L’imprimeur Théodore Lamberté (suite et fin)

Par Christelle Augris



De la Société populaire de Melun à La Nouvelle-Orléans, que sait-on de la vie de Théodore Lamberté l’imprimeur des babouvistes ?


(1ere partie ici)


Après son acquittement


Toutefois, Lamberté conserva et exprima toujours ses opinions. Ayant installé sa nouvelle imprimerie rue du Fouarre à Paris, il continua à fréquenter cette opposition démocratique représentée entre autres par le journaliste René-François Bescher. Ainsi, Bescher fit appel à lui en tant qu’imprimeur du « Défenseur de la vérité et des principes »[81]. Ce journal néo-jacobin était dirigé par une « société d’écrivains patriotes ». En parallèle Lamberté imprima quelques brochures.[82]

Après le coup d’État du 4 septembre 1797 (18 fructidor an V), le 7 septembre (21 fructidor an V), et suite à un article paru dans le n° 30 du journal, un mandat d’arrêt fut ordonné contre l’imprimeur et le rédacteur du journal. [83] [84]. Ainsi dans le n° 32 datant du 10 septembre (24 fructidor), il y est indiqué :


« Hier sur les cinq heures de l’après-midi, deux officiers de paix se sont rendus avec une escorte au bureau du journal. Ils étoient munis d’un mandat d’amener contre le rédacteur et l’imprimeur. Le rédacteur étoit absent ; ils emmenèrent le citoyen Lamberté.

Arrivé au bureau central, on lui fit un crime de l’article paru du N.° 28, dans lequel les assassins de Vendôme, de Grenelle, les chouans, les égorgeurs, et tout ceux qui se sont baignées dans le sang républicain, sont vouées au juste supplice que doit attendre tous les assassins.

Le citoyen Lamberté a invoqué la justice éternelle, qui veut que le crime soit puni, et la liberté de la presse qui permet d’exprimer sa pensée sur tous les événements. À huit heures du soir, il a été remis en liberté sous condition de se représenter à toute réquisition.

Nous ne tirerons aucune induction de ce présage de nouvelles persécutions ; car on assure que c’est un tour qu’a voulu jouer, au journaliste, M. Limodin. On dit même de ce M. Limodin joue de son reste. Cependant républicains, tenez-vous sur vos gardes, votre défiance ne sera que trop légitime, tant que vos assassins seront à la tête de la police ».

Au-dessous de cet article, il y avait cette injonction : « Républicains, prenez garde à vous ! des pièges vous sont tendus : on veut vous porter à des actes qui donnent le prétexte de vous proscrire de nouveau. Soyez calmes et défians : observez de sens-froid ce qui ce passe autour de vous et attendez tout des circonstances.  »



Le 12 septembre 1797 (26 fructidor an V) le « Défenseur de la vérité et des principes » publia une mise au point concernant la position de Lamberté dans le journal :


« Avis essentiel :

« Plusieurs journalistes qui se sont empressés de publier l’article du Rédacteur contre notre journal l’ont indiqué sur la foi de M. Thuau, comme le journal de Lamberté. Si c’est pour justifier leurs qualifications de babouviste que ces journalistes se sont adressés à ce citoyen comme devant être rédacteur et propriétaire du journal, peu lui importe, car la persécution qu’il a essuyée, ne peut que l’honorer aux yeux de tous les républicains. Cependant nous devons à la vérité de déclarer que le citoyen Lamberté n’a jamais été et n’est point le rédacteur de ce journal, qu’il en est seulement l’imprimeur, et fondé pour un tiers dans sa propriété ; ainsi tous les avis, paquets et envois quelconques, doivent être adressés au bureau général d’abonnement, rue du Fouare, n° 8. »



L’arrestation de Théodore Lamberté eut aussi un écho en province, du moins dans les journaux ainsi le « journal de Toulouse » du 30 fructidor an V (16 septembre 1797) fit paraître cet entrefilet :


