désigné volontaire). En effet, il donna au courrier de Denis une grande publicité et le ridiculisant par là même. Le juge décida toutefois de maintenir l’injonction. Leclerc, furieux, se vengea en rédigeant deux articles corrosifs. Dans le premier, il annonça qu’une foule curieuse assiégeait son journal afin de lire le document original mais que par respect de la décision de la Cour, il regrettait de ne pouvoir répondre Toutefois, il indiquait que les personnes intéressées pouvaient se déplacer au greffe de la Cour supérieure où était détenue une copie exacte de la lettre. Dans le deuxième article, sous le titre Gazette extraordinaire d’Ispahan[68], Leclerc décrivit de manière impertinente un cadi fort stupide dénommé Mirtan, portrait à peine voilé de Martin.



https://news.google.com/newspapers?nid=vxVQT5kDUaMC&dat=18110805&printsec=frontpage&hl=fr
Courrier de la Louisiane du 5 août 1811

Le procès dura plusieurs jours, et Leclerc en vrai et bon orateur réussit à ce que la foule prit fait et cause pour lui. Martin le poursuivit pour ce que l’on pourrait appeler maintenant atteinte à la vie privée et Leclerc se défendit en invoquant la liberté de la presse. Les passes d’armes régalaient le public. Leclerc soutint que le juge devait se récuser  ; car s’étant reconnu en Mirtan, il y avait conflit d’intérêts. Martin refusa la demande. Blanque, Nugent, et Thierry arrivèrent alors au secours de Leclerc, les deux derniers ayant déjà eu maille à partie avec le juge[69]. Mais aucun d’entre eux n’étant avocat, ils ne pouvaient que le conseiller[70]. Leclerc fut condamné d’outrage au tribunal pour publication de la lettre, cette condamnation fut accompagnée de dix jours de prison et d’une amende de cent dollars. Leclerc fut alors amené triomphalement en prison le vendredi 2 août 1811 par les plus grands notables de la ville ainsi que ses admirateurs.




Courrier de la Louisiane du7 août 1811

De sa prison, Leclerc, fomenta une vengeance contre le juge ; informé que ce dernier le 8 août devait assister à la représentation théâtrale d’une pièce ayant pour sujet le roi Midas. Alexis Daudet, grand ami de Leclerc et, non seulement journaliste mais, aussi auteur et comédien reconnu, devait jouer le rôle-titre. Les deux compères modifièrent le texte de manière à ce que la pingrerie et les autres traits de caractère connus du juge fussent vilipendés[71]. Le tout Orléans voulut donc être présent lors de cette représentation, les avocats, notaires, banquiers, négociants, administrateurs et même le gouverneur Claiborne et le maire étaient présents dans leurs loges. Daudet sut si bien retranscrire les expressions si chères du magistrat que toute la salle reconnut l’objet de la parodie, rit de bon cœur  en criant “c’est le juge Martin !” Leclerc perdit certes le procès mais gagna auprès de l’opinion publique  ! Le lendemain dans sa prison, le journaliste reçut un groupe de dirigeants et personnalités locales[72]. Leurs esclaves ayant apporté des caisses de vin français et des mets délicats, un véritable banquet fut donné. Mais par vengeance, le juge Martin décida de laisser Leclerc croupir tout l’été en prison ; toutefois en vertu de l’habeas corpus, Leclerc fut libéré au terme de ses dix jours. En février suivant, il fut toutefois mis en accusation pour libelle devant un grand jury. L’unanimité ne fut pas trouvée et le jury fut dissous par le juge Lewis. Ce qui provoqua alors une bordée d’articles injurieux de la part de notre éditeur dans son journal (articles que firent reparaître les adversaires de Leclerc lorsque celui-ci soutint Lewis aux élections de 1816). Mais ce juge, de sa propre décision, le libéra tout de même.


Leclerc et l’esclavage