L’imprimeur Théodore Lamberté (suite et fin)

Par Christelle Augris



De la Société populaire de Melun à La Nouvelle-Orléans, que sait-on de la vie de Théodore Lamberté l’imprimeur des babouvistes ?


(1ere partie ici)


Après son acquittement


Toutefois, Lamberté conserva et exprima toujours ses opinions. Ayant installé sa nouvelle imprimerie rue du Fouarre à Paris, il continua à fréquenter cette opposition démocratique représentée entre autres par le journaliste René-François Bescher. Ainsi, Bescher fit appel à lui en tant qu’imprimeur du « Défenseur de la vérité et des principes »[81]. Ce journal néo-jacobin était dirigé par une « société d’écrivains patriotes ». En parallèle Lamberté imprima quelques brochures.[82]

Après le coup d’État du 4 septembre 1797 (18 fructidor an V), le 7 septembre (21 fructidor an V), et suite à un article paru dans le n° 30 du journal, un mandat d’arrêt fut ordonné contre l’imprimeur et le rédacteur du journal. [83] [84]. Ainsi dans le n° 32 datant du 10 septembre (24 fructidor), il y est indiqué :


« Hier sur les cinq heures de l’après-midi, deux officiers de paix se sont rendus avec une escorte au bureau du journal. Ils étoient munis d’un mandat d’amener contre le rédacteur et l’imprimeur. Le rédacteur étoit absent ; ils emmenèrent le citoyen Lamberté.

Arrivé au bureau central, on lui fit un crime de l’article paru du N.° 28, dans lequel les assassins de Vendôme, de Grenelle, les chouans, les égorgeurs, et tout ceux qui se sont baignées dans le sang républicain, sont vouées au juste supplice que doit attendre tous les assassins.

Le citoyen Lamberté a invoqué la justice éternelle, qui veut que le crime soit puni, et la liberté de la presse qui permet d’exprimer sa pensée sur tous les événements. À huit heures du soir, il a été remis en liberté sous condition de se représenter à toute réquisition.

Nous ne tirerons aucune induction de ce présage de nouvelles persécutions ; car on assure que c’est un tour qu’a voulu jouer, au journaliste, M. Limodin. On dit même de ce M. Limodin joue de son reste. Cependant républicains, tenez-vous sur vos gardes, votre défiance ne sera que trop légitime, tant que vos assassins seront à la tête de la police ».

Au-dessous de cet article, il y avait cette injonction : « Républicains, prenez garde à vous ! des pièges vous sont tendus : on veut vous porter à des actes qui donnent le prétexte de vous proscrire de nouveau. Soyez calmes et défians : observez de sens-froid ce qui ce passe autour de vous et attendez tout des circonstances.  »



Le 12 septembre 1797 (26 fructidor an V) le « Défenseur de la vérité et des principes » publia une mise au point concernant la position de Lamberté dans le journal :


« Avis essentiel :

« Plusieurs journalistes qui se sont empressés de publier l’article du Rédacteur contre notre journal l’ont indiqué sur la foi de M. Thuau, comme le journal de Lamberté. Si c’est pour justifier leurs qualifications de babouviste que ces journalistes se sont adressés à ce citoyen comme devant être rédacteur et propriétaire du journal, peu lui importe, car la persécution qu’il a essuyée, ne peut que l’honorer aux yeux de tous les républicains. Cependant nous devons à la vérité de déclarer que le citoyen Lamberté n’a jamais été et n’est point le rédacteur de ce journal, qu’il en est seulement l’imprimeur, et fondé pour un tiers dans sa propriété ; ainsi tous les avis, paquets et envois quelconques, doivent être adressés au bureau général d’abonnement, rue du Fouare, n° 8. »



L’arrestation de Théodore Lamberté eut aussi un écho en province, du moins dans les journaux ainsi le « journal de Toulouse » du 30 fructidor an V (16 septembre 1797) fit paraître cet entrefilet :