« L’honorable Bréon, n’ayant plus de chouans à protéger voulait déjà commercer à persécuter les journaux patriotes, il avait fait, hier, arrêter Lamberté, qui avait imprimé dans son journal une comparaison entre les supplices dont on a frappé sans cesse les patriotes & la modération dans les peines qui tombent sur le royalisme. M Bréon a été arrêté dans ses petits projets, & nous annonce que la police sera bientôt purgée dans immondices et de la queue de Cochon, comme elle est déjà débarrassée de sa tête  ». [85]


Quelques jours plus tôt, le « Journal des Hommes libres » avait vu aussi « l’arrestation insolente de Lamberté » comme faisant partie de quelques « signes de vie du royalisme. »[86]

Après cette courte arrestation, Lamberté continua d’être l’imprimeur du « Journal des Hommes libres » qui relatait entre autres les malheurs des babouvistes. Ce journal était avec « Le Sentinelle », « Le Patriote français », le « Journal du Dix-huit Fructidor »… de cette mouvance de la presse républicaine et néo-jacobine réhabilitant les babouvistes et exigeant une politique directoriale plus à gauche. Ainsi le journal relata le retour en France de Drouet en septembre 1797 et la répression qu’eurent à subir ceux qui participèrent de près ou de loin à l’attaque du camp de Grenelle.[87] Mais la loi sur la presse du 5 septembre 1797 (19 fructidor an V) démontra rapidement qu’elle ne s’appliquait pas qu’envers les journaux contre-révolutionnaires, mais aussi vis-à-vis de cette presse. Le Directoire commença donc à s’attaquer à ces journaux néo-jacobins. Un article du numéro 108 du journal en date du 6 frimaire et écrit par Bescher fut le lendemain dénoncé comme calomnieux par Saint-Horent membre du Conseil des Cinq-Cents [88].


Réimpression de l’ancien Moniteur:


Le numéro 109 du journal se terminait par un « avis important aux Abonnés » signé par Bescher :


« Nous prévenons nos abonnés que le journal des Défenseurs de la Vérité et des Principes se trouve suspendu pour huit jours, pour des causes majeures. Si à cette « poque, ils ne reçoivent pas de nouveau notre feuille, ils peuvent être assurés que nous saurons satisfaire à nos engagements ». Ce dernier numéro sortit pour la première fois de «l’imprimerie du Défenseur de la Vérité et des Principes, rue du Fouare, n° 8


Le « Défenseur de la vérité et des principes » fut prohibé à partir du 6 décembre 1797 (13 frimaire an VI) et l’imprimerie mise sous scellés. Ainsi Lamberté en tant qu’imprimeur du journal fut « prévenu de conspiration contre la sûreté générale de la République » et fut conduit en prison.


Le 2 janvier 1798 (13 nivôse an VI) lui, Bescher, ainsi que plusieurs autres furent « innocentés de la charge d’accusation d’avoir participé aux conspirations et complots qui ont existé dans ledit qui qui tendoient à troubler la république par une guerre civile en a.. ant les citoyens les uns contre les autres et contre l’autorité légitime ; d’avoir imprimé, fait imprimé, distribué et vendre les numéros 108, 701 et 703 des journaux intitulés le défenseur de la vérité et des principes, et le journal du Soir et du Matin le porte-Feuille, tendant à l’avilissement de la Représentation Nationale, provoquant la dissolution de ladite Représentation, même le Meurtre des membres qui la composent ; d’avoir contrevenu au 4e, etc. Laquelle déclaration à moi remise par le Chef des Jurés porte, qu’il n’y a pas lieu à Ladite accusation ; ordonne que les susnommés seront sur-le-champ mis en liberté »[89].


Après de nombreuses démarches, le journal put être republié[90]. Le 15 janvier 1798 apparaît cet entrefilet dans certains journaux parisiens :


« le directeur du jury du département de la Seine, vient de mettre en liberté les citoyens Bescher, Lamberté et Gabriel rédacteurs et imprimeurs du journal intitulé le défenseur de la Vérité et des Principes, sur le principe sur la déclaration du jury, qu’il n’y avait pas lieu à accusation »[91].


