Joséphine Bowes, la comédienne devenue comtesse



Josephine Bowes (1825-1874) Louis William Desanges - Bowes Museum

Dans la page spectacle du journal du Commerce du 26 juillet 1847, peut être lues quelques lignes concernant une actrice débutante dont personne n’aurait pu alors imaginer le destin :

« Mlle Delorme a de la gaité, une taille charmante, une voix agréable : alerte et vive, elle anime la scène, lance le mot avec esprit, et détache bien le couplet. Les auteurs doivent avoir les yeux fixés sur cette gentille comédienne, dont les rapides progrès réalisent à chaque création nouvelle les espérances que ses débuts avaient fait concevoir, et nous ne saurions trop engager le directeur à mettre en lumière les heureuses qualités qui la distinguent »


Joséphine Benoite Coffin-Chevallier, fille d’horloger.


Actes de naissance (état civil reconstitué) de Benoîte Joséphine Coffin dit Chevallier (Archives de Paris)

Née sous les prénoms de Joséphine Benoite Coffin dit Chevallier le 26 avril 1825 à Paris[1], elle est la fille cadette de Benoit Coffin dit Coffin-Chevallier[2]. Son père, fils d’une perruquier lyonnais, est au début du XIXe siècle horloger, exerçant un temps au Palais Royal[3]. En tant que membre de la Garde nationale parisienne restée attachée au retour de Louis XVIII, il reçoit sous la Restauration la décoration de la Fidélité[4]. En 1820, c’est au 14, rue Jean-Jacques Rousseau, adresse où il demeure, qu’il continue d’exercer son métier[5]. Puis en1832, résidant alors au 18 rue Montmartre, il s’associe en tant que « Coffin Benoit dit Chevallier » avec Marie Marguerite Bornat marchande de bijoux pour un commerce de bijoux et d’horlogerie[6]. Mais, malheureusement, il fait faillite en janvier 1846[7].


Mademoiselle Delorme, comédienne au théâtre des Variétés.

La faillite de Benoit Coffin-Chevallier influence certainement le destin de sa fille Joséphine Benoîte. En effet, alors que sa sœur Anne Catherine de douze ans son aînée s’était mariée et avait fondé une famille[8], destin classique d’une jeune femme de petite bourgeoise, Joséphine suit une autre voie et devient comédienne sous le nom de scène de Mademoiselle Delorme. Après des cours de théâtre au Conservatoire dans les classes de Laurent-Joseph Morin[9], en septembre 1846, son professeur chargé de la direction du théâtre des Variétés la fait signer pour trois ans[10]. Si l’on en croit certains journaux, il semble que ce soit son élève la plus talentueuse : « École lyrique. — Parmi les élèves de M. Morin qui ont joué vendredi dernier, à la Salle lyrique, nous avons remarqué un vrai talent, une jeune personne remplie de verve, d’esprit, d’entrain. Les autres élèves ont bien joué certainement ; nous pouvons citer Mlles Chapdeleine, Blanche, Thérèse, qui feraient de bons artistes ; mais la palme doit être décernée à Mlle Delorme, elle a conquis tous les suffrages dans le rôle du Capitaine Charlotte »[11].

Et en avril 1847, on annonce bientôt ses débuts sur la scène du théâtre des Variétés « Une jeune et belle personne qui s’est fait remarquer par sa grâce, sa tenue et sa diction élégantes, dans les soirées de la salle Chantereine et de l’École Lyrique, Mlle Delorme débutera prochainement. On assure que M. Bayard écrit pour elle un rôle charmant. »[12]


Les Acteurs du Théâtre des Variétés dans L'Illustration du 17 Octobre 1846 (Gallica)

« ... Aux Variétés, le foyer est une chambre lambrissée et peinte en couleur de chêne, qui n’a pour tout ornement qu’un buste de plâtre de Potier posé sur une console, un cadran accroché au mur, et un vieux fauteuil large et profond dont la possession est très enviée. Ici, la difficulté s’augmentait en se simplifiant. Flore, Hoffmann, Cachardy, Pérey, mademoiselle Delorme ; avaient à se représenter eux-mêmes. Il semble que rien ne soit plus aisé pour Hoffmann que de jouer le rôle d’Hoffmann, et que Flore ne doit pas prendre grand ‘peine à être Flore ; eh bien, l’on se trompe. » Théophile Gautier (Histoire de l’art dramatique en France depuis vingt-cinq... v.5. Paris, Hetzel, 1859)


