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Joséphine Bowes, la comédienne devenue comtesse



Josephine Bowes (1825-1874) Louis William Desanges - Bowes Museum

Dans la page spectacle du journal du Commerce du 26 juillet 1847, peut être lues quelques lignes concernant une actrice débutante dont personne n’aurait pu alors imaginer le destin :

« Mlle Delorme a de la gaité, une taille charmante, une voix agréable : alerte et vive, elle anime la scène, lance le mot avec esprit, et détache bien le couplet. Les auteurs doivent avoir les yeux fixés sur cette gentille comédienne, dont les rapides progrès réalisent à chaque création nouvelle les espérances que ses débuts avaient fait concevoir, et nous ne saurions trop engager le directeur à mettre en lumière les heureuses qualités qui la distinguent »


Joséphine Benoite Coffin-Chevallier, fille d’horloger.


Actes de naissance (état civil reconstitué) de Benoîte Joséphine Coffin dit Chevallier (Archives de Paris)

Née sous les prénoms de Joséphine Benoite Coffin dit Chevallier le 26 avril 1825 à Paris[1], elle est la fille cadette de Benoit Coffin dit Coffin-Chevallier[2]. Son père, fils d’une perruquier lyonnais, est au début du XIXe siècle horloger, exerçant un temps au Palais Royal[3]. En tant que membre de la Garde nationale parisienne restée attachée au retour de Louis XVIII, il reçoit sous la Restauration la décoration de la Fidélité[4]. En 1820, c’est au 14, rue Jean-Jacques Rousseau, adresse où il demeure, qu’il continue d’exercer son métier[5]. Puis en1832, résidant alors au 18 rue Montmartre, il s’associe en tant que « Coffin Benoit dit Chevallier » avec Marie Marguerite Bornat marchande de bijoux pour un commerce de bijoux et d’horlogerie[6]. Mais, malheureusement, il fait faillite en janvier 1846[7].


Mademoiselle Delorme, comédienne au théâtre des Variétés.

La faillite de Benoit Coffin-Chevallier influence certainement le destin de sa fille Joséphine Benoîte. En effet, alors que sa sœur Anne Catherine de douze ans son aînée s’était mariée et avait fondé une famille[8], destin classique d’une jeune femme de petite bourgeoise, Joséphine suit une autre voie et devient comédienne sous le nom de scène de Mademoiselle Delorme. Après des cours de théâtre au Conservatoire dans les classes de Laurent-Joseph Morin[9], en septembre 1846, son professeur chargé de la direction du théâtre des Variétés la fait signer pour trois ans[10]. Si l’on en croit certains journaux, il semble que ce soit son élève la plus talentueuse : « École lyrique. — Parmi les élèves de M. Morin qui ont joué vendredi dernier, à la Salle lyrique, nous avons remarqué un vrai talent, une jeune personne remplie de verve, d’esprit, d’entrain. Les autres élèves ont bien joué certainement ; nous pouvons citer Mlles Chapdeleine, Blanche, Thérèse, qui feraient de bons artistes ; mais la palme doit être décernée à Mlle Delorme, elle a conquis tous les suffrages dans le rôle du Capitaine Charlotte »[11].

Et en avril 1847, on annonce bientôt ses débuts sur la scène du théâtre des Variétés « Une jeune et belle personne qui s’est fait remarquer par sa grâce, sa tenue et sa diction élégantes, dans les soirées de la salle Chantereine et de l’École Lyrique, Mlle Delorme débutera prochainement. On assure que M. Bayard écrit pour elle un rôle charmant. »[12]


Les Acteurs du Théâtre des Variétés dans L'Illustration du 17 Octobre 1846 (Gallica)

« ... Aux Variétés, le foyer est une chambre lambrissée et peinte en couleur de chêne, qui n’a pour tout ornement qu’un buste de plâtre de Potier posé sur une console, un cadran accroché au mur, et un vieux fauteuil large et profond dont la possession est très enviée. Ici, la difficulté s’augmentait en se simplifiant. Flore, Hoffmann, Cachardy, Pérey, mademoiselle Delorme ; avaient à se représenter eux-mêmes. Il semble que rien ne soit plus aisé pour Hoffmann que de jouer le rôle d’Hoffmann, et que Flore ne doit pas prendre grand ‘peine à être Flore ; eh bien, l’on se trompe. » Théophile Gautier (Histoire de l’art dramatique en France depuis vingt-cinq... v.5. Paris, Hetzel, 1859)