Le même jour le 26 nivôse an VI, le Conseil des Cinq-Cents, au nom « des moyens de réparer les injustices qui ont pu se commettre au nom de la loi et/ou prétexte de l’intérêt public ; considérant qu’il est instant de venir au secours des citoyens, qui après avoir été injustement accusés et détenus au nom du gouvernement, ont été reconnus innocents et légalement acquittés (…)  » avait voulu indemniser des citoyens à hauteur de mille deux cents francs chacun, dont Théodore Lamberté. Toutefois, le Conseil des Anciens déclara ne pouvoir adopter cette résolution.[92]


Publié sur les presses de « l’imprimerie du journal - rue neuve Roch, n° 161 » le numéro 110 ne parut que le 7 février 1798 (19 pluviôse an VI), en ayant légèrement modifié son nom « le Défenseur des Principes – journal d’esprit public) ». Toutefois, le propriétaire était toujours Bescher demeurant au 8 rue de Fouare. Ce numéro expliqua :


« Nous avons annoncé dans notre dernier N°, daté du 7 frimaire, la suspension de ce Journal, les causes majeures qui l’ont occasionnée l’ont prolongée au-delà du terme que nous avions prévu et ont mis dans l’impossibilité physique de tenir nos engagements : aujourd’hui nous allons les remplir. Nous devons compte à nos lecteurs du prétexte dont on s’est servi pour briser dans nos mains notre plume trop hardie, et imprimer le sceau de silence sur nos bouches véridiques. Le coup d’autorité qui nous a frappés est une preuve, comme nous l’avons dit tant de fois, que l’intrigue sait approcher les hommes revêtus de la puissance. Puisse l’injustice sous laquelle nous avons gémi, les préserver d’en commettre de nouvelles ! (…) »


Cette dernière arrestation de Lamberté eut raison de la santé de son épouse. Ainsi parut dans « Le Défenseur de la vérité et des principes » du 20 pluviôse an VI (8 février 1798) :


« Après avoir subi 40 jours d’arrestation et avoir vu nos travaux suspendus pendant deux mois et demie (…)

(...) Chez l’Imprimeur Lamberté, quel tableau plus déchirant encore, une femme mourante ruinée totalement par la détention de son mari dans le fameux procès de Vendôme, privée de tous remèdes indispensables à son état languissant, manquant même de nourriture, ains qu’un enfant en bas âge, sur le sort incertain[93] duquel elle versait des larmes amères, et succombant sous le poids de cette nouvelle infortune… Cette femme malheureuse n’est plus ; abandonnée de tous secours, elle a rendu son dernier soupir dans une hospice d’humanité !! »[94].

Cette information fut relayé par un journal jacobin de Metz du 26 pluviôse an VI (14 février 1798)[95]. À sa sortie de prison, et durant cette période difficile, il semble que Lamberté ait reçu le soutien de patriotes comme Pierre François Palloy, le démolisseur de la Bastille.[96]


Théodore se remaria le 30 novembre 1798 à Paris avec Claire Privat, veuve en premières noces de François Lay (Laïs) épousé à Villefranche sur Mer en 1793[97]. Claire Privat était une jacobine aux opinions plus qu’affirmées,[98] et son premier époux tout autant.


Acte de mariage (en latin) entre François Lay et Claire Privat à Villefranche sur Mer


François Lay n’était pas un inconnu parmi les babouvistes ; né à Montauban, cet ex-soldat au régiment de Foix, ex-adjudant général à l’armée d’Italie ; ex-membre de la Société populaire de Nice,[99] fût destitué et arrêté au printemps 1794[100]. Libéré, certainement suite à Thermidor, il partit se réfugier à Paris (section des Thermes) où il fut un membre actif du club du Panthéon. Après l’arrestation de Babeuf et des membres de la conjuration des Égaux, à la tête des babouvistes il essaya de prendre d’assaut le camp de Grenelle. Aussitôt arrêté, il fut exécuté.[101]

En mai 1799 (prairial an VII), Lamberté et son épouse furent ainsi dénoncés pour « avoir tenu dans un café à Melun des propos injurieux au gouvernement »[102], ces propos furent qualifiés d’« anarchiques, tendant à la dissolution du gouvernement »[103], ils furent toutefois acquittés[104].