À ce moment, l’ancien parlementaire britannique âgé de 36 ans John Bowes fils illégitime, selon la loi écossaise, du dixième comte de Strathmore (qui, faute d’hériter du titre de son père hérita du moins d’une grande partie de sa fortune) s’est installé à Paris loin du puritanisme victorien. Il souhaite acquérir des parts au théâtre des Variétés[13] et tombe aussitôt amoureux de Joséphine[14]. Ainsi, il hâte le retour d’un séjour en Angleterre pour assister aux débuts de la comédienne. Débuts qu’elle tient dans un vaudeville en mai sous un rôle de travestissement applaudi par une partie de la critique : « Mlle Delorme qui a débuté avec succès dans le rôle de Mlle Grabutot. (…) dit avec finesse, elle ne manque ni d’habitude, ni d’assurance, et tout fait espérer qu’elle occupera au théâtre un rang distingué »[15]. Durant l’été, dans la reprise Turlurette, on revoit « la gentille et sémillante Mlle Delorme. II paraît décidément que cette jeune et piquante artiste est une précieuse acquisition pour le théâtre des Variétés.»[16]. Puis à l’automne dans le vaudeville la fille à Nicot« on a vivement applaudi la verve de Mlle Delorme, fort gracieuse sous les traits de Théophile »[17]

Si la Tribune dramatique loue régulièrement « les gracieux talents de Mlle Delorme » comme un certain nombre de journaux[18] ; ce n’est pas le cas de tous les critiques théâtraux, ainsi on peut lire dès septembre 1847 « Ce vaudeville (…) ne contient d’autre rôle que celui de Mme Delorme. Elle y change trois fois de costume, et n’en est pas meilleure. M. Deligny a donc bien du temps perdre qu’il fasse des vaudevilles  ? Mme Delorme est femme à tuer tant de pièces qu’elle en jouera. Pourquoi donc le directeur des Variétés, qu’on dit habile et intelligent, risque-t-il ainsi le succès de nouveautés sur la chance très éventuelle des costumes de Mme Delorme  ? »[19].

Alors que le Tam-Tam lorsqu’il parle d’elle indique « La spirituelle Mlle Delorme, des Variétés, si connue par ses naïvetés, donnait à dîner à plusieurs de ses anciens amis. Au champagne, on parlait chevaux, femmes, comme c’est l’habitude. Moi, disait l’un, j’adore les femmes juives ; et moi, répondait un second, les femmes grecques ; et moi, dit un troisième, je préfère la Romaine ; et vous, charmante Delorme ? — Moi, je préfère la chicorée.»[20]



Pour le Tintamarre aux contenus satiriques, elle n’est qu’un sujet d’éternelles moqueries. Dès ses premiers pas sur scène ; le journal épingle avec une mauvaise foi son jeu[21], mais aussi son intelligence notamment dans la rubrique « caquets » (Mlle Delorme disait à sa camarade Ozy : Figure-toi, ma chère, que mon jardinier est un vrai poète ; il fait des ronds d’eau avec son arrosoir. »)[22]



De par ses rôles de travestissements, on la compare souvent à la célèbre Déjazet ayant en 1845 signé un contrat de cinq ans au même théâtre des Variétés. La comparaison est toujours au désavantage de Delorme ; et cela même si elle possède de réelles qualités de jeu : « elle (Mlle Delorme) a (…) la voix nette et incisive, le geste provocant, les allures vives, le regard pénétrant ; elle a l’originalité de l’attaque, l’initiative une grande partie des trésors de la comédienne (Mlle Déjazet) : elle n’a pas, au même degré l’art des nuances, la réserve qui arrête l’élan quand il le faut ; elle n’a pas dans les procédés la science, la souplesse, le je ne sais quoi de Mlle Déjazet : les qualités de Mlle Delorme toutefois sont réelles ; elle sait oser, rester elle, ce qui est beaucoup à une époque de copies. Elle s’est vu applaudir dans ce rolet de soubrette ; parce qu’elle a très heureusement et très finement rendu un type qui se perd tous les jours, parce qu’elle est franchement et naturellement gaie et spirituelle, montrant à qui les veut voir ses dents blanches, riant de tout son cœur, sans affectation, sans prétention, sans rien qui sente 1'école »[23]

Joséphine mène grand train en ce début d’année 1848, si l’on en croit le Siècle du 16 janvier : « Le dîner des chasseurs a eu lieu au Palais-Royal, chez le restaurateur Douix. Deux jours auparavant, dans ces mêmes salons, une des plus charmantes actrices de Paris, Mlle Delorme, avait donné un souper magnifique à ses camarades du théâtre des Variétés. Mlle Delorme célébrait par ce festin son installation dans un nouvel appartement qu’elle habite rue de Rougemont, et n’avait pas voulu pendre la crémaillère chez elle, de peur de compromettre la fraîcheur et l’éclat d’un appartement ont la décoration et le mobilier ont coûté, dit-on, cent cinquante mille francs. »[24]

Lors de la révolution de 1848, John Bowes part prudemment pour Londres. Delorme joue encore le 17 mars[25], mais comme un certain nombre de comédiennes au début d’avril elle n’est plus à Paris[26]. Elle rejoint Londres où elle retrouve John Bowes, même si accompagnée de sa mère, elle réside pendant trois mois dans un hôtel à Leicester square[27].


