l'imprimeur Théodore Lamberté (1ere Partie)

Par Christelle Augris



De la Société populaire de Melun à La Nouvelle-Orléans, que sait-on de la vie de Théodore Lamberté l’imprimeur des babouvistes ?



Dans un précédent article « Un royaliste chez les bonapartistes » relatant le voyage du baron de Montlezun en Amérique et son passage à La Nouvelle-Orléans durant l’hiver 1816/1817, je montrais qu’à cette période cette ville louisianaise était un refuge pour les bonapartistes en exil depuis l’arrivée de la Restauration. Avec certains ex-révolutionnaires comme le conventionnel régicide Taillefer, ils avaient rejoint une première vague de républicains déjà installés en Louisiane comme J. B Thierry l’éditeur du Courrier de la Louisiane, le comédien et journaliste Alexis Daudet ayant fui la vindicte napoléonienne, et l’ex-enragé Leclerc devenu éditeur de l’Ami des Lois. Résidait aussi un temps à La Nouvelle-Orléans Théodore Lamberté[1] connu comme ayant été l’imprimeur des babouvistes. Lui aussi avait trouvé pendant quelques années refuge à La Nouvelle-Orléans. Précisons que cet article n’a pas pour fonction d’expliquer la conjuration des Égaux ni la pensée de Gracchus Babeuf, de forts éminents historiens les ont déjà très bien analysées.[2] Mais tout au long de ces lignes, il sera essayé de suivre chronologiquement la trajectoire de Théodore. Ce fut Pierre Baudrier qui retrouva en premier sa trace, relayée dans un article des études babouvistes de Françoys Larue Langlois.[3] Avant cette découverte, il était admis que Lamberté était décédé à Cayenne ou lors d’une tentative d’évasion.[4]



Sa Jeunesse



carte de Cassini


Théodore Lamberté était né à Provins le 2 avril 1769[5] et baptisé paroisse Saint-Pierre. Sa mère Anne Millleret était issue d’une famille de vignerons implantés depuis des décennies à Provins. Son père prénommé Jacques, fils d’un manouvrier, était né en 1721 à Vanvillé.[6] Il avait habité un temps Châteaubleau et était, lors de son mariage, au service du seigneur de Mongeot de Saint-Euphraise, receveur des tailles,[7] puis domestique chez Mr de Clary (certainement George de Clary, ancien capitaine au régiment du Royal Comtois et chevalier de Saint-Louis). Jacques surnommé « la Forêt »,[8] sacristain des dames de la Congrégation de Provins,[9] devint au plus tard, en 1762, voiturier.


Acte de baptême de Théodore Lamberté


Théodore eut au moins trois autres frères aînés : Jean-Baptiste né en 1756[10], Jean-Baptiste Augustin Florimond en 1758[11] et Jérôme Théodore en 1762.[12] Comme son frère aîné Jean-Baptiste, décédé en 1773 à 16 ans environ,[13] Théodore dut recevoir une certaine éducation.


Signature de Théodore Lamberté en 1784[14]


Il peut être supposé que Théodore Lamberté apprit son métier à Paris, car en 1790, un dénommé Lamberté, cosigna un arrêté pris par les ouvriers de l’imprimerie de Panckoucke pour aider financièrement cinq des leurs volontaires pour défendre la Nation.[15]

À presque 22 ans, Théodore se maria une première fois le 7 mars 1791[16] à Melun avec Marie Jeanne Rosalie Lecaille fille d’un tailleur d’habits. Ayant certainement profité de la libéralisation d’accès à ce métier instaurée par la Révolution,[17] il exerça son activité d’imprimeur plusieurs années à Melun, quartier Saint-Étienne [18]où le couple eut une fille, Anne Rosalie le 15 octobre 1792.[19]


Membre de la Société populaire de Melun


Pour résumer en cette période la situation de Melun devenue chef-lieu du département de Seine-et-Marne, deux groupes révolutionnaires s’y opposaient pour le contrôle du pouvoir. Le Comité de surveillance et la Société populaire furent un enjeu dans leur lutte. L’une des factions, composée de bourgeois installés socialement et de tendance girondine, était représentée par Sébastien-André Tarbé avocat de profession et issu d’une famille d’imprimeurs. Il éditait les affiches officielles et le « Journal du département de Seine-et-Marne » et fut élu maire de la ville en décembre 1792.

