La Petite Eglise dans l'Ouest, réaction Vendéenne au Concordat ?

De Christelle Augris



Il y a une vingtaine d’années, nous avions entrepris de nombreuses et longues recherches pour une monographie concernant une commune du nord des Deux-Sèvres[1]. Plusieurs conférences issues de ces recherches avaient été données dont une dans le cadre de la « Journée Historique de Legé » de 2001 sur le thème le Concordat de 1801[2]. Cette conférence s’intitulait « les conséquences du Concordat dans une petite commune du bocage des Deux-Sèvres, en territoire historique de la Vendée Militaire : Beaulieu-sous-Bressuire ». Un résumé non détaillé de cette conférence était présenté sur notre site « des Écrits et de l’Histoire ». Cet article est donc une synthèse de ces travaux enrichie par de nouvelles lectures, recherches… Toutefois, ce sujet se heurte à la difficulté d’accès des sources et du fait que les premiers à avoir témoigné ou étudié La Petite Église étaient des prêtres catholiques qui, soit voulaient la combattre soit avait un regard fortement biaisé (Abbés Pacreau, Drochon, Billaud).

Les raisons du schisme :

Un des buts de Napoléon en instaurant le Concordat, était d'apporter la paix religieuse en France. En effet, la Révolution en tentant d'instaurer un culte constitutionnel n'avait réussi qu'à diviser la population autour de différents cultes : constitutionnel, réfractaire et même républicain… Napoléon espérait également apporter avec cette paix religieuse un terme à la guerre civile qui divisait le pays depuis 1793, en particulier en Vendée militaire.

Mais avec le Concordat, l'échec de Napoléon fut double. Non seulement il ne régla pas le problème Vendéen (celui-ci ne se limitant pas à l'aspect religieux), mais il ne parvint pas non plus à unifier les croyants. Pire, le Concordat marqua même le début d'une nouvelle persécution religieuse en France.


Les évêques français prêtant le serment civil exigé par le Concordat. (Henri Gourdon de Genouillac, Paris à travers les siècles, v. 4, Paris, F. Roy, 1881)


En effet, s’il proclamait : « La religion catholique, apostolique et romaine, sera librement exercée en France » ; Les prêtres devaient pourtant faire serment de fidélité au gouvernement ; ce qui allait provoquer un véritable schisme religieux. D’autant plus que certains évêques Émigrés n’acceptaient pas la démission demandée par le pape Pie VII, et cela autant par acte politique qu’épiscopal, de non volonté de partager ou céder leur siège à des évêques constitutionnels[3]. Ainsi ils refusèrent de signer déclarant même que la « nouvelle église » née du Concordat était « vicieuse et schismatique».


Des évêques donc, dont ceux de Blois et de La Rochelle, des prêtres et une partie de la population refusèrent le Concordat et devinrent ainsi des « anticoncordataires » plus couramment appelés dans l'Ouest des « dissidents » ou membres de « La Petite Église ». Ces derniers considéraient que le schisme était le fait du Concordat, qui à leurs yeux créait une nouvelle religion catholique. Les dissidents ne souhaitaient en vérité rien d'autre que de continuer le culte d’avant, comme ils l'avaient toujours fait et comme leurs pères l'avaient pratiqué avant eux. Ils voulaient simplement vivre et mourir avec la religion sous laquelle ils avaient été baptisés. Autrement dit, les « fidèles » c'étaient eux, les concordataires (y compris le Pape) ayant rejeté la religion traditionnelle

Il y eut de nombreux foyers d’anticoncordataires en France : en Normandie, dans le Lyonnais[4], dans la région de Blois, en Bretagne et même, émigration oblige, en Belgique. Certains comme dans le Lyonnais avaient des imbrications avec le mouvement janséniste convulsionnaire. Mais un des noyaux les plus actifs fut probablement dans une partie de la Vendée Militaire, surtout dans la région de Bressuire,[5] au nord-ouest des Deux-Sèvres ; et plus particulièrement les cantons de Moncoutant, Cerizay, Bressuire et Mauléon (à l’époque Châtillon- sur-Sèvre)[6].