Voici comment cela est annoncé dans les journaux :

« Un congé de quinze jours vient d’être accordé par M.Morin, à Mlle Déjazet, qui est allée le passer à Gand. — M » Delorme, la cheville ouvrière des Variétés, est à Londres[28]. »


De retour à Paris en août, elle reprend son rôle dans la pièce Madeline et Madelinette qui n’avait pu être représentée que deux fois en avril. Elle y rencontre un certain succès et la pièce est représentée jusqu’à la fin du mois[29]. Puis elle joue dans un « Candide », pièce sans grandes qualités si ce n’est celle de permettre à Delorme de changer plusieurs fois de costumes[30]. Elle ne rencontre pas beaucoup plus de succès début octobre dans Mignonne[31], et cela même si Théophile Gautier écrit concernant sa prestation : « La manière dont Mlle Delorme a compris et rendu toutes ces nuances prouve chez cette jeune actrice une ardeur au travail qui est malheureusement rare parmi les notabilités féminines de nos scènes secondaires. Encore quelques créations de ce genre, et Mlle Delorme marquera son rang parmi la troupe des Variétés » [32]


Mais sa situation particulière de maîtresse du propriétaire du théâtre des Variétés commence à poser question, malheur à qui ne lui plaît pas[33] ; comme le montre deux articles du Messager des théâtres et des arts, le premier dans son interprétation de Mignonne :


« Mignonne, c’est Mlle Delorme ce petit démon qui paraît tourmenté de l’idée de rappeler un jour Mlle Dejaget. Mlle Delorme a déjà une grande importance, on lui fait des rôles ; les auteurs se disent déjà : je destine cette pièce à Mlle Delorme, Mlle Delorme me jouera cela à ravir. Elle est arrivée du premier coup, et pour ainsi dire sans effort à ce résultat suprême qui est le but lointain et décevant de toute jeune ambition dramatique. Mlle Delorme a eu du bonheur, de la chance, comme on dit au théâtre, mais si elle n’avait eu que cela, il y a bien longtemps qu’elle sera oubliée. Beaucoup de vivacité, de l’esprit, une grâce égrillarde et piquante, un organe incisif, voilà les qualités qui l’ont fait si vite réussir et lui ont donné une position qu’elle doit chercher à maintenir ; ajoutez à cela que Mlle Delorme s’habille comme un ange. »[34]

Et le second du 29 décembre :


« (…) Mlle Delorme est un personnage au théâtre de variétés. On lui fait des rôles, on a pour elle des complaisances qui la perdront. Mademoiselle Delorme est arrivée à cette position sans lutte, sans combats, sans études. Un talent exceptionnel justifierait seul cette anomalie théâtrale. Mais ce talent, mademoiselle Delorme ne l’a pas ; elle ne l’aura jamais si on ne lui dit pas sincèrement la vérité. Il faut se dépêcher car mademoiselle Delorme n’est déjà plus une adolescente (…)

En décembre 1848 Déjazet tombe malade et reste absente des planches pendant quelques semaines. Certains journaux reprochent alors à Delorme de profiter de cette absence pour asseoir son importance et tout faire pour essayer de retarder la rentrée de sa rivale[35]. À cette période, Delorme enchaîne quelques échecs comme École normande fin décembre, puis la reine d’Yvetot le 18 janvier. Le National écrivit : « Cette pièce aurait pu devenir supportable si mademoiselle Déjazet eût suppléé par son esprit charmant à la fadeur du sujet. Abandonnée à mademoiselle Delorme, la pièce est restée insipide. (…). »


Delorme tient durant un mois, d’avril à mai, le rôle principal dans Beautés de la cour avec un certain succès même si le Journal des débats politiques et littéraires du 23 avril 1849 écrit : « Mlle Delorme est poussée à coup sûr par le démon de la comédie ; la comédie est son rêve ; elle y pense la nuit, elle y pense le jour ; elle veut y arriver, elle arrivera, car elle a le pied leste, la voix fraîche et la mine éveillée ; mais, pour Dieu ! pas vite pas si vite ! on arrive toujours quand on doit arriver. »


Elle est absente des planches pendant trois mois, il est dit qu’elle est souffrante[36]. Mais un journal du 10 juillet se fait plus que rassurant : « mademoiselle Delorme pourrait bien ne pas tarder à faire sa rentrée, qui aura lieu par un ouvrage important. La retraite de cette charmante actrice n’était donc qu’une retraite d’études faites à l’ombre des beaux arbres de sa délicieuse campagne d’Auteuil ». Elle passa effectivement l’été à Auteuil dans une maison de campagne qu’elle achète avec les finances de Bowes[37]. Elle est même remarquée au bal de cette commune de la mi-août avec d’autres comédiennes parisiennes où elle eut du succès pour « ses diamants et son anglais »[38].