L’autre plus plébéienne, composée de jacobins de province était représentée par Germain Métier, « un curé rouge ».[20] Suivant les demandes de Du Bouchet représentant du peuple dans le département, et selon ses convictions profondes, Métier s’attaquait à la haute bourgeoisie, aux « robinocraties » et lutta contre l’agiotage. Il fut à la fois juge au tribunal, président de l’administration du département et de la société Populaire de la ville de Melun. Sous son autorité, la « dictature montagnarde » s’exerçait, surtout après les soulèvements fédéralistes de Lyon et de Toulon. Tarbé, dont on lui avait reproché entre autres d’avoir essayé de sauver Bailly l’ex-maire de Paris réfugié à Melun chez son ami l’astronome Laplace, avait été destitué le 25 octobre 1793,[21] puis interpellé. Suite à son arrestation, les révolutionnaires aux opinions montagnardes prirent de l’importance dans les instances dirigeantes de Melun. Selon l’historien Campagnac[22] ayant étudié les procès-verbaux du Comité de surveillance entre fin 1793 et mars 1794, qu’il qualifiait de « groupe de révolutionnaires intransigeants », ce comité était proche en opinion de Métier, et il était « fort probable qu’à ce moment-là le comité a(it) des tendances hébertistes » ;[23] tout comme certainement la société Populaire son affiliée et dont certains opposants reprochaient le culte de Marat et de Lepeltier.[24]


Lamberté, membre de ladite Société populaire de Melun,[25] était partie prenante dans ses évènements. Le 3 octobre 1793, Lamberté publia une brochure de Métier dont voici le texte :


« Au nom de la république Françoise et du salut public. Et en vertu des pouvoirs qui m’ont été délégués par le représentant du peuple dans le département de Seine-et-Marne, considérant que des projets liberticides et contre-révolutionnaires viennent d’être exécutés par la lacération de plusieurs inscriptions civiques appliquées aux maisons des bons citoyens, ce qui fait soupçonner une coalition perfide dans la ville de Melun, au moment où les pouvoirs révolutionnaires agissent pour le salut de la république ; que cette coalition est présumée avec d’autant plus de raison qu’il se répand le bruit d’une prétendue arrestation du citoyen Du Bouchet ; considérant que la surveillance la plus active doit animer et diriger les mesures que je prendrai en raison des pouvoirs, qui m’ont été confiés ; J’arrête, comme précaution indispensable dans les circonstances critiques, qu’il sera établi en cette ville de Melun, point central du département, et où se font sentir plus particulièrement les effets des complots antirévolutionnaires, un comité extraordinaire dont la durée n’aura lieu qu’autant que je le jugerai convenable. Il sera composé de deux membres de la société populaire, d’un administrateur du département, d’un autre du district de Melun, d’un membre du comité de surveillance de cette ville, d’un officier municipal, d’un autre de la garde nationale de la même ville, enfin d’un officier du détachement de l’armée révolutionnaire actuellement à Melun. Je nomme en conséquence les citoyens Mangot et Chénier, de la société populaire. Yvonnet, administrateur du département. Gelée, du district de Melun. Liger, du comité de surveillance, Gerlin, officier municipal. Latour, commandant de la garde nationale, et l’officier en chef du détachement de l’armée révolutionnaire, et, en son absence, les officiers qui le suivent. Je requiers ces citoyens de m’environner et de m’aider de leurs conseils et de leur énergie révolutionnaire pour prendre et faire exécuter les mesures que nous jugerons convenable de prendre pour déjouer tous les complots des conspirateurs et découvrir les trames et faire respecter partout les pouvoirs qui ; me sont délégués, la liberté et les signes qui l’annoncent. À Melun, le 9e jour de la 1re décade du 2e mois de l’an 2 de la république françoise une et indivisible. Signé : Métier. »[26]


