L'affaire des plombs

Auteur : Frédéric Augris


L’affaire des Plombs, appelée aussi « Agence anglaise de Bordeaux », reste une page de l’histoire de l’Empire parmi les plus méconnues. Elle est éclipsée dans la longue liste des complots contre Napoléon, par l’affaire Cadoudal, la conspiration des poignards, la machine infernale, etc.

Pourtant ce complot fut un des plus ambitieux, peut-être, puisqu’il se fit à l’échelle européenne. Il impliqua des Royalistes, des anti-bonapartistes, des Émigrés, des Vendéens, des Bretons, des Bordelais, des Poitevins, mais aussi de hauts dignitaires espagnols, portugais et anglais.


Les différents aspects de cette affaire furent déjà partiellement abordés par différents auteurs. En particulier dans une thèse présentée à la faculté des lettres de Paris par G. Caudrillier en 1908 « L’association Royaliste de l’Institut Philantropique à Bordeaux et la conspiration anglaise en France pendant la 2e coalition » ou encore « Exposé fidèle des faits authentiquement prouvés qui ont précédé et amené la journée de Bordeaux au 12 mars 1814 » par J.S. Rollac[1].











Si la thèse de Caudrillier et le texte de Rollac mettent en lumière les événements qui marquèrent l’histoire de Bordeaux entre 1796 et 1814, de nombreuses recherches restaient à faire tant aux Archives nationales, qu’aux Archives départementales de Loire-Atlantique, Vendée, Maine-et-Loire, Deux-Sèvres et Gironde ainsi qu’en Angleterre, Espagne et Portugal pour faire le lien avec la Vendée Militaire. En particulier avec la révolte de 1799 et celle, méconnues et que certains Vendéens mentionnent pourtant dans leurs états de services conservés au Service historique de la Défense, à Vincennes, sous le nom de « Révolte de 1805 ». Les événements de Bordeaux et ceux de Vendée sont bien le fruit d’un même complot, mis en lumière dans mon livre «Complot contre Napoléon »[2] et dont les archives conservent la trace sous le nom de « Affaire des plombs ».



Port de Nantes


Tout commence au printemps 1796, alors que la Vendée insurgée tente de tourner la page à trois années de guerre civile particulièrement violentes et traumatisantes. Les principaux chefs de l’insurrection sont morts (Cathelineau, D’Elbée, La Rochejaquelein, Bonchamps, Royrand, Lescure, Charette, Stofflet…) ou ont déposé les armes (d’Autichamp, Sapinaud, Fleuriot…) ; et des armées Catholiques et Royales qui ont fait, un temps, trembler les armées de la République envoyées dans l’Ouest, il ne reste qu’un petit noyau dur de combattants refusant de déposer les armes. Pour les Vendéens, la guerre est perdue et la population n’aspire qu’à relever les ruines, balayer les cendres et pleurer les morts.

Celui qui commande ce qui reste de la Grande Armée Catholique et Royale d’Anjou et du Haut-Poitou se nomme Henri Forestier. Insurgé dès les premières heures en 1793 alors âgé de 18 ans[3]/[4], il n’a donc que 21 ans lorsqu’il doit décider du sort de l’Armée Vendéenne en cette fin de guerre. Pour lui un constat s’impose : l’embryon d’armée restant ne permet plus de mener le combat. Désormais, la lutte doit se poursuivre avec d’autres méthodes, moins militaires. Il dissout donc l’armée et quitte la France dans l’espoir de trouver des soutiens économiques et politiques.

Il ne part pas les mains vides, puisqu’il a en poche des lettres de recommandation destinées à des personnalités étrangères ou émigrés ; lettres signées de Madame de Donnissan[5].


Grâce à ces documents, il trouve un allié auprès du frère de cette dernière, le Duc de Lorges[6] (image), émigré à Londres. Ensemble, ils vont dresser les grandes lignes d’un projet ambitieux visant à renverser le régime en place en France et permettre le retour d’un Roi. Le Duc présente alors Forestier au Comte d’Artois, futur Charles X, qui décide de les soutenir et donne les pleins pouvoirs à Forestier qu’il nomme Lieutenant-Général.[7]

Le plan de Forestier était « simple » en théorie : provoquer une nouvelle insurrection dans l’Ouest, englobant l’ex-Vendée militaire, la Bretagne des Chouans, le Poitou et la Guyenne. Forestier serait en charge de commander les troupes de Vendée, Bretagne et Poitou et le Duc de Lorges commanderait celles de Guyenne.