Nous savons que Lamberté fut de nouveau imprimeur à Paris, à moins avec certitude à partir du 26 mai 1799 (7 prairial an VII), car il paya à ce moment-là le droit de timbre sur les affiches et avis imprimés[105] [106]. Était-ce à cette période-là qu’il s’installa sur l’île de la Cité, exactement au coin des rues de Marmouzet et de Perpignan (division de la Cité)  ?

Après ce que certains nommèrent le Coup d’État du 18 juin 1799 (30 prairial an VII), la situation politique sembla profiter aux opinions de Lamberté. Le 6 juillet les néo-jacobins fondèrent un nouveau club nommé « la Réunion des Amis de Liberté et de l’Égalité » siégeant à la salle du Manège. Aucune preuve formelle pour l’instant indique qu’il en était membre, à l'inverse de nombre de ses amis ex babouvistes comme Félix Lepeltier le frère du martyr de la Révolution… Il est certain que pour les royalistes, il faisait partie des hommes à abattre ; ainsi dans l’ouvrage contre-révolutionnaire le « Dictionnaire des Jacobins vivans dans lequel on verra les hauts faits de ces messieurs. », paru en 1799, tout comme 206 autres jacobins, néo-jacobins, anciens conventionnels, membre du club du Manège, il eut droit à une notice biographique caustique et à charge. [107]



Peu d’ouvrages imprimés par Lamberté durant cette période sont connus, si ce n’est le « dialogue entre le cardinal Maury et un évêque français envoyé à la cour de Rome par Louis XVIII ou les jacobins traités comme ils le méritent (sd)» [108] ou « deux onces de pain ou Les crimes de Boissy d’Anglas dévoilées et dénoncés au peuple » signé par J.M Lefranc.[109]C’était toujours à cette adresse, que solidaire vis-vis de ses anciens coaccusés babouvistes déportés, le 14 juillet 1799 (26 messidor an VII), il imprima une pétition réclamant la libération de Germain, Buonarroti, Moroy et Blondeau.[110] A la même période, il cosigna une autre pétition dénonçant leurs conditions de détentions.[110b]

Mais l’importance grandissante que prenaient les néo-jacobins inquiéta ; la nomination de Sieyès au Directoire entraîna la fin de leurs espoirs, et le début des attaques. Ainsi ils furent chassés de la salle du Manège, le 26 juillet (8 thermidor). Suite au discours de Sieyès à la fête du 10 août, appelé « le manifeste du citoyen Sieyès contre les démocrates [111]», le « Journal des hommes libres » s’en inquiéta et sous le titre « Manifeste de la révolution contre le citoyen Sieyes » le considéra comme contre révolutionnaire. Après avoir été chassés de la salle du Manège, le 13 août (26 thermidor) les démocrates le furent de la rue du Bac, et sur ordre de Sieyès, Fouché fit fermer le club.

En réaction à Sieyès le 14 août (27 thermidor) Metge fit publier le pamphlet « panégyrique de Sieyès » et signé « ton égal en droit » contestant la validité de l’élection de ce dernier comme directeur, il fut imprimé sur les presses du Démocrate dont les rédacteurs furent Bescher et Bazin rue du Fouarre. Parmi les 27 signataires se trouve Lamberté[112]. Le 20 août (3 fructidor), il y eut aussi une pétition de vingt citoyens parisiens adressée au Conseil des Cinq-Cents qui contestait la constitutionnalité de la nomination de Sieyès au Directoire.[113] Elle était signée par nombre de républicains de tendances néo-jacobine de plus en plus inquiets, à juste raison, par cette nomination. Parmi eux est cité Lamberté :[114] une agitation eut lieu durant la lecture de la pétition ; les noms des pétitionnaires furent alors réclamés : « Metge, défenseur officieux, Denizieux, R. Bescher, Fournier (l’américain) Duval, Lagrelet, J.N Lecoq, Deray, Goulard, Jean Montardoy, Bazin, Chalondon, Coullon, Noël, Cochet, Lamberté, Cardinaux, Clement, Mulle »[115].