« L’honorable Bréon, n’ayant plus de chouans à protéger voulait déjà commercer à persécuter les journaux patriotes, il avait fait, hier, arrêter Lamberté, qui avait imprimé dans son journal une comparaison entre les supplices dont on a frappé sans cesse les patriotes & la modération dans les peines qui tombent sur le royalisme. M Bréon a été arrêté dans ses petits projets, & nous annonce que la police sera bientôt purgée dans immondices et de la queue de Cochon, comme elle est déjà débarrassée de sa tête  ». [85]


Quelques jours plus tôt, le « Journal des Hommes libres » avait vu aussi « l’arrestation insolente de Lamberté » comme faisant partie de quelques « signes de vie du royalisme. »[86]

Après cette courte arrestation, Lamberté continua d’être l’imprimeur du « Journal des Hommes libres » qui relatait entre autres les malheurs des babouvistes. Ce journal était avec « Le Sentinelle », « Le Patriote français », le « Journal du Dix-huit Fructidor »… de cette mouvance de la presse républicaine et néo-jacobine réhabilitant les babouvistes et exigeant une politique directoriale plus à gauche. Ainsi le journal relata le retour en France de Drouet en septembre 1797 et la répression qu’eurent à subir ceux qui participèrent de près ou de loin à l’attaque du camp de Grenelle.[87] Mais la loi sur la presse du 5 septembre 1797 (19 fructidor an V) démontra rapidement qu’elle ne s’appliquait pas qu’envers les journaux contre-révolutionnaires, mais aussi vis-à-vis de cette presse. Le Directoire commença donc à s’attaquer à ces journaux néo-jacobins. Un article du numéro 108 du journal en date du 6 frimaire et écrit par Bescher fut le lendemain dénoncé comme calomnieux par Saint-Horent membre du Conseil des Cinq-Cents [88].


Réimpression de l’ancien Moniteur:


Le numéro 109 du journal se terminait par un « avis important aux Abonnés » signé par Bescher :


« Nous prévenons nos abonnés que le journal des Défenseurs de la Vérité et des Principes se trouve suspendu pour huit jours, pour des causes majeures. Si à cette « poque, ils ne reçoivent pas de nouveau notre feuille, ils peuvent être assurés que nous saurons satisfaire à nos engagements ». Ce dernier numéro sortit pour la première fois de «l’imprimerie du Défenseur de la Vérité et des Principes, rue du Fouare, n° 8


Le « Défenseur de la vérité et des principes » fut prohibé à partir du 6 décembre 1797 (13 frimaire an VI) et l’imprimerie mise sous scellés. Ainsi Lamberté en tant qu’imprimeur du journal fut « prévenu de conspiration contre la sûreté générale de la République » et fut conduit en prison.


Le 2 janvier 1798 (13 nivôse an VI) lui, Bescher, ainsi que plusieurs autres furent « innocentés de la charge d’accusation d’avoir participé aux conspirations et complots qui ont existé dans ledit qui qui tendoient à troubler la république par une guerre civile en a.. ant les citoyens les uns contre les autres et contre l’autorité légitime ; d’avoir imprimé, fait imprimé, distribué et vendre les numéros 108, 701 et 703 des journaux intitulés le défenseur de la vérité et des principes, et le journal du Soir et du Matin le porte-Feuille, tendant à l’avilissement de la Représentation Nationale, provoquant la dissolution de ladite Représentation, même le Meurtre des membres qui la composent ; d’avoir contrevenu au 4e, etc. Laquelle déclaration à moi remise par le Chef des Jurés porte, qu’il n’y a pas lieu à Ladite accusation ; ordonne que les susnommés seront sur-le-champ mis en liberté »[89].


Après de nombreuses démarches, le journal put être republié[90]. Le 15 janvier 1798 apparaît cet entrefilet dans certains journaux parisiens :


« le directeur du jury du département de la Seine, vient de mettre en liberté les citoyens Bescher, Lamberté et Gabriel rédacteurs et imprimeurs du journal intitulé le défenseur de la Vérité et des Principes, sur le principe sur la déclaration du jury, qu’il n’y avait pas lieu à accusation »[91].