Afin de mener le plan à bien, Forestier revient en France pour trouver des alliés sur la région bordelaise et en Bretagne. Nous sommes au printemps 1797.


À Bordeaux, Madame de Donnissan[8] est chargée de l’organisation de la Guyenne par une lettre du Comte d’Artois lui-même[9] ; mais en Vendée et Bretagne, Forestier va se heurter à l’opposition de l’Abbé Bernier[10], ancien conseiller des généraux Vendéens Stofflet et d’Autichamp[11], qui n’est pas partisan d’une reprise d’armes. Opposition[12] qui pousse Forestier à se rendre à l’évidence, les Chouans ne le suivront pas. Pour les Vendéens, il espère que sa popularité auprès de ses anciens compagnons d’armes suffira à provoquer une nouvelle levée d’armes.

Madame de Donnissan entre en contact avec une organisation royaliste secrète bordelaise, nommée ironiquement « Société du Gouvernement » et membre d’une organisation bien plus vaste connue sous le nom d’ « Institut philanthropique ». Fondé en 1796 par le parti royaliste, cet Institut (dont les ramifications couvraient une grande partie du territoire) avait pour but de préparer le rétablissement de la royauté. Ainsi, Madame de Donnissan met sur pied une nouvelle organisation, « L’institut philanthropique de Bordeaux »[13], dont le but est de préparer l’insurrection souhaitée par Forestier. Pour cela, elle demande à l’ancien général républicain Élie Papin[14], dont elle connaît les opinions royalistes, de créer une armée secrète prête à s’insurger le moment venu sur l’ensemble de la Guyenne. Ce dernier allait ainsi préparer une armée de plusieurs milliers d’hommes, organisée en divisions, bataillons, corps de cavalerie et d’artillerie…

Au début de 1799, les préparatifs avancent bien, à tel point que les Princes envisagent de lier le complot de Forestier avec la mission confiée par le gouvernement anglais à William Wickham[15]. Celui-ci devait mettre en place un réseau d’espions agissant en France et, à partir du mois de juin 1799, lever une armée composée de troupes suisses, souabes et bavaroises afin d’appuyer une insurrection royaliste dans l’est et le sud de la France. Cette révolte devait concorder avec le soulèvement armé de la Vendée et de la Guyenne.[16]

Ainsi au début de juin 1799, la Vendée reprend les armes sous l’impulsion d’Henri Forestier et de ses seconds qui préparaient l’opinion depuis des mois (en particulier, Louis de Céris[17] et Isaac Danyaud Dupérat[18]). Ils remportent très vite quelques victoires militaires, mais se heurtent à l’hostilité de l’abbé Bernier et du général d’Autichamp qui refusent cette levée de boucliers.

L'Abbé Bernier


Dans le même temps, le Comte d’Artois espère que cette nouvelle guerre en Vendée va permettre de prendre la France en tenailles ; malheureusement les décisions vont tarder. Sur Bordeaux, Papin avoue ne pas être prêt, dans l’Est l’insurrection royaliste ne peut bénéficier de l’aide des troupes venues de Suisse vaincues à Zurich en septembre 1799. Et de son côté Forestier, gravement blessé au combat, doit se retirer. En Guyenne, « l’Institut Philanthropique » est démantelé et plusieurs de ses membres arrêtés.[19] En janvier 1800, la Vendée capitule.

Le complot de Forestier est donc un échec cuisant et entre-temps, la donne politique a changé avec la prise de pouvoir de Napoléon Bonaparte.

Pour autant, l’Angleterre ne renonce pas à l’idée de faire chuter le nouveau maître du pays ; mais cette fois les Britanniques et les Princes émigrés vont s’appuyer sur deux organisations qui vont œuvrer en parallèle. Les deux savent que l’autre existe, mais restent indépendantes tout en envisageant un soutien mutuel si elles parvenaient à leur but commun : renverser le régime en place en France soit en assassinant Napoléon soit en provoquant une insurrection.