Durant cet été 1799, Lamberté imprima de nombreux documents de l’administration municipale du 9e canton comme l’« extrait du registre des délibérations et des séances extraordinaires des 9 et 10 thermidor an VII (27 juillet 1799). Jours auxquels ont été célébrées les fêtes de la Liberté au temple de l’être suprême, par l’administration municipale du 9e arrondissement du canton de Paris ».[116] Il imprima aussi un fascicule de Baradelle « Liberté, égalité – municipalité du IX arrondissement. Discours prononcé le 23 thermidor de l’an VII (10 août 1799) pour la fête du 10 août célébrée, au temple de l’être Suprême »[117], et un autre de Taine « discours prononcé pour la fête de Vieillesse, au temple de l’Être Suprême, le 10 fructidor an VII (27 août 1799) par l’un de ses administrateurs du IXe arrondissement » [118] et encore « Égalité, Liberté, municipalité du 6e arrondissement. Célébration de la fête du 10 août, dans le temple de l’Hymen ». [119]




Ces discours prônaient les valeurs républicaines. Le 6 septembre 1799 (20 fructidor an VII), le babouviste Buonarroti, emprisonné à Cherbourg adressa une lettre à ses alliés disant qu’au vu de la situation actuelle, il pensait qu’il fallait présenter sa pétition. Il demanda à ce que l’on indique à Lamberté de rectifier sur les imprimés les fautes essentielles, montrant ainsi lla continuelle implication de l’imprimeur dans le combat pour la mise en liberté des babouvistes.[120]

Le 13 septembre 1799 (27 fructidor), le général Jourdan demanda devant le Conseil des Cinq-Cents que l’on proclame la Patrie en danger. Bonaparte rentré d’Égypte s’allia avec Sieyès et, hélas pour la gauche jacobine, le coup d’État du 9 novembre 1799 (18 et 19 Brumaire) installant le Consulat mit un terme à ses espoirs. Ce fut le début d’une répression. Un arrêté des Consuls du 20 brumaire (11 novembre 1799) ordonna une mesure de sûreté contre de nombreux républicains dont Lamberté.


Il y eut une apposition de scellés chez Lamberté[121] par le commissariat de Beaubourg ; toutefois l’arrêté de sortie du territoire ne fut pas être exécuté, un contrordre du 4 frimaire fut signé par les consuls. [122]

Son exil



Après l’attentat royaliste du 24 décembre 1800 (3 nivôse an IX) de la rue Saint-Nicaise connu aussi comme la « conspiration de la machine infernale », visant à assassiner le Premier Consul Napoléon Bonaparte, l’enquête et la répression s’orientèrent en premier vers les « jacobins » pourtant étrangers à ce complot.[123] Au nom du salut public, une liste de cent trente-trois noms fut réalisée par Fouché, qui, pourtant, avait découvert très vite que le complot était royaliste. Il est vrai que Bonaparte subissait de leur part une forte résistance et c’était un moyen de décapiter cette opposition à gauche de l’échiquier. Cette mesure suscita un vif émoi du Tribunat et du Corps législatif. Talleyrand pour obtenir gain de cause suggéra alors qu’elle fut soumise au Sénat plus conservateur qui la ratifia par un sénatus-consulte le 5 janvier 18011 (5 nivôse an IX) dont le premier article indiquait « sont mis en surveillance spéciale, hors du territoire européen de la République, les citoyens dont les noms suivent ».[124]

Lamberté, fit partie de ces cent trente-trois proscrits, où se trouvaient pêle-mêle des ex-députés, des généraux, des jacobins, des babouvistes, des septembriseurs… On insista sur les septembriseurs afin que l’opinion publique soit avec le gouvernement. Ceux qui furent arrêtés furent conduits à l’île d’Oléron le 8 juillet 1800 (9 thermidor an 8).[125] Ces « déportés de nivôse » furent « éparpillés » aux Seychelles, à Saint-Domingue Anjouan, ou à l’île d’Elbe.