Le même jour le 26 nivôse an VI, le Conseil des Cinq-Cents, au nom « des moyens de réparer les injustices qui ont pu se commettre au nom de la loi et/ou prétexte de l’intérêt public ; considérant qu’il est instant de venir au secours des citoyens, qui après avoir été injustement accusés et détenus au nom du gouvernement, ont été reconnus innocents et légalement acquittés (…)  » avait voulu indemniser des citoyens à hauteur de mille deux cents francs chacun, dont Théodore Lamberté. Toutefois, le Conseil des Anciens déclara ne pouvoir adopter cette résolution.[92]


Publié sur les presses de « l’imprimerie du journal - rue neuve Roch, n° 161 » le numéro 110 ne parut que le 7 février 1798 (19 pluviôse an VI), en ayant légèrement modifié son nom « le Défenseur des Principes – journal d’esprit public) ». Toutefois, le propriétaire était toujours Bescher demeurant au 8 rue de Fouare. Ce numéro expliqua :


« Nous avons annoncé dans notre dernier N°, daté du 7 frimaire, la suspension de ce Journal, les causes majeures qui l’ont occasionnée l’ont prolongée au-delà du terme que nous avions prévu et ont mis dans l’impossibilité physique de tenir nos engagements : aujourd’hui nous allons les remplir. Nous devons compte à nos lecteurs du prétexte dont on s’est servi pour briser dans nos mains notre plume trop hardie, et imprimer le sceau de silence sur nos bouches véridiques. Le coup d’autorité qui nous a frappés est une preuve, comme nous l’avons dit tant de fois, que l’intrigue sait approcher les hommes revêtus de la puissance. Puisse l’injustice sous laquelle nous avons gémi, les préserver d’en commettre de nouvelles ! (…) »


Cette dernière arrestation de Lamberté eut raison de la santé de son épouse. Ainsi parut dans « Le Défenseur de la vérité et des principes » du 20 pluviôse an VI (8 février 1798) :


« Après avoir subi 40 jours d’arrestation et avoir vu nos travaux suspendus pendant deux mois et demie (…)

(...) Chez l’Imprimeur Lamberté, quel tableau plus déchirant encore, une femme mourante ruinée totalement par la détention de son mari dans le fameux procès de Vendôme, privée de tous remèdes indispensables à son état languissant, manquant même de nourriture, ains qu’un enfant en bas âge, sur le sort incertain[93] duquel elle versait des larmes amères, et succombant sous le poids de cette nouvelle infortune… Cette femme malheureuse n’est plus ; abandonnée de tous secours, elle a rendu son dernier soupir dans une hospice d’humanité !! »[94].

Cette information fut relayé par un journal jacobin de Metz du 26 pluviôse an VI (14 février 1798)[95]. À sa sortie de prison, et durant cette période difficile, il semble que Lamberté ait reçu le soutien de patriotes comme Pierre François Palloy, le démolisseur de la Bastille.[96]


Théodore se remaria le 30 novembre 1798 à Paris avec Claire Privat, veuve en premières noces de François Lay (Laïs) épousé à Villefranche sur Mer en 1793[97]. Claire Privat était une jacobine aux opinions plus qu’affirmées,[98] et son premier époux tout autant.


Acte de mariage (en latin) entre François Lay et Claire Privat à Villefranche sur Mer


François Lay n’était pas un inconnu parmi les babouvistes ; né à Montauban, cet ex-soldat au régiment de Foix, ex-adjudant général à l’armée d’Italie ; ex-membre de la Société populaire de Nice,[99] fût destitué et arrêté au printemps 1794[100]. Libéré, certainement suite à Thermidor, il partit se réfugier à Paris (section des Thermes) où il fut un membre actif du club du Panthéon. Après l’arrestation de Babeuf et des membres de la conjuration des Égaux, à la tête des babouvistes il essaya de prendre d’assaut le camp de Grenelle. Aussitôt arrêté, il fut exécuté.[101]

En mai 1799 (prairial an VII), Lamberté et son épouse furent ainsi dénoncés pour « avoir tenu dans un café à Melun des propos injurieux au gouvernement »[102], ces propos furent qualifiés d’« anarchiques, tendant à la dissolution du gouvernement »[103], ils furent toutefois acquittés[104].