Portrait de Mademoiselle Delorme par Antoine Dury (Musée Bowes)

En 1850, le contrat de Déjazet n’est pas renouvelé et Delorme prend encore plus d’importance au sein du théâtre[39], entraînant encore plus l’animosité de certains critiques grands admirateurs de son illustre aînée[40]. La rumeur court même que Bowes a acheté le théâtre des Variétés sous le nom de Mademoiselle Delorme, voir tout simplement pour elle[41]. Certains journaux sont très explicites sur le sujet :

« (…), mais nous ne voulons pas parler des Variétés. Ce théâtre est dans une si singulière position, que l’on peut craindre un changement complet dans son personnel administratif, en moins de temps qu’il n’en faut à mademoiselle Delorme pour faire sa toilette ou pour changer de caprice. — Supposons, par exemple, que cette demoiselle ait mal dormi, la nuit ; le matin, elle se lève maussade ; crac, le soir, M. Thibaudeau n’est plus son premier commis, avec le titre de directeur. Ah ! ça, mais, dira-t-on peut-être, c’est donc mademoiselle Delorme qui nomme et dénomme, à volonté, le directeur du théâtre des Variétés ? — Mais oui. C’est comme ça en vertu d’une ordonnance qui date de bien loin, bien loin, du temps de l’empire —, laquelle ordonnance accorde le privilège de ce théâtre au propriétaire de l’immeuble. — On a bien raison de dire que l’Empereur a fait des fautes ! — Enfin, c’est comme ça, et mademoiselle Delorme est le directeur véritable de ce théâtre, que son parrain qui est quelque chose comme rentier en Angleterre lui a donné pour ses étrennes. Alors, elle peut bien en faire ce qu’elle veut de ce théâtre ; et s’il lui plaisait, par aventure, de le vendre un de ces jours, à son porteur d’eau qui aurait gagné les 400,000 fr. que vous savez, eh bien le porteur d’eau de mademoiselle Delorme deviendrait le directeur du théâtre des Variétés, et mademoiselle Déjazet, M. Arnal, M. Leclère et tout le monde de la maison le salueraient en bon porteur d’eau. — Fouchtra ! Vous voyez bien qu’on ne peut rien dire de ce théâtre tombé en quenouille. (…) » [42]

C’est à cette période que Dury la représente, tableau qui fut exposé au Grand salon de 1850 avec notamment un portrait de Thibaudeau[43]. On peut voir une photographie de Joséphine datant de 1852 ici.


En janvier 1851 Delorme est annoncé dans un vaudeville à travestissement le chevalier de Pezenas qui sera son dernier rôle[44]. Le 7 juillet 1850, Le Tintamarre ne manque pas une fois de plus de se déchaîner contre l’actrice et insiste sur ses piètres qualités de jeu : « Variétés. — L’espace nous manque pour rendre justice à l’actrice anguleuse et sèche qui dirige ce théâtre. La dernière création de Mlle Delorme — est de ces événements qu’il faut annoncer avec la plus grande précaution. Et nous avons besoin de huit jours pour décrire sans émotion et sans colère les impressions et les insomnies qu’elle nous a causées, la malheureuse !... O Thibaudeau, : ô Booz, ô Boulé, retirez-nous nos entrées ; il n’est que temps (...) . »[45]. Quelques semaines plus tard, le même journal se réjouit de l’arrêt de la carrière de la comédienne : « L’engagement de Mlle Delorme n’a pas été renouvelé, dit-on. On voit que l’administration Variétés ne cesse de s’occuper des plaisirs du public. »[46]


Mlle Delorme en chevalier de Pezenas, daguerréotype théâtral du 19 février 1851 (Gallica)


D’actrice entretenue à comtesse de Montalbo

Même si Joséphine a cessé son métier d’actrice ; Bowes est encore propriétaire pour quelques années du théâtre des Variétés[47]. En mai 1851, il engage Carlier en tant que directeur[48]. Mais face à la mauvaise gestion de ce dernier, il doit le renvoyer pour reprendre l’administration le 16 janvier 1854[49] et compenser financièrement les trop nombreux auteurs signés par l’ex-directeur[50]. À partir du 16 mai 1855, il nomme Coigniard directeur. Bowes connaît donc bien des déboires avec le théâtre des Variétés[51] et réussit, non sans quelques pertes[52], à le vendre en 1858[53] [54]. Le Moniteur de la Martinique eut cette formule fort judicieuse le 27 mai 1855 « la direction des Variétés d’où se retire M. Bowes, Anglais excentrique, qui avait acheté ce théâtre par curiosité, qui l’a dirigé par passe-temps et qui le quitte par ennui. »[55].