Ces deux conjurations seront menées sous l’initiative du général Pichegru et du général chouan Georges Cadoudal (image) pour le premier complot, et par Henri Forestier pour le second.


En 1801 Forestier et Céris parcourent l’Europe pour trouver de nouveaux soutiens politico-financiers. Encore une fois avec l’aide du Duc de Lorges, et le soutien des Princes, il va relancer son organisation bordelaise. Le but, cette fois, est de soulever l’Ouest alors qu’une armée coalisée marchera sur les frontières Nord, prenant Napoléon entre deux feux.


Cadoudal échouera en 1804 et le général Chouan, capturé, sera exécuté. L’organisation que Forestier mit en place entre 1801 et 1804 devint alors de première importance.


Pour parvenir à ses fins, Forestier va mettre sur pied un réseau de financement entre Londres, Bordeaux et la Vendée. C’est ainsi plusieurs centaines de milliers de francs qui vont circuler entre ces villes. Argent destiné à organiser une future armée insurgée. Des comptes sont ainsi ouverts dans différentes banques à Madrid, Saint-Sébastien, Bayonne, Bordeaux, et Nantes[20]. Forestier est la tête pensante de l’organisation, mais à Bordeaux c’est à nouveau Élie Papin qui est en charge de redonner vie à son ancienne organisation militaire, tandis qu’en Vendée les lieutenants de Forestier préparent les esprits à une nouvelle insurrection. Nantes devient ainsi la base arrière de l’organisation aux portes de l’ancienne Vendée militaire. Danyaud-Dupérat ayant même ouvert un commerce sur le port de Nantes pour réceptionner des « marchandises » des navires en provenance de Bordeaux[21]. Ainsi plusieurs dépôts de plombs se constituent en secret dans tout l’Ouest et bientôt des avis circulent appelant la population « à se tenir prêt » ![22]


Entre 1803 et 1804, l’organisation prend de l’ampleur. Le réseau devient effectif et en attente du feu vert pour déclencher une nouvelle guerre civile. Forestier multiplie ainsi les voyages entre Londres, Madrid (où ses affaires sont gérées par sa maîtresse la Comtesse d’Oeynhausen[23] (image) ) et Bordeaux. Recherché, il ne prend pas le risque de revenir sur la Vendée où sa popularité le mettrait certainement en danger. Ce sont ses seconds[24] qui œuvrent pour lui sur place.


Mais au début d’août 1804, les autorités remarquent dans le canton de Montaigu en Vendée, des allées et venues de la part d’un ancien officier Vendéen Jean-Baptiste Gogué[25] et le curé desservant la paroisse de La Goyonnière, l’abbé Jagueneau[26]. La gendarmerie découvre chez ce dernier une étonnante quantité de plombs… Le prêtre explique que ce plomb était destiné à créer des dalles pour recevoir l’eau de pluie puisqu’il ne dispose pas de puits, mais les gendarmes jugent l’affaire suspecte[27].

Et pour cause, le plomb était en vérité destiné à fabriquer des balles pour les insurgés… Début septembre, d’autres dépôts de plombs sont découverts. Cette fois, Gogué est arrêté ainsi que l’abbé Jagueneau. Ce dernier dénonce l’affaire, et d’autres arrestations suivent dont celle de Danyaud-Dupérat et du chevalier de Saint-Hubert (qui s’évadera), agent de Forestier sur le terrain en Vendée. Une vague d’interrogatoires et d’emprisonnement s’en suit et tout le réseau est démantelé en quelques semaines, la police remontant jusqu’à Bordeaux. Élie Papin parvient à s’enfuir en Espagne et de là s’embarque pour la Guadeloupe ; Céris parvient à rejoindre Londres ainsi que la Comtesse d’Oyenhausen puisque les investigations policières se poursuivent même à Madrid…


L’affaire est grave pour les autorités qui rapidement cernent l’ampleur de l’affaire comme en témoigne ce rapport de la division de sûreté générale au ministre de la Police, daté du premier complémentaire an XII (18 septembre 1804) :