Quelques-uns avertis de leur sort s’étaient cachés, dont notre imprimeur. On le chercha notamment à Châteaudun, selon un ordre du préfet d’Eure-et-Loir du 18 janvier 1801 (1er pluviôse an IX) :


« Par arrêté du préfet d’Eure et Loire, du 28 écoulé, “tendant à faire arrêter les nommés André-Antoine-Côme Bailly et Théodore Lamberthé…. Moi Louis Charles Joseph, commissaire de police de Chartes…” se transporte à Châteaudun (…) quant à la perquisition à faire du nommé Lamberthé, il paraît constant qu’il n’est nullement connu d’aucun habitant de Châteaudun “il m’a seulement été dit qu’on croyait que ce Lamberthé était un des individus qui avaient été traduits à la haute cour de Vendôme” (…) »

Lamberté fut trouvé et arrêté en mai 1802 (floréal an X)[126] ; il travaillait alors chez l’imprimeur parisien Clousier. Son épouse, habitant alors au 2 rue Neuve-Médéric[127]se retrouva sans ressources. Elle réclama la libération de son mari, en effet le 3 nivôse le ministre de la Police avait reconnu les républicains non coupables de l’attentat et, pour survivre, elle réclama un arriéré de pension de son défunt époux Lais.

Lamberté fut conduit le 28 juillet 1802 (neuf thermidor an X) à Oléron. La plupart de ces prisonniers politiques bénéficiaient de ce l’on pourrait considérer d’un régime de semi-liberté devaient régulièrement signer un registre au chef-lieu de l’île ; ils devaient aussi subvenir à leur propre subsistance entraînant une grande précarité financière pour eux et leurs proches. Durant la période où il demeura sur l’île, Lamberté fut considéré comme « très tranquille » par l’administration. Mais certainement comme Le Peletier, Toulotte et Mehée, qui s’étaient enfuis d’Oléron, ayant eu vent d’une future déportation, il s’évada de l’île en juillet/août 1803 (thermidor an 11)[128]. Malheureusement, reconnu dans les rues de Paris par un brigadier de gendarmerie ayant fait partie de l’escorte l’ayant amenée sur l’île, il fut arrêté de nouveau. Le 10 novembre 1803 (18 brumaire an XII) un ordre fut donné pour qu’il soit transféré au fort de Joux (Doubs), ordre qui ne fut pas exécuté. En effet à cette période, une seconde vague de déportation eut lieu, et son cas fut alors étudié par l’autorité, comme le montre cette lettre datée du 4 novembre 1803 (12 brumaire an XII) et adressée au grand juge :


« Il existe encore 4 individus compris dans le senatus-consule qui sont détenus je crois au fort de Joux, et un à Paris ce dernier s’était évadé de l’île d’Oléron (Lamberté)… Doivent-ils être envoyés à l’isle d’Oléron pour être réunis aux autres ? »


Le grand juge ordonna alors au préfet de police de le remettre à la gendarmerie : « Lamberté que j’ay fait conduire devant vous le 10 du mois dernier (c’est-à-dire le 3 octobre 1803) »

Car le 12 novembre (20 brumaire) un billet du général Moncey de la police secrète adressé au grand juge précisa :


« j’ai reçu votre lettre du 18 de ce mois, relatif à la translation du fort de Joux à Oléron, des nommés Brissevin, Chateau, Michel et Fournier : j’ai aussitôt donné des ordres….. J’ai chargé le capitaine du Doubs de s’entendre avec le préfet pour la route qu’il jugerait la plus convenable de suivre, ou la ligne droite ou la ligne par Paris ; la même escorte y prendra Lamberté, sinon je le ferai conduire à Oléron par une autre voie. »



Un autre courrier de la division de la police secrète datant du 15 novembre (23 brumaire) adressa au préfet de Charente inférieure la liste des individus dont le gouvernement avait ordonné la déportation :


(…) et Lamberté évadé de l’isle d’Oléron et repris à Paris (…) lorsque ces hommes seront arrivés vous jugerez s’ils devront être dirigés sur l’isle d’Oléron ou sur Rochefort. Je vous recommande de tenir secrète les que vous ferez pour l’exécution de cette mesure, afin d’éviter les évasions qui pourraient avoir lieu si elles étaient connues (…).