Pourquoi est-ce dans cette région que le culte a subsisté jusqu’à nos jours ? Question que s’était posée dans les années soixante l’abbé Billaud dans son immense travail (malheureusement biaisé) sur la Petite Église[7] :


La « Vendée militaire » : Choletais, Bressuirais, Bocage Vendéen, forme au début du Consulat, un bloc homogène (…) Vient le Concordat. Alors le bloc se dissocie ; d’abord de manière insensible, puis ouvertement. Dès 1803, le Choletais et le bocage Vendéen acceptent le nouvel ordre des choses ; le Bressuirais se cabre. Pourquoi ? »


Un certain concours de circonstances en est les causes :


Cette partie de la Vendée Militaire se situait dans le département des Deux-Sèvres créé de toutes pièces, et n’ayant aucune unité de pensée entre Niort la préfecture longtemps ville frontière entre l'Aunis-Saintonge et le Poitou et le Bressuirais situé entre gâtine et bocage. Les deux villes distantes de plus de 60 kilomètres ont laissé quelquefois le personnel de la préfecture ignorant sur l’état d’esprit de la population locale.



De plus, les paroisses de ce département qui avant la Révolution dépendaient de l'évêché de La Rochelle, appartenaient de 1791 à 1801 à l’éphémère diocèse des Deux-Sèvres ayant de 1790 à 1801 comme siège épiscopal Saint-Maixent-l’École, date de son rattachement au diocèse de Poitiers et avec un encore plus éphémère évêque constitutionnel Jean-Joseph Mestadier[8]. L’évêché de Poitiers fut inoccupé jusqu’en 1802, puis le décès soudain de son premier évêque (Mgr Bailly en 1804) entraîna une « vacance spirituelle »[9], ce qui ne fut pas le cas en Vendée notamment où la Petite Église disparut plus rapidement.


Autre élément, nombre de prêtres réfractaires de cette région qui étaient restés dans leur paroisse et s’étaient cachés pendant les troubles étaient très attachés aux Bourbons[10]. Certains avaient gardé des contacts avec Monseigneur de Coucy évêque de La Rochelle réfugié en Espagne, fervent opposant au Concordat et à Bonaparte[11].


Monseigneur de Coucy

Donc de nombreux prêtres réfractaires à la Constitution civile du Clergé, survivants des guerres de Vendée grâce entre autres à leurs ouailles qui les avaient cachés, devenaient anticoncordataires accompagnés par les paroissiens ou, comme on le verra plus tard, accompagnaient plus ou moins volontairement leurs ouailles. Ainsi de par leur expérience de prêtres assermentés, ils savaient vivre clandestinement. Par exemple, l’abbé Joubert de Boismé, prêtre insermenté survivant de la virée de Galerne devint dissident ainsi que la très grande majorité de ses paroissiens, sous le regard bienveillant de la Marquise de La Rochejaquelein.


Gaspard de Bernard de Marigny


Rappelons aussi que, durant les guerres de Vendée, les combattants de cette région étaient sous les ordres de Lescure et d’Henri de La Rochejaquelein puis de Bernard de Marigny. Cet ancien officier ayant survécu à la virée de Galerne continua le combat dans cette partie des Deux-Sèvres. Mais suite à de fortes mésententes avec Stofflet et Charrette et sous l’inspiration de l’abbé Bernier[12], il fut condamné à mort puis exécuté le 10 juillet 1794 au château de Combrand.[13] Ses hommes ne le pardonnèrent jamais. Sans qu’une causalité fût réellement trouvée, un très grand nombre d’entre eux furent des piliers de la Petite Église issue du Concordat dont l’abbé Bernier fut un des initiateurs.[14] Celui qui deviendra évêque d’Orléans ne sera appelé souvent dans la région que comme le « curé de Saint-Laud » en référence à sa première paroisse.[15] Parmi ces combattants citons les frères Joseph et Toussaint Texier bras droits de Marigny, membres appréciés de la Petite Église, dont leur cousin l’abbé Texier fut le pilier des prêtres dissidents.[16]


Toussaint Texier

Les paroisses les plus dissidentes étaient de cette division qu’avait commandée Marigny comme Courlay, Cirières… notons que c’était une partie de l’Ouest encore partiellement soumise au gouvernement. En 1799, il y avait eu de nombreux combats notamment à Cirières[17] et la question de la conscription était toujours fortement problématique.