« En recherchant avec attention les agents supérieurs de la trame dont on a saisi à Nantes les agents subalternes, on ne doit pas perdre de vue une indication d’un des complices et qui est fondamentale, savoir que le foyer de cette trame est à Bordeaux et communique avec l’Angleterre par le Portugal, en traversant l’Espagne. La division de sûreté générale a indiqué avec quelque certitude les membres de l’agence de Bordeaux dans la famille Donnissan, La Rochejaquelein et sa femme, fille de Mme de Donnissan, veuve du fameux Lescure. On a rappelé l’ancien Institut royal de l’an VIII et surtout les vues que le Duc de Lorges à Londres a toujours eues sur cette province (…) Un vaste plan est organisé contre le Midi. On peut lier cette combinaison à la Vendée par Bordeaux et la cote de La Rochelle. Les expéditions qui se préparent dans les ports d’Angleterre n’ont peut-être pas d’autres destinations. La trame ourdie récemment contre Nantes et la Vendée est le produit de cette intrigue, qui a son foyer, sa caisse et ses moyens principaux à Bordeaux »[28].


Les autorités sentent qu’une nouvelle révolte menace[29], et pourtant l’éventualité d’un procès se fait attendre. La raison en est simple, Fouché, le ministre de la Police, donne l’ordre d’arrêter Henri Forestier à tout prix, mais celui-ci reste introuvable. [30]

En vérité, alors qu’une fois de plus son organisation s’effondre, le général Vendéen est à Londres où il apprend l’échec du complot par Céris et de la Comtesse d'Oeynhausen. Loin d’être abattu, au début de l’année 1805 il demande à son lieutenant de retourner dans l’Ouest pour appeler à la révolte. Ainsi, durant l’été 1805, des troupes armées sont signalées dans l’Ouest, des tirs sont échangés, la tension monte et le gouvernement décide d’envoyer des troupes pour mettre fin aux troubles naissants. La situation inquiète d’autant plus que le nom de Forestier est sur toutes les lèvres. On le signale partout, appelant à la prise d’armes. Bien que toujours à Londres, son nom seul suffit à faire sortir de l’ombre ses fidèles Vendéens ; et ses lieutenants sur le terrain ne se privent pas de le mettre en avant.[31]





Afin de calmer les ardeurs, un procès s’ouvre finalement à Nantes le 11 décembre 1805 devant une commission militaire spéciale. La liste des accusés est longue parmi lesquels on trouve Henri Forestier, Louis de Céris, Élie Papin, le Chevalier de Saint-Hubert, tous contumaces… mais aussi Daniel Danyaud-Dupérat, Jean-Baptiste Gogué, l’abbé Pierre François Jagueneau… Au total 18 personnes sont accusées, des Vendéens, des Nantais, des Poitevins, des Angevins, des Bordelais… mais le nombre reste infime au regard du nombre des personnes réellement impliquées. [32]

Ils sont « tous prévenus de faire partie de l’agence anglaise, découverte en messidor an 12, dans le département de l’Ouest et la ville de Bordeaux, tendant à troubler la France par une guerre civile… »[33]

Le Procès va durer trois jours. Et le 14 décembre le verdict tombe : Henri Forestier, Louis de Céris Elie Papin, Jean-Baptiste Gogué entre autres sont condamnés à mort, d’autres conjurés à des peines de prisons (Dupérat, Jagueneau…), et certains sont acquittés.

Mais Napoléon trouvant le verdict trop clément fait alourdir certaines peines.[34]


Journal de l'Empire 22 décembre 1805


Ainsi, Gogué, seul condamné à mort présent, est le seul à devoir payer de sa vie. Il est exécuté à Nantes, place des agriculteurs (actuelle place Viarme) le lendemain du jugement…


À Londres, Forestier refuse de baisser les bras, mais cette fois le destin va en décider autrement. Il tombe malade au début de l’année 1806, et malgré les soins de la Comtesse d’Oeynhausen avec laquelle il vit désormais, il rend l’âme dans la capitale anglaise le 14 septembre de la même année (voir notre article à ce sujet et