Ses opinions politiques étaient clairement affichées dans les ouvrages sortis de ses presses : « Imprimé chez le républicain Lamberté » pouvait-on lire et, semble-t-il, même sa signature était quelquefois précédée de ces quelques mots.[27] À ce moment-là, l’imprimerie de Lamberté prit quelque peu de l’importance. Par exemple, un certain Henri Baptiste Grégoire[28] qui en 1792 avait imprimé un « Rapport sur la réunion de la Savoie à la France » chez « Tarbé Libraire-imprimeur du Département », fit imprimer le 23 novembre 1793, son « Instruction sur les semailles d’automne, adressée aux citoyens cultivateurs » chez « le républicain Lamberté ».[29] Il semblerait même qu’après l’arrestation de Tarbé il devint pendant un temps imprimeur départemental. En effet, durant le mois de décembre 1793, c’est sous cette charge qu’il imprima le « Rapport de Maximilien Robespierre, a la Convention, fait au nom du Comité́ de salut public, le quintidi 15 frimaire, l'an second de la République une et indivisible : imprimée par ordre de la Convention nationale ». [30]



Parmi ses autres impressions, on peut citer plusieurs décrets[31], dont le « Décret de la Convention Nationale, du 4 Nivôse An 2, relatif à la Prise de TOULON ».[32] Il fut aussi un des imprimeurs provinciaux à faire paraître les écrits de Saint-Just comme son « Rapport sur les factions de l’étranger, et sur la conjuration ourdie par elles dans la République française, pour détruire le gouvernement républicain, par la corruption et affamer Paris. » Et sa « Déclaration (…) sur les dangers de la Révolution intérieure. Des citoyens pratiquent l’accaparement des denrées et la spéculation. La conjuration s’en prend à la vertu et à l’innocence des citoyens, avec la complicité des Anglais, des Napolitains et des banquiers ».

Mais après la promulgation du décret du 13 brumaire, Métier ayant perdu sa délégation qu’il tenait de Du Bouchet et désavoué par Maure l’autre représentant du peuple dans le département, l’administration de Melun fut réorganisée et les éléments « hébertistes » limogés.[33] Ainsi les dénommés Jauvin, Jacquet, Loisel, Vandelle cordonnier et ex-président… furent chassés de la Société populaire et inquiétés. Proche d’eux, Lamberté fut-il exclu de la société Populaire ? La question se pose en effet, car il imprima toutefois une adresse de la Société populaire de Rozay-en Brie de juin1794.[34]

Puis arriva la chute de Robespierre ; l’ex-maire Tarbé reprit du pouvoir, il y eut épuration des instances révolutionnaires de Melun et le Comité et la société Populaire se mirent alors à être sous l’influence de la « réaction thermidorienne de droite. »[35] Lors de l’entrée des partisans de Tarbé dans la société Populaire un réquisitoire fut adressé au Comité de sûreté nationale contre Lamberté et ses amis.[36] Métier subissant une forte attaque durant cette période,[37] fut obligé de répondre point par point à ses détracteurs. Son mémoire fut lui aussi imprimé par Lamberté.[38]




Inquiété, par précaution, Lamberté partit vivre alors dans sa ville natale de Provins beaucoup plus calme.[39] Sa fille Anne Rosalie y décéda le 2 août 1794.[40] Le 4 septembre, lui et le cordonnier Vandelle se présentèrent à la barre du Comité de sûreté générale de la Convention nationale pour se défendre eux et leurs alliés face aux accusations portées.[41]



Ils indiquèrent ainsi que des aristocrates et des intrigants de Melun s’étaient emparés de la Société populaire et les avaient chassés[42] :