John Bowes, Esq. (1811-1885) par Jacques Eugène Feyen (Musée Bowes)

Ces Pertes sont largement compensées par son haras et ses nombreux chevaux gagnants régulièrement des courses prestigieuses[56] et ses activités industrielles en Angleterre.

Bowes et Joséphine emménagent ensemble à l’automne 1851 dans une maison d’un quartier chic de Paris, la Cité d’Antin, qu’ils décorent luxueusement[57]. Benoit Coffin le père de Joséphine décède le 25 août 1852 au 8 rue Cadet à 72 ans[58], quelques semaines après le mariage civil de sa fille avec John Bowes[59]. Dans le milieu des demi-mondaines, c’est un fait plus que rare, mariage qui est de plus célébré religieusement dans l’église de la paroisse St Marylebone à Londres le 3 août 1854.

Rien n’est trop beau pour Joséphine qui est connue pour sa passion de la mode et des diamants[60]. En témoignage de son amour Bowes offre à Joséphine en cadeau de mariage le château à Louveciennes de Madame du Barry maîtresse de Louis XV[61].


Château du Barry à Louveciennes par Joséphine Bowes (musée Bowes)


Le couple partage une passion commune des Arts[62] et John est grand collectionneur de manuscrits et lettres[63]. À partir de 1855, John et Joséphine louent un hôtel particulier à Paris au 7 rue de Berlin (aujourd’hui rue de Liège) qu’il va acheter quelques années plus tard. Auguste Pellechet puis son fils s’assurent des aménagements. La décoration intérieure est laissée entre les mains du célèbre décorateur de l’époque Monbro. Joséphine peut ainsi recevoir somptueusement. Elle organise un salon qui est prisé des artistes et des intellectuels [64]. Ils y donnent à l’occasion de somptueux bals[65] : « Parlons d’un autre bal, c’est-à-dire d’un essai de bal, chez un Anglais, M. Bowes. C’était un salon qui s’ouvrait ; aussi y voyait-on peu de personnes du noble faubourg. Il se réserve toujours pour les salons en vogue. En revanche, la société étrangère est moins exigeante et ne demande qu’à s’amuser : elle va partout. C’est pourquoi nous avons vu, dans cette soirée, quelques jolies Espagnoles de l’Amérique, entre autres mesdemoiselles Salcedo de Incera. »[66]

Est-ce pour que Joséphine soit mieux intégrée dans la Haute Société qu’en août 1868 John lui offre le titre saint-marinais de comtesse de Montalbo[67] ? Joséphine de son côté offre à Napoléon III une œuvre inachevée du peintre Gros « Napoléon Ier remettant les croix de la Légion d’honneur aux artistes, au Salon de 1808 » [68]


Napoléon Ier visite le Salon du Louvre et distribue aux artistes des croix de la Légion d'honneur, 22 octobre 1808 par Antoine Jean Gros (RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot En dépôt au château de Versailles)

Cette période de légèreté est assombrie par le décès de la mère de Joséphine, Marie Madeleine Antoinette Sergent, fille de Nicolas Anne Gabriel Sergent un ancien révolutionnaire (cf. article) [69], qui tombe malade et décède durant l’été 1866[70].


Joséphine Bowes, peintre, mécène et collectionneuse

Ayant abandonné le théâtre, Joséphine exprime sa nature créative dans la peinture. Ayant peur des traversées de la Manche, elle attend quelquefois des conditions optimales pour rejoindre l’Angleterre plusieurs semaines de suite. Elle en profite ainsi pour peintre des paysages maritimes. Elle se perfectionne grâce à des cours de dessin qu’elle suit auprès de Karl Joseph Kuwasseg paysagiste de renom[71]. Son talent est reconnu par l’Académie des Beaux-Arts lorsque Lisière d’une Forêt est acceptée au Salon de Paris de 1867[72]. La Semaine des familles de juin de la même année ne semble pas insensible au charme de l’œuvre :

« salon de 1867 -

Une autre femme, madame Bowes, a peint la Lisière d’une forêt dans laquelle se creusent des perspectives profondes. Les effets d’ombres et de lumière sont bien compris et bien rendus.[73] »