Les conséquences de ce schisme allaient être importantes pour la vie quotidienne des habitants de l'Ouest dont 20 000 environ dans les Deux Sèvres[18] furent anticoncordataires. De la Petite Église du Bressuirais, n’est souvent étudié que Courlay et la famille Texier ; pouvant laisser sous-entendre à certains qu’elle n’était que cela. Même si, de par l’importance de cette famille, de l’influence spirituelle de l’abbé Texier, de la survivance du culte jusqu’à nos jours à Courlay[19] ; la dissidence dès le départ exista aussi dans d’autres paroisses. Elle y a connu souvent un sort plus ou moins long et plus ou moins chaotique.[20]

L’abbé Le Mauviel et sa conscience

Penchons-nous donc sur le cas d’une de ces autres communes du nord des Deux-Sèvres, Beaulieu-sous-Bressuire. Située à cinq kilomètres de Bressuire, à laquelle elle est rattachée de nos jours, elle affichait 300 âmes en 1800 ; majoritairement des paysans, quelques artisans et quelques notables de campagne.





Ce petit bourg, comme la plupart de ceux de cette région, rejoignit le rang des armées Vendéennes en 1793 ; ce qui lui valut d'être incendié à deux reprises et de perdre environ un tiers de ses habitants durant la guerre civile.[21] Son prêtre réfractaire l’abbé Jottreau qui s’était caché au château de la Dubrie fut trouvé et exécuté sommairement[22]. Son remplaçant Gilles François Le Mauviel était en place à Beaulieu depuis au moins juillet 1795.


Première et dernière pages du registre de catholicité de Beaulieu de 1795 à 1803

Né vers 1767 à Ger dans la Manche[23], Le Mauviel fut religieux aux Cordeliers de Clisson jusqu’en 1790[24]. Il survécut aux troubles de l’Ouest et lorsque la paix fut signée, accompagna les paroissiens de Beaulieu dans la reconstruction du bourg alors que lui-même prêchait dans une église en ruine. Il était une personnalité particulièrement appréciée des habitants de Beaulieu ; mais aussi des autorités. Son nom figurait ainsi en 1801 dans une liste de prêtres méritant la confiance du gouvernement.[25] Il était considéré comme brave homme, non fanatique. Mais le choix ou non du Concordat allait être chez lui un véritable problème moral.

Si le Concordat fut signé en 1801, les Deux-Sèvres mirent du temps à en organiser l'application. Et la prestation du serment à la République ne fut exigée que le 31 janvier 1804. L’évêque de Poitiers, dont dépend maintenant le bocage, durant ces jours cruciaux ne participa pas personnellement à la tentative de ralliement. Puis, après avoir fait le projet de s’y déplacer pour convaincre, il décéda subitement en avril sans avoir pu accomplir sa mission.[26] Cela renforça l’influence morale de leur ancien évêque de La Rochelle Mgr de Coucy actif anticoncordataire, alors exilé en Espagne. D’autant plus, rappelons-le que certains prêtres semblaient entretenir une correspondance avec lui.

Les habitants de la commune basculèrent massivement dans la Petite Église, ce qui poussa le sous-préfet à déclarer que « 100 % des habitants étaient réfractaires » sauf, semble-t-il, le maire Louis Arnault, ancien capitaine de la paroisse durant la guerre.[27] Ce qui faisait de Beaulieu avec Cerizay et Courlay une des trois communes à être totalement dissidente.[28]

À la veille de l’ultimatum, le 30 janvier donc, l'abbé Le Mauviel écrivit au sous-préfet de Thouars pour lui faire part de sa décision :


« Si l'on exige le serment au Concordat pour ce pays-ci, personne de nos campagnes n'aura plus confiance dans les prêtres qui le feront. Pour moi, je n’en ai jamais prêté, cela ne m'a pas empêché d'être honnête homme. Au reste on peut être honnête homme sans jurer, comme en jurant on peut être faussaire. En conséquence, pourquoi me forcer de faire ce qui répugne à ma conscience ? Si pour exercer le culte catholique, il faut prêter le serment, j'aime mieux cesser toute fonction. »[29]


Les deux premiers dimanches de