« il est temps enfin de déchirer le voile de l’imposture, et d’imprimer sur le front de nos dénonciateurs le fer rouge de la calomnie. Nos persécuteurs n’ont pu produire des faits contre nous, ils en ont inventé ; nous avons demandé à répondre, et ils ont passé bravement à l’ordre du jour. Mais s’ils ont pu nous ôter la parole, ils ne pourront, du moins, nous ravir la liberté de la presse qui est la tribune des opprimés. (…) « On nous a d’abord chassés de la Société populaire sous le prétexte mensonger d’un complot dont on tenoit tous les fils ; nous avons demandé les preuves de cette vaste Conspiration, et de ce gros volume de pièces qu’on avoit annoncé avec tant d’étalage, et que le public attendit avec tant d’impatience, la plus petite n’a pas encore paru depuis six mois qu’on est à piste de la prétendue Conspiration. (..)

« On nous a dénoncé d’être des Robespierristes mais sous le règne de Robespierre, nous étions destitués de nos fonctions, jettés dans les prisons, et chassés de la Société Populaire ; ce n’est que depuis le supplice de ce tyran que nous respirons notre aise et que nous osons demander justice ; sont-ce là des preuves de complicité avec ce traître ? »

« Vous voyez à votre barre une députation de patriotes persécutés de la commune de Melun. Les aristocrates de cette commune convaincus de l’impossibilité d’une contre-révolution veulent au moins, sous le masque du patriotisme, assouvir leur vengeance sur ceux qui, depuis cinq ans, n’ont cessé de les combattre et de les dévoiler. Des intrigans, des gens sortis des maisons d’arrêt, où leur incivisme les avoit conduits, se sont subitement transformés en patriotes, se sont emparés de l’esprit de la société populaire, après avoir égaré une partie des sanculottes, et en ont chassé ignonimement les patriotes de 89 dont il redoutoient l’énergie qui avoit déchiré le voile qui les couvroit. Depuis cette époque fatale, chaque jour a éclairé de novelles persécutions plus atroces les unes et les autres : on nous a peints comme des conspirateurs, des voleurs de deniers publics, on a voulu faire passer notre patriotisme pour de l’hébertisme, notre énergie pour de la férocité et notre ardeur révolutionnaire pour de l’exagération. Deux de ces patriotes, dont l’un est à votre barre, ont langui pendant plus de deux mois dans les prisons pour une inculpation calomnieuse, et s’ils n’ont pas succombé dans cette procédure criminelle, c’est que leur innocence étoit aussi claire que la malice de leurs dénonciateurs

Forts de notre innocence, et sûrs de confondre nos calomniateurs, nous demandons à être entendus, en leur présence, au comité de sûreté générale, et nous prenons ici l’engagement de prouver que nous sommes des victimes de l’aristocratie/

Signés, Vandelle, Rozé, Lamberté et Jacquet

À Melun, de l’imprimerie de LAMBERTé. »


Une loi du 23 février 1795 (5 ventôse an III) assignait les « terroristes » à résidence dans les lieux où ils avaient exercé leurs fonctions pendant la Terreur, [43] ce que fut certainement obligé de faire Lamberté qui retourna alors à Melun. Une autre loi du 10 avril de la même année imposa leur désarmement ; et dans la nuit du 11 au 12 avril avril 1795 (22 au 23 germinal an 3), Lequinio sur place et tentant de « se refaire une virginité » fit désarmer les « terroristes » déjà identifiés dans une liste nominative préalablement établie.[44] S’y trouvaient entre autres Lamberté, son prote Rozé[45] et Vandelle.[46]