Quant au Moniteur des arts du 7 juin : « Salon de 1867 — Me Bowes expose une lisière de forêt qui accuse chez l’artiste une façon excellente d’envisager la nature, et se fait sérieusement remarquer au milieu du grand nombre de paysages exposés au Salon »

Joséphine est présente à nouveau aux Salons de 1868[74], 1869[75] et 1870.[76]

Le Moniteur des arts lors d’un long article consacré à celui de 1869 écrit ces quelques mots, la concernant : « Mme Bowes manie en artiste accomplie son pinceau d’amateur et de femme du monde. Son paysage intitulé : En Savoie, fait mieux connaître que toutes les descriptions la beauté pittoresque de ce pays annexé [77]». À la fin des années 1860, le couple avait acquis une chaumière à Cernay le Roy (entre la vallée de la Chevreuse et la forêt de Rambouillet)[78], afin que Joséphine puisse s’inspirer des paysages de la région.





Le musée, projet d’un couple fusionnel

Le couple Bowes qui vit sur un pied d’égalité, situation fort rare à l’époque[79], malheureusement ne peut pas avoir d’enfants. De l’héritage qu’ils ne peuvent léguer, et dans un but philanthropique de faire découvrir les arts au plus grand nombre, John et Joséphine décident de créer un musée. Ils choisissent le comté de Durham où se trouve Teesdale, la maison familiale de John. Pour ce projet, Joséphine vend le château de Louveciennes. Le couple Bowes fait construire un château à la française dessiné par l’architecte français Jules Pellechet, le Barnard Castle. Et la première pierre est posée par Joséphine en 1869[80]. Vu la différence d’âge entre les époux, un appartement était prévu pour elle afin qu’elle puisse gérer le musée à la mort de John.

Les achats qui sont à la hauteur de leur fortune, pourraient peut-être être considérés comme compulsifs  ; en effet plus de 15 000 objets décoratifs ou œuvres d’art ont été acquis durant une décennie. Cette collection comprend des œuvres du Greco Canaletto, Turner, Van Dyck, Goya. De par son maître Kuwasseg, lui ayant fait connaître nombre de ses amis peintre, et ses expositions aux salons, Joséphine y intégra de nombreux artistes français contemporains dont Courbet, Corot, Boudin, Fantin-Latour et des peintres de l’école de Barbizon[81].

Et très certainement, de par son enfance et le métier qu’exerça son père, elle s’intéresse aussi aux arts décoratifs. Elle entretient des relations avec nombres d’artistes en tant que mécène dont le verrier Émile Gallé[82]. Une des pièces les plus importantes du musée est un automate cygne en argent du XVIIIe siècle.

En 1870, le couple se trouve en Grande-Bretagne lorsque la guerre est déclarée entre la France et la Prusse. Ils ont néanmoins connaissance des événements en entretenant une abondante relation épistolaire[83]. Leurs œuvres exposées dans la galerie temporaire située rue Blomet, quartier Vaugirard à Paris et dont le conservateur est le peintre marchand Benjamin Gogué, échappent par miracle à un bombardement, un obus tombant dans le jardin sans faire de dégâts[84].

Mais le temps du bonheur n’est plus qu’un lointain souvenir. Sa sœur décède en janvier 1872 et sa dépouille est transférée au cimetière Montmartre.


Décès

Joséphine, d’une constitution fragile, meurt à 49 ans le 9 février 1874 dans son hôtel particulier. Sa disparition plonge son époux dans le désespoir. Ainsi il écrit à un ami proche lui ayant présenté ses condoléances: « Whe lived so much together and separated from the rest of the world and occupied with the same pursuits and objects that her loss coming so suddenly is doubly severe and leaves me very lonely and wretched. »[85]. Elle est aussi pleurée par les artistes qu’elle soutenait, ainsi Émile Gallé, exprime son regret sincère « pour la perte de cet esprit généreux… cette haute appréciation du beau, l’exquise délicatesse du goût, cet amour vif de l’art, qui fit de Madame Bowes une mécène éclairée, aimée des artistes »[86].