À ce moment, l’ancien parlementaire britannique âgé de 36 ans John Bowes fils illégitime, selon la loi écossaise, du dixième comte de Strathmore (qui, faute d’hériter du titre de son père hérita du moins d’une grande partie de sa fortune) s’est installé à Paris loin du puritanisme victorien. Il souhaite acquérir des parts au théâtre des Variétés[13] et tombe aussitôt amoureux de Joséphine[14]. Ainsi, il hâte le retour d’un séjour en Angleterre pour assister aux débuts de la comédienne. Débuts qu’elle tient dans un vaudeville en mai sous un rôle de travestissement applaudi par une partie de la critique : « Mlle Delorme qui a débuté avec succès dans le rôle de Mlle Grabutot. (…) dit avec finesse, elle ne manque ni d’habitude, ni d’assurance, et tout fait espérer qu’elle occupera au théâtre un rang distingué »[15]. Durant l’été, dans la reprise Turlurette, on revoit « la gentille et sémillante Mlle Delorme. II paraît décidément que cette jeune et piquante artiste est une précieuse acquisition pour le théâtre des Variétés.»[16]. Puis à l’automne dans le vaudeville la fille à Nicot« on a vivement applaudi la verve de Mlle Delorme, fort gracieuse sous les traits de Théophile »[17]

Si la Tribune dramatique loue régulièrement « les gracieux talents de Mlle Delorme » comme un certain nombre de journaux[18] ; ce n’est pas le cas de tous les critiques théâtraux, ainsi on peut lire dès septembre 1847 « Ce vaudeville (…) ne contient d’autre rôle que celui de Mme Delorme. Elle y change trois fois de costume, et n’en est pas meilleure. M. Deligny a donc bien du temps perdre qu’il fasse des vaudevilles  ? Mme Delorme est femme à tuer tant de pièces qu’elle en jouera. Pourquoi donc le directeur des Variétés, qu’on dit habile et intelligent, risque-t-il ainsi le succès de nouveautés sur la chance très éventuelle des costumes de Mme Delorme  ? »[19].

Alors que le Tam-Tam lorsqu’il parle d’elle indique « La spirituelle Mlle Delorme, des Variétés, si connue par ses naïvetés, donnait à dîner à plusieurs de ses anciens amis. Au champagne, on parlait chevaux, femmes, comme c’est l’habitude. Moi, disait l’un, j’adore les femmes juives ; et moi, répondait un second, les femmes grecques ; et moi, dit un troisième, je préfère la Romaine ; et vous, charmante Delorme ? — Moi, je préfère la chicorée.»[20]



Pour le Tintamarre aux contenus satiriques, elle n’est qu’un sujet d’éternelles moqueries. Dès ses premiers pas sur scène ; le journal épingle avec une mauvaise foi son jeu[21], mais aussi son intelligence notamment dans la rubrique « caquets » (Mlle Delorme disait à sa camarade Ozy : Figure-toi, ma chère, que mon jardinier est un vrai poète ; il fait des ronds d’eau avec son arrosoir. »)[22]



De par ses rôles de travestissements, on la compare souvent à la célèbre Déjazet ayant en 1845 signé un contrat de cinq ans au même théâtre des Variétés. La comparaison est toujours au désavantage de Delorme ; et cela même si elle possède de réelles qualités de jeu : « elle (Mlle Delorme) a (…) la voix nette et incisive, le geste provocant, les allures vives, le regard pénétrant ; elle a l’originalité de l’attaque, l’initiative une grande partie des trésors de la comédienne (Mlle Déjazet) : elle n’a pas, au même degré l’art des nuances, la réserve qui arrête l’élan quand il le faut ; elle n’a pas dans les procédés la science, la souplesse, le je ne sais quoi de Mlle Déjazet : les qualités de Mlle Delorme toutefois sont réelles ; elle sait oser, rester elle, ce qui est beaucoup à une époque de copies. Elle s’est vu applaudir dans ce rolet de soubrette ; parce qu’elle a très heureusement et très finement rendu un type qui se perd tous les jours, parce qu’elle est franchement et naturellement gaie et spirituelle, montrant à qui les veut voir ses dents blanches, riant de tout son cœur, sans affectation, sans prétention, sans rien qui sente 1'école »[23]

Joséphine mène grand train en ce début d’année 1848, si l’on en croit le Siècle du 16 janvier : « Le dîner des chasseurs a eu lieu au Palais-Royal, chez le restaurateur Douix. Deux jours auparavant, dans ces mêmes salons, une des plus charmantes actrices de Paris, Mlle Delorme, avait donné un souper magnifique à ses camarades du théâtre des Variétés. Mlle Delorme célébrait par ce festin son installation dans un nouvel appartement qu’elle habite rue de Rougemont, et n’avait pas voulu pendre la crémaillère chez elle, de peur de compromettre la fraîcheur et l’éclat d’un appartement ont la décoration et le mobilier ont coûté, dit-on, cent cinquante mille francs. »[24]