Carte de Cassini


Comme beaucoup d’ex-jacobins, de sans-culottes de province sortis de prison ou ayant été persécutés et livrés à la vindicte populaire devant éviter tout à la fois les thermidoriens et les royalistes, ce fut une période difficile pour lui. Ne possédant plus son imprimerie pour subsister, Théodore Lamberté essaya de survivre, il se déclara négociant, et le couple se réfugia alors à Chartrettes[47] où son épouse donna naissance à un fils Jean-Paul en août 1795 qui malheureusement décéda quelques jours plus tard.[48] Puis suite à l’insurrection royaliste du 5 octobre 1795 (13 vendémiaire an IV) où notamment les « patriotes de 89 » défendirent la Convention, une amnistie en date du 26 octobre 1795 (4 brumaire an IV) fut proclamée profitant entre autres aux patriotes opprimés.[49] Néanmoins, pour ceux de province, souvent la seule solution consistait d’aller résider à Paris. Cette gauche hétérogène comprenait donc des « patriotes de 89 » vainqueurs du 13 vendémiaire, des jacobins, des hébertistes… se côtoyant dans des cafés et fondant des clubs démocratiques comme la Société du Panthéon. Les journaux étaient florès dans cet « été indien »[50] de la pensée comme « L’ami du peuple », « « le Journal des hommes libres », « le Journal des patriotes de 89, » « La Sentinelle » et entre autres « Le Tribun du peuple » de Babeuf. Ce dernier journal comptait cinq cents abonnés et davantage de lecteurs grâce à ces clubs et les cafés citoyens. Ainsi, en ce temps de disette, Babeuf y déclara que le Directoire était illégitime, et la constitution de 1795 illégale, car à la différence de celle de 1793 elle privait le peuple de ses droits au profit des classes aisées.



Tout naturellement, à la vue de sa situation dans son département, et entre le jour de Pâques 1796 (27 mars) et le 1er ou 4 avril 1796 (12 ou 15 germinal an 4), Lamberté décida de s’installer à Paris. Alors âgé de 28 ans il ouvrit une imprimerie rue Saint-Martin (section des Gravilliers.) Il fit venir une première presse de Rozay en Brie vers le 30 mars,[51] puis deux autres lui parvinrent vers le 8 ou 9 avril provenant de l’imprimerie Bigot située rue des « trois Canettes »,[52] comme il l’indiqua lui-même :


« (…) je suis arrivé de Paris le jour de Pâques, ce qui se rapporte, je crois, au mois de germinal. Mon imprimerie est arrivée de Rosay[53] trois ou quatre jours après (…) « J’ai monté d’abord une presse, puis j’ai racheté quelque temps après, deux autres presses ».

Dans la capitale, il fréquenta journalièrement le café Chrétien proche du Théâtre-italien, un des rendez-vous attitrés des « terroristes jacobins »[54] et des membres de la Conspiration des Égaux. Au procès des Égaux, il fut même relaté que Chrétien et Lamberté étaient amis.[55] C’est à cette période certainement qu’approché par Babeuf, ce dernier devint un des imprimeurs de la conjuration, voire plus…


La Conjuration des Égaux


Pour rappel succinct, en cette période de disette et de fort creusement des inégalités sociales, cette conjuration consistait en une tentative initiée par Gracchus Babeuf de renverser le Directoire. Elle visait entre autres à faire appliquer la Constitution de 1793 (ce qui était passible de la peine de mort) et à rendre égaux tous les citoyens en réformant la notion de propriété.[56] Le Manifeste, et les écrits de Babeuf,[57] Buanoretti… furent des précurseurs de la pensée communiste.[58]



Un organigramme des instances dirigeantes avait été instauré avec la création d’un « Directoire secret exécutif » ; il est à noter qu’un certain Lamberté de Melun fut indiqué comme futur membre de ce Directoire.[59] Surveillé depuis quelque temps, une partie des Conjurés fut arrêtée le 10 mai 1796, arrestations qui furent suivies de plusieurs autres les jours suivants. Les Conjurés furent envoyés à Vendôme pour un procès public voulu par le Directoire. Cette publicité donna à Babeuf une figure de « conscience démocrate. » Malgré la nature évidemment insurrectionnelle de cette conjuration, pour échapper à la peine de mort, la défense collective fut de la minimiser en association politique ou réunions de démocrates.[60]