Le Gaulois dans son édition du 7 mars rappelle ses talents de peintre « nous avons le regret d’annoncer la mort de Mme Joséphine Bowes, comtesse de Montalbo, dont la bonté et les talents comme paysagiste laisseront d’ineffables souvenirs ». Les funérailles sont à la hauteur du chagrin et de la fortune du veuf éploré, allant même jusqu’à choquer une partie de la presse. Voici quelques titres de l’époque :


Le Gaulois du 19 février 1874

« hier à midi, ont été célébrés, à l’église de la Trinité, les obsèques de Mme Bowes, comtesse de Montalbo, décédée rue de Berlin. Le corps a été provisoirement déposé dans un des caveaux de l’église. »


Le XIXE siècle du 20 février 1874 : « Mlle Delorme, ancienne actrice des Variétés vient de mourir. Il y a une quinzaine d’années, Mlle Delorme avait épousé un Anglais très riche, sir Bowes, qui fut un instant directeur des Variétés. Il n’y avait pas moins de six chevaux caparaçonnés attelés au char funèbre. On raconte que revêtue d’une magnifique toilette de satin blanc, et portant tous ses diamants, Mistress Bowes a été placée dans un cercueil de cristal. Elle sera enterrée avec toutes ses richesses. Les obsèques qui ont eu lieu à l’église de la Trinité coûteront une vingtaine de mille francs. »

La Presse du 19 février quant à elle était plus caustique « Cela peut coûter cher de mourir ! c’est ainsi qu’hier a eu lieu à la Trinité le service funèbre d’une américaine Mme J. Bowes, comtesse de Montalbo. Toute l’église était tendue de crêpe, lamé d’argent, et six chevaux traînaient le char. La cérémonie est revenue au total, à 18, 000 Fr. environ. »


Sa terre d’adoption ne l’oublie pas comme le précise le XIXe du 6 avril 1874 : « En racontant dernièrement le meeting tenu à Barnard-Castel dans le but d’honorer la mémoire de Mme Bowes, l’ancienne actrice des Variétés nous avons omis de mentionner un acte qui faite le plus grand honneur à notre compatriote : Mme Bowes après avoir, avec beaucoup de soins et de dépenses réuni dans sa magnifique résidence un grand nombre de tableaux précieux, avait eu l’idée tout artistique de former une galerie très importante et très curieuse, gracieusement ouverte au public. L’idée de Madame Bowes lui survivra et recommandera son nom au souvenir des habitants du district qui se montrent si reconnaissants envers elle. (Paul Valentin) »

Actes de décès de Joséphine Coffin Chevallier (Archives de Paris , V4E 3515)


Le veuf s’éloigne de ce projet, et se remarie en 1877 avec Alphonsie Coysevox de Saint-Amand, union qui n’aurait pas été heureuse, John envisage même à un moment le divorce[87].

La construction du château et l' acquisition des œuvres mettent à mal les finances de John Bowes. Toutefois, en 1880, il établit le premier catalogue pour expédier les tableaux et objets au château de Burham. Gambetta, président alors du conseil, persuadé que ces toiles ayant été enlevées du musée du Louvre en 1870 ordonne une perquisition rue de Berlin, créant un incident diplomatique[88]. John décède en 1885, et une partie de sa fortune revient à sa veuve[89]. Cette dernière, jalouse du souvenir de Joséphine détruisit toute la correspondance entre Joséphine et John excepté une unique lettre.


Alphonsine de Saint-Amand, 1860, photograph. CC0 Paris Musées/Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey.

Et, après de nombreuses difficultés, témoignage de l’amour fusionnel entre John et Joséphine et de leur passion commune pour l’art, le musée ouvre ses portes en 1892. Les dépouilles de John et Joséphine sont transférées dans la chapelle catholique de St Mary située dans le domaine de Barnard Castle et proche de leur rêve, leur musée[90].


Le Musée Bowes (photographié par Alden Chadwick)

Par Christelle Augris

 