Nous savons que Lamberté fut de nouveau imprimeur à Paris, à moins avec certitude à partir du 26 mai 1799 (7 prairial an VII), car il paya à ce moment-là le droit de timbre sur les affiches et avis imprimés[105] [106]. Était-ce à cette période-là qu’il s’installa sur l’île de la Cité, exactement au coin des rues de Marmouzet et de Perpignan (division de la Cité)  ?

Après ce que certains nommèrent le Coup d’État du 18 juin 1799 (30 prairial an VII), la situation politique sembla profiter aux opinions de Lamberté. Le 6 juillet les néo-jacobins fondèrent un nouveau club nommé « la Réunion des Amis de Liberté et de l’Égalité » siégeant à la salle du Manège. Aucune preuve formelle pour l’instant indique qu’il en était membre, à l'inverse de nombre de ses amis ex babouvistes comme Félix Lepeltier le frère du martyr de la Révolution… Il est certain que pour les royalistes, il faisait partie des hommes à abattre ; ainsi dans l’ouvrage contre-révolutionnaire le « Dictionnaire des Jacobins vivans dans lequel on verra les hauts faits de ces messieurs. », paru en 1799, tout comme 206 autres jacobins, néo-jacobins, anciens conventionnels, membre du club du Manège, il eut droit à une notice biographique caustique et à charge. [107]




Peu d’ouvrages imprimés par Lamberté durant cette période sont connus, si ce n’est le « dialogue entre le cardinal Maury et un évêque français envoyé à la cour de Rome par Louis XVIII ou les jacobins traités comme ils le méritent (sd)» [108] ou « deux onces de pain ou Les crimes de Boissy d’Anglas dévoilées et dénoncés au peuple » signé par J.M Lefranc.[109]C’était toujours à cette adresse, que solidaire vis-vis de ses anciens coaccusés babouvistes déportés, le 14 juillet 1799 (26 messidor an VII), il imprima une pétition réclamant la libération de Germain, Buonarroti, Moroy et Blondeau.[110] A la même période, il cosigna une autre pétition dénonçant leurs conditions de détentions.[110b]

Mais l’importance grandissante que prenaient les néo-jacobins inquiéta ; la nomination de Sieyès au Directoire entraîna la fin de leurs espoirs, et le début des attaques. Ainsi ils furent chassés de la salle du Manège, le 26 juillet (8 thermidor). Suite au discours de Sieyès à la fête du 10 août, appelé « le manifeste du citoyen Sieyès contre les démocrates [111]», le « Journal des hommes libres » s’en inquiéta et sous le titre « Manifeste de la révolution contre le citoyen Sieyes » le considéra comme contre révolutionnaire. Après avoir été chassés de la salle du Manège, le 13 août (26 thermidor) les démocrates le furent de la rue du Bac, et sur ordre de Sieyès, Fouché fit fermer le club.

En réaction à Sieyès le 14 août (27 thermidor) Metge fit publier le pamphlet « panégyrique de Sieyès » et signé « ton égal en droit » contestant la validité de l’élection de ce dernier comme directeur, il fut imprimé sur les presses du Démocrate dont les rédacteurs furent Bescher et Bazin rue du Fouarre. Parmi les 27 signataires se trouve Lamberté[112]. Le 20 août (3 fructidor), il y eut aussi une pétition de vingt citoyens parisiens adressée au Conseil des Cinq-Cents qui contestait la constitutionnalité de la nomination de Sieyès au Directoire.[113] Elle était signée par nombre de républicains de tendances néo-jacobine de plus en plus inquiets, à juste raison, par cette nomination. Parmi eux est cité Lamberté :[114] une agitation eut lieu durant la lecture de la pétition ; les noms des pétitionnaires furent alors réclamés : « Metge, défenseur officieux, Denizieux, R. Bescher, Fournier (l’américain) Duval, Lagrelet, J.N Lecoq, Deray, Goulard, Jean Montardoy, Bazin, Chalondon, Coullon, Noël, Cochet, Lamberté, Cardinaux, Clement, Mulle »[115]</