Dans le cadre de l’enquête contre la conspiration, Théodore Lamberté fut dénoncé comme leur probable imprimeur par le commissaire du Pouvoir exécutif du canton de Rozay (rappelons que c’est à Rozay, qu’il avait acheté sa première presse). L’administration municipale de Fontainebleau le déclara d’arrestation le 21 mai 1796 (2 prairial) comme prévenu de conspiration et il le fut le 27 mai (8 prairial). Le 10 mai (13 fructidor), les scellés furent apposés sur son imprimerie, et malgré ses multiples demandes, lors du procès dix mois plus tard ils étaient toujours posés. Il s’en plaignit, car, disait-il : « j’ai sept personnes à nourrir ; je n’ai pas un liard depuis un an que je suis dans les fers pour pourvoir à leur existence ». [61] Il est certain qu’il n’était pas le seul imprimeur babouviste, en effet, après son arrestation des textes furent encore imprimés.[62]

Lamberté rejoignit donc la prison de l’Abbaye à Vendôme[63] avec les autres conjurés, où il fut inculpé avec eux devant la Haute-Cour de Vendôme.[64] [65] Il fit partie des signataires de la protestation déclarant cette Haute-Cour de justice « incompétente pour procéder contre eux dans cette affaire ». [66] Durant sa longue détention, il fut mis un temps (une décade) au secret, au pain et à l’eau[67] (on lui interdit même des œufs)[68] suite à une tentative d’évasion. En effet, le 19 janvier 1797 (30 nivôse an V), selon un procès-verbal du concierge de la prison, une ouverture de « deux pieds de large et de deux pieds de haut ayant six pieds de profondeur » cachée derrière un grand placard fut découverte et « (…) des décombres ont été trouvés sous les parquets des chambres de Nayez, Germain et Lamberté (…) »[69].

Lors du procès, pour sa défense, Lamberté déclara ne pas appartenir à la conspiration et qu’il il n’était pas le Lamberté noté sur la liste des représentants du peuple qu’il y avait eu confusion avec un dénommé Lamberti, et qu’il n’habitait pas Melun, mais Chartrettes. Durant tout le procès, il réussit à minimiser son rôle dans la Conjuration et même s’il reconnaissait avoir imprimé certains placards de la Conjuration tout en refusant de donner le nom de celui qui lui apportait les copies ; n’avoua avoir imprimé que les n° 40 et 41 du Tribun[70] et le sixième des sept numéros de « l’éclaireur du peuple », journal de la conspiration paru en 1796.[71]Il affirma n’avoir rien imprimé après la loi du 27 germinal an IV[72], et donc pas les documents du 4 floréal. [73]

La Conjuration n’étant pas riche, il y avait eu d’âpres discussions sur le prix des impressions. Ainsi le 23 avril 1796 (4 floréal an 4), il adressa à un dénommé C. D membre de la conspiration, ce courrier :



Dans son mémoire et une lettre saisis et servant de pièces à conviction, on peut lire :

« je t’observe que je paie aux ouvriers la feuille in 8 °. 1200 livres et aux imprimeurs le mille 300 livres ; ainsi tu verras, au prix où tout est actuellement, si je fais un grand gain » (…)

« Je vais réduire mon mémoire au plus bas ; car compte que ce n’est pas tant par spéculation, que par envie de servir la cause sacrée du patriotisme ». Le 30 mars 1797 (10 germinal an V), les citoyens Rozé[74] et Frère respectivement directeur et sous prote de l’imprimerie Bigot (imprimerie qui lui avait vendu deux de ses trois presses) comparurent comme témoins à décharge de Lamberté. Rappelons que Rozé était l’ex-prote de Lamberté à Melun et membre en 1794 de la société Populaire de la ville.



Un débat technique eut lieu pour savoir si ses presses Un débat technique eut lieu pour savoir si ses presses étaient celles du placard « Soldat, arrête, et lis » [75] le journal de Babeuf, qui contestait la légitimité de la constitution de 1795 et « observations de Buonarotti sur la guerre de Vendée »[76]. Lamberté arriva à démontrer que les caractères d’imprimerie de ce placard pouvaient ne pas être ceux de son imprimerie. De plus son ex-employé Rozé, confirma que les paquets d’imprimées de la constitution de 1793 trouvés lors de la persécution avaient été imprimés à l’époque où il travaillait pour Lamberté à Melun, sous-entendant à un moment où cela était permis sans être passible de la peine de mort.