Références : [1] Archives de Paris, état civil reconstitué (5mi0276) acte de naissance en date du 26 avril 1825 de Benoîte Joséphine Coffin dit Chevallier au 18 rue Basville fille de Benoît Coffin dit Chevallier horloger et de Marie Madeleine Antoinette Sergent son épouse demeurant au 14 rue Jean Jacques Rousseau. [2] Selon son acte de baptême du 2 juillet, il était né le 1er juillet 1778 rue Longue, fils de Pierre Coffin-Chevallier me perruquier et de Marie Anne Chapuis. (Archives de Lyon — paroisse Saint-Pierre Saint-Saturnin — 01/01/1778 — 30/12/1778 — Registre — Baptême —1 GG640 — Vue 44/83). Sous le patronyme de Coffin, son père veuf de Marie Bosier avait épousé Marie Anne Chapuis fille d’un voiturier par terre (sic) le 2 mars 1767 (Archives municipales de Lyon — Saint-Vincent — 03/01/1767 — 31/12/1767 — Registre — Baptêmes — Mariages — Sépultures —1 GG254 — Vue 9/45). Pierre Coffin dit Chevallier veuf en secondes noces et devenu coutelier décéda rue de la Palme le 27 août 1793 à l’âge de soixante-quatre ans (Archives municipales de Lyon [1793-1796] — 06/08/1793-12 brumaire an II [02/11/1793] — Registre — Décès —2 E8 — Vue 45/239) Le couple avait eu plusieurs enfants sous le patronyme Coffin baptisés paroisse Saint-Pierre Saint-Saturnin. Une mention « Coffin dit Chevalier » fut ajoutée à leurs actes de baptême en raison d’un jugement du tribunal de 1re instance datant du 16 messidor an XI. Une épouse d’un frère de Benoit était encore vivante et habitait Lyon sous le nom de Mme Chevallier le 23 juin 1857., date où elle adressa à M. Bowes une lettre d’anniversaire (archives du Musée Bowes [JB/2/9/1] « My dear and much loved nephew »). [3]On peut suivre sa carrière dès 1803 où il exerce chez Dieudonné Kinable au 131, Palais Égalité (Palais Royal) (un Benoit Chevalier travaillant et demeurant chez Monsieur Kinable se fit dérober sur son établi le 6 messidor an XI une montre en or [Archive de la police division de la butte des Moulins cité sur le site éclat de bois]/selon l’almanach du commerce de Paris, des départements de l’empire français et des principales villes de La Tynna [consultables sur Gallica, excepté les années 1811, 1814 sur google book], en 1802, Kinable exerçait au palais du tribunat, galerie de pierre 131.) Puis Benoît s’associe un temps a à Pierre Antoine Alexandre Chevallier maître horloger demeurant 5 rue de Bondy, époux de Marie Victoire Furet fille d’un horloger rue Saint-Honoré durant la Révolution (cité sur le site éclat de bois). On le retrouve en 1810 au 21 rue Coquillière (selon l’almanach du commerce de Paris, des départements de l’empire français et des principales villes de 1810, à 1813, il est indiqué qu’un dénommé Coffin-Chevallier au 21 rue Coquillière à Paris y exerce le métier d’horloger selon le même almanach un Chevallier exerce en tant qu’horloger de 1804 à 1808 au 23 rue Coquillière) Puis Benoit Coffin-Chevallier s’installe au Palais-Royal vers 1817 (Bernard Roobaert Hon FBHI, version janvier 2022, Les horlogers du Palais-Royal de Paris : contribution à la chronologie : « Cheval [l] ier, Benoit Horloger au Palais-Royal n° 34 – 1817-18 ».) Il signe sur le cadran de ses pendules « Cfin Chevallier », voir la vente aux enchères à la Maison des Antiquités de Wertheim à Berlin les 25 et 26 mars 1930 d’une pendule de cheminée en bronze doré représentant Napoléon en arlequin désignant un aigle. On peut lire sur le cadran : « Cfin. Chevalier Palais-Royal. » https://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/wertheim1930_03_25. Un modèle similaire à cette description est cité dans la gazette Drouot https://www.gazette-drouot.com/en/lots/41108. Notons qu’il fut mis en vente en mars 2022 sur Proantic une pendule d’époque Restauration (vers 1817) en bronze doré à l’allégorie de la Musique — Le cadran est lui aussi signé : « Cfin Chevallier palais royal n°34 à Paris » Enfin, selon l’almanach du commerce de Paris, des départements de l’empire français et des principales villes de 1817, un Chevalier horloger au 35 de la galerie de Pierre du Palais-Royal y exerçait. [4] https://fr-academic.com/dic.nsf/frwiki/548678. La médaille et le diplôme l’accompagnant sont au nom de M. Chevallier (Benoit) horloger membre de la cavalerie de la garde nationale sont conservés au Musée Bowes. [5] Selon l’almanach du commerce de Paris, des départements de l’empire français et des principales villes de 1820 et 1822, il y exerçait en tant que Chevalier. Le Bazar parisien, ou Annuaire raisonné de l’industrie des premiers artistes et fabricans de Paris de 1826 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65838751 indique : « CHEVALIER, rue J.-J. –Rousseau n, 14. » Dans l’Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration : ou almanach des 500.000 adresses de Paris, des départements et des pays étrangers de Firmin-Didot frères (Paris) 1846 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62906378 : « Chevalier, horloger-mécanicien, Montmartre, 13 » [6] Archives de Paris tribunal de commerce D31u3-52 (cité par le site éclat de bois) Il est indiqué Cossin [7] Le Commerce du 22 février 1846 Retronews : « tribunal de commerce de Paris, déclarations de faillites du 20 janvier — sieur Chevallier, horloger, rue Montmartre, 13. Juges, M. Leroy syndic prov. M Pellerin rue Le Pelletier 16 — Assemblée des créanciers au tribunal de commerce le 28 février» L’Esprit public du 28 février 1846 Retronews : «