Une question fut récurrente : était-ce un exil ou une déportation ? Leurs conditions et traitements pouvant être considérés comme différents, la déportation exigeant des mesures plus coercitives. La réponse vint d’un courrier de Bonaparte :


« Les individus, citoyens ministres, atteints par le sénatus-consulte seront traités comme déportés, les autres comme exilés. En général, faites-les bien traiter, pourvu qu’on soit sûr qu’ils n’échappent pas (…) ».


Ainsi sur l’ensemble des prisonniers, trente-et un furent considérés comme déportés et treize, dont Lamberté, comme exilés. En fait, tous eurent le même traitement durant la traversée et leur séjour en Guyane.


Un arrêté de la préfecture de Charente-Maritime ordonna de réunir à Rochefort tous les prisonniers détenus dans les citadelles de l’île de Ré et d’Oléron ainsi que de la prison de Saintes. Étaient détenus à Saintes, les trois prisonniers venant du fort et Lamberté de Paris.

Le 18 février 1804 (28 pluviôse an XII), sur les 44 déportés, 41 embarquèrent sur la frégate la Cibèle pour Cayenne. Pour précision, il n’y avait pas encore de bagne en Guyane, mais une colonie pénitencière. Les prisonniers étaient distingués en trois groupes, celui de quatre condamnés dans l’affaire Babeuf et un individu pour faux ; un deuxième comprenait des déportés sans jugement en vertu d’un ordre du premier consul :


« la clémence du gouvernement a bien voulu préserver d’un jugement des tribunaux, et qu’il a jugé devoir exiler du territoire européen de la république » (c’était essentiellement des militaires).

Le troisième groupe se composait de 26 personnes comprises dans le sénatus-consulte de nivôse an 9. Les frégates forçant le blocus anglais partirent le 10 ventôse an 12 (1er mars 1804) et arrivèrent à Cayenne le 12 avril (22 germinal), les déportés et exilés furent à la charge de Victor Hugues alors administrateur de Guyane. Il indiqua les « laisser en liberté (…) J’ose espérer qu’ils se montreront dignes de ce premier acte de bienveillance, et qu’ils ne mériteront aucun reproche, leur ai déclaré en même temps, que s’ils troublaient l’ordre d’une manière quelconque, s’ils allaient dans les cabarets ou autres lieux de rassemblement, s’ils tenaient des propos indiscrets ou dépravés, les coupables seraient envoyés à Sinnamary, pour y être détenus et nourris à la ration. »[129]


Victor Hugues


Quoiqu' écrivît Hugues, les conditions étaient difficiles, ainsi parmi les « fructidorisés » du Directoire, précédemment déportés à Cayenne et Sinnamary en Guyane, Barbé-Marbois écrivit ses sentiments lorsqu’il fut libéré :


« (…) Sinnamary, j’oublie vos exhalaisons empestées, vos insectes venimeux, vos eaux bourbeuses, vos tigres, vos serpents. Séjours où la haine a déployé ses fureurs sur tant de têtes innocentes ; lieux consacrés à l’injustice, à la mort, je vous quitte pour retourner vers ma belle patrie. Mon cœur est plein de joie et d’espérance ».[130]