Lors de son réquisitoire, l’accusation déclara ne pouvoir lui imputer à crime le fait matériel de l’impression de « l’analyse de la doctrine de Babeuf, et d’autres écrits du parti, cela en raison du droit sacré de la liberté de la presse « mais qu’« un imprimeur nous paraît criminel toutes les fois qu’il est instruit du but qu’on se propose dans la publication de l’ouvrage, et que ce but est défendu par la loi. Ce n’est point alors comme imprimeur qu’un tel homme est coupable, mais comme citoyen, comme le serait tout autre qui se serait volontairement rendu complice du fait déclaré crime de Loie »[77].


Lamberté se défendit becs et ongles et sut fort bien exprimer l’atteinte aux libertés qu’était ce procès par des apostrophes et des fustigations aux juges : « vous êtres de violateurs de la loi ; et vous venez continuellement l’invoquer contre nous (…) faites dresser l’échafaud qu’on nous condamne ! » ; « Pourquoi ne nous faites pas assassiner sur-le-champ ? »[78] et une longue plaidoirie :


« Citoyens jurés, je suis traduit devant ce Tribunal extraordinaire, devant ce Tribunal terrible dont les jugements sont sans appel, non pas comme faisant partie d’une prétendue conspiration à laquelle aurait pris part un représentant du peuple, mais bien comme imprimeur de quelques écrits qu’il ne m’était pas donné de juger, que la seule malignité a pu regarder comme criminelle et de nature à appeler les regards de magistrats, la vengeance des lois, sur tout citoyen qui en faciliterait la propagation de quelques manières que ce soit.

Ce n’est donc pas moi que des hommes soupçonneux, inquiets et perfides, poursuivent en ce moment : et s’ils m’attaquaient exclusivement, qu’aurais-je besoin de me défendre ? Il me suffirait de leur opposer ma conduite constamment irréprochable. Mais il n’est point ici question de moi : c’est le palladium de la liberté publique que les ennemis de mon pays veulent détruire, c’est la digue à la marche rapide de la tyrannie qu’ils ont résolu de renverser ; c’est la liberté de la presse qu’ils attaquent, c’est elle que je veux défendre. Elle fut toujours un obstacle formidable aux desseins liberticides des usurpateurs de l’autorité populaire ; elle fut toujours la puissance des opprimés contre les usurpations des oppresseurs. Quelle soit anéantie, et les Français de 95 seront plus esclaves que les François de 88. Elle nous rappelle les beaux jours de la révolution. Que resterait-il aux épouses vertueuses des braves, des héros égorgés par la commission du Temple, si elles ne pouvaient, en vertu de la liberté de la presse, appeler (non pas la vengeance des lois, elles sont partout muettes) la vindicte publique sur la tête des monstres qui point conduit les républicains l’horrible boucherie de Grenelle ?

Plus les tyrans, plus les jugulateurs du peuple mettent de soins, d’activité, d’empressement, d’ardeur, à vouloir infirmer, annihiler la faculté de donner de la publicité à leurs actes injustes, révoltants et oppressifs, plus il est de l’intérêt des gouvernés, des simples citoyens, des magistrats même, de réclamer l’exercice de ce droit précieux d’accuser, au tribunal de l’opinion publique, les gouvernants qui se font un jeu cruel de la liberté et de la vie des citoyens

Il n’appartiendrait qu’à un vil gagiste, qu’à un esclave des rois, de révoquer en doute cette éternelle vérité.

Je ne puis donc être poursuivi pour avoir imprimé des écrits républicains que par une autorité qui a transigé avec les rois, ou qui tend au pourvoir absolu, il n’y a qu’elle ou ses affidés, ses bons valets qui put me traduire devant vous.