Lors de la révolution de 1848, John Bowes part prudemment pour Londres. Delorme joue encore le 17 mars[25], mais comme un certain nombre de comédiennes au début d’avril elle n’est plus à Paris[26]. Elle rejoint Londres où elle retrouve John Bowes, même si accompagnée de sa mère, elle réside pendant trois mois dans un hôtel à Leicester square[27].


Voici comment cela est annoncé dans les journaux :

« Un congé de quinze jours vient d’être accordé par M.Morin, à Mlle Déjazet, qui est allée le passer à Gand. — M » Delorme, la cheville ouvrière des Variétés, est à Londres[28]. »


De retour à Paris en août, elle reprend son rôle dans la pièce Madeline et Madelinette qui n’avait pu être représentée que deux fois en avril. Elle y rencontre un certain succès et la pièce est représentée jusqu’à la fin du mois[29]. Puis elle joue dans un « Candide », pièce sans grandes qualités si ce n’est celle de permettre à Delorme de changer plusieurs fois de costumes[30]. Elle ne rencontre pas beaucoup plus de succès début octobre dans Mignonne[31], et cela même si Théophile Gautier écrit concernant sa prestation : « La manière dont Mlle Delorme a compris et rendu toutes ces nuances prouve chez cette jeune actrice une ardeur au travail qui est malheureusement rare parmi les notabilités féminines de nos scènes secondaires. Encore quelques créations de ce genre, et Mlle Delorme marquera son rang parmi la troupe des Variétés » [32]


Mais sa situation particulière de maîtresse du propriétaire du théâtre des Variétés commence à poser question, malheur à qui ne lui plaît pas[33] ; comme le montre deux articles du Messager des théâtres et des arts, le premier dans son interprétation de Mignonne :


« Mignonne, c’est Mlle Delorme ce petit démon qui paraît tourmenté de l’idée de rappeler un jour Mlle Dejaget. Mlle Delorme a déjà une grande importance, on lui fait des rôles ; les auteurs se disent déjà : je destine cette pièce à Mlle Delorme, Mlle Delorme me jouera cela à ravir. Elle est arrivée du premier coup, et pour ainsi dire sans effort à ce résultat suprême qui est le but lointain et décevant de toute jeune ambition dramatique. Mlle Delorme a eu du bonheur, de la chance, comme on dit au théâtre, mais si elle n’avait eu que cela, il y a bien longtemps qu’elle sera oubliée. Beaucoup de vivacité, de l’esprit, une grâce égrillarde et piquante, un organe incisif, voilà les qualités qui l’ont fait si vite réussir et lui ont donné une position qu’elle doit chercher à maintenir ; ajoutez à cela que Mlle Delorme s’habille comme un ange. »[34]

Et le second du 29 décembre :


« (…) Mlle Delorme est un personnage au théâtre de variétés. On lui fait des rôles, on a pour elle des complaisances qui la perdront. Mademoiselle Delorme est arrivée à cette position sans lutte, sans combats, sans études. Un talent exceptionnel justifierait seul cette anomalie théâtrale. Mais ce talent, mademoiselle Delorme ne l’a pas ; elle ne l’aura jamais si on ne lui dit pas sincèrement la vérité. Il faut se dépêcher car mademoiselle Delorme n’est déjà plus une adolescente (…)

En décembre 1848 Déjazet tombe malade et reste absente des planches pendant quelques semaines. Certains journaux reprochent alors à Delorme de profiter de cette absence pour asseoir son importance et tout faire pour essayer de retarder la rentrée de sa rivale[35]. À cette période, Delorme enchaîne quelques échecs comme École normande fin décembre, puis la reine d’Yvetot le 18 janvier. Le National écrivit : « Cette pièce aurait pu devenir supportable si mademoiselle Déjazet eût suppléé par son esprit charmant à la fadeur du sujet. Abandonnée à mademoiselle Delorme, la pièce est restée insipide. (…). »