Il y avait eu plusieurs tentatives d’évasion, dont celle de huit fructidorisés qui réussit et celle de douze prêtres belges qui se noyèrent lorsque leur pirogue se retourna. Au premier abord, l’évasion pouvait sembler facile avec le peu de surveillance des gardes. Mais fuir par la forêt amazonienne, à travers ses rivières aux forts courants et ses piranhas, les insectes et autres serpents et mygales et sans compter les tribus amazoniennes hostiles était quasi impossible. L’autre solution était l’océan afin d’atteindre par l’ouest le Surinam hollandais distant à plus de 300 km. Pour cela, il fallait trouver une embarcation et un bon pilote pour éviter les courants et supporter la dureté du soleil. Letellier, évadé de 1798, expliqua comment il fallait atteindre la pleine mer entre voile et avirons, dépasser l’embouchure du Maroni qui faisait la frontière avec le Surinam hollandais, premier refuge, puis passer à l’ouest du fort d’Orange, afin de prendre un navire.[131]

Parmi nos quarante déportés en Guyane, en 1804, douze de ces opposants politiques décédèrent de maladie, cinq s’évadèrent et beaucoup patientèrent en espérant une amnistie. Ces derniers en fait purent rentrer en France après la prise de Cayenne par les Anglo-portugais le 12 décembre 1808…


La Louisiane


Le 1er septembre 1804 (14 fructidor an XII), Victor Hugues annonça que Lamberté s’était évadé de Cayenne en ayant « volé une pirogue, avec un mauvais sujet venu de Marseille nommé Pignatel, et ils ont fait route pour Surinam. On pense qu’ils se sont noyés. La certitude que j’ai qu’ils n’y sont point arrivés me le fait croire. »[132] [133]



En fait, Lamberté survécut à son évasion, sa trace fut retrouvée de manière certaine en Louisiane en 1808.

Mais où était-il avant ? Peut-être à Puerto-Rico, car en 1806 un recueil de poésies de Juan Rodriguez Calderon[134] considéré comme le premier livre portoricain et intitulé « Ocios de la Juventud Poesias Varias » fut imprimé « en la Imprenta de la Capitanía General, por don Lamberte & Co., MDCCCD »[135] (D. pour don).


« Ocios de la Juventud Poesias Varias » de Juan Rodriguez Calderon


Pour certains ce serait Calderon qui aurait fait venir la première imprimerie à Puerto Rico. Mais pour d’autres ce serait Toribio Montes alors à la tête de la Capitainerie générale de Puerto Rico, l’instance gouvernementale de l’ile qui aurait acheté aux Etats-Unis une presse à un Français dénommé Delarue.[136] Il faut savoir que le premier numéro du premier journal de Puerto Rico fut la « Gaceta » paru officiellement le 31 décembre 1806. Mais aucune trace de ce numéro ne fut retrouvée. Un historien portoricain ayant étudié le sujet mentionne dans ses écrits l’origine française du nom Lamberte [137].

Au vu de la date et du fait que l’ile de Puerto Rico est à mi-chemin entre la Guyane et la Louisiane, il existe de fortes probabilités que ce soit notre imprimeur babouviste. Mais son havre ne dura pas, car en 1808, Napoléon plaça son frère Joseph sur le trône de d’Espagne, les territoires espagnoles d’Amérique restés fidèles au roi expulsèrent tous les Français. Anisi, concernant Puerto Rico, il fallut attendre 1815 pour que les étrangers puissent résider de nouveau sur l’ile. Ces Français expulsés de Cuba, du Mexique…. se réfugièrent aux États-Unis d’Amérique, et surtout en Louisiane.



Et donc Théodore Lamberté arriva en Louisiane, où il imprima « l’Écho du Commerce » en 1808-1809.[138] C’était un quotidien, paraissant en anglais et en français, comme il était souvent de coutume à cette période en Louisiane. Selon la bibliothèque du Congrès américain, le premier numéro parut le 23 septembre 1808[139] et la diffusion cessa en 1809 [140]. Peut-être était-ce le même journal que « l’Écho » [141] dans la seule mention est celle du gouverneur Clairbone qui dans une lettre du 18 novembre 1809 récapitulant les journaux orléanais, indiquait qu’il y avait eu récemment « l’Écho » imprimé en français et en anglais, mais qu’il avait cessé d’exister.[142] Dans cette lettre, il mentionnai