Delorme tient durant un mois, d’avril à mai, le rôle principal dans Beautés de la cour avec un certain succès même si le Journal des débats politiques et littéraires du 23 avril 1849 écrit : « Mlle Delorme est poussée à coup sûr par le démon de la comédie ; la comédie est son rêve ; elle y pense la nuit, elle y pense le jour ; elle veut y arriver, elle arrivera, car elle a le pied leste, la voix fraîche et la mine éveillée ; mais, pour Dieu ! pas vite pas si vite ! on arrive toujours quand on doit arriver. »


Elle est absente des planches pendant trois mois, il est dit qu’elle est souffrante[36]. Mais un journal du 10 juillet se fait plus que rassurant : « mademoiselle Delorme pourrait bien ne pas tarder à faire sa rentrée, qui aura lieu par un ouvrage important. La retraite de cette charmante actrice n’était donc qu’une retraite d’études faites à l’ombre des beaux arbres de sa délicieuse campagne d’Auteuil ». Elle passa effectivement l’été à Auteuil dans une maison de campagne qu’elle achète avec les finances de Bowes[37]. Elle est même remarquée au bal de cette commune de la mi-août avec d’autres comédiennes parisiennes où elle eut du succès pour « ses diamants et son anglais »[38].

Portrait de Mademoiselle Delorme par Antoine Dury (Musée Bowes)

En 1850, le contrat de Déjazet n’est pas renouvelé et Delorme prend encore plus d’importance au sein du théâtre[39], entraînant encore plus l’animosité de certains critiques grands admirateurs de son illustre aînée[40]. La rumeur court même que Bowes a acheté le théâtre des Variétés sous le nom de Mademoiselle Delorme, voir tout simplement pour elle[41]. Certains journaux sont très explicites sur le sujet :

« (…), mais nous ne voulons pas parler des Variétés. Ce théâtre est dans une si singulière position, que l’on peut craindre un changement complet dans son personnel administratif, en moins de temps qu’il n’en faut à mademoiselle Delorme pour faire sa toilette ou pour changer de caprice. — Supposons, par exemple, que cette demoiselle ait mal dormi, la nuit ; le matin, elle se lève maussade ; crac, le soir, M. Thibaudeau n’est plus son premier commis, avec le titre de directeur. Ah ! ça, mais, dira-t-on peut-être, c’est donc mademoiselle Delorme qui nomme et dénomme, à volonté, le directeur du théâtre des Variétés ? — Mais oui. C’est comme ça en vertu d’une ordonnance qui date de bien loin, bien loin, du temps de l’empire —, laquelle ordonnance accorde le privilège de ce théâtre au propriétaire de l’immeuble. — On a bien raison de dire que l’Empereur a fait des fautes ! — Enfin, c’est comme ça, et mademoiselle Delorme est le directeur véritable de ce théâtre, que son parrain qui est quelque chose comme rentier en Angleterre lui a donné pour ses étrennes. Alors, elle peut bien en faire ce qu’elle veut de ce théâtre ; et s’il lui plaisait, par aventure, de le vendre un de ces jours, à son porteur d’eau qui aurait gagné les 400,000 fr. que vous savez, eh bien le porteur d’eau de mademoiselle Delorme deviendrait le directeur du théâtre des Variétés, et mademoiselle Déjazet, M. Arnal, M. Leclère et tout le monde de la maison le salueraient en bon porteur d’eau. — Fouchtra ! Vous voyez bien qu’on ne peut rien dire de ce théâtre tombé en quenouille. (…) » [42]

C’est à cette période que Dury la représente, tableau qui fut exposé au Grand salon de 1850 avec notamment un portrait de Thibaudeau[43]. On peut voir une photographie de Joséphine datant de 1852 ici.


En janvier 1851 Delorme est annoncé dans un vaudeville à travestissement le chevalier de Pezenas qui sera son dernier rôle[44]. Le 7 juillet 1850, Le Tintamarre ne manque pas une fois de plus de se déchaîner contre l’actrice et insiste sur ses piètres qualités de jeu : « Variétés. — L’espace nous manque pour rendre justice à l’actrice anguleuse et sèche qui dirige ce théâtre. La dernière création de Mlle Delorme — est de ces événements qu’il faut annoncer avec la plus grande précaution. Et nous avons besoin de huit jours pour décrire sans émotion et sans colère les impressions et les insomnies qu’elle nous a causées, la malheureuse !... O Thibaudeau, : ô Booz, ô Boulé, retirez-nous nos entrées ; il n’est que temps (...) . »[45]. Quelques semaines plus tard, le même journal se réjouit de l’arrêt de la carrière de la comédienne : « L’engagement de Mlle Delorme n’a pas été renouvelé, dit-on. On voit que l’administration Variétés ne cesse de s’occuper des plaisirs du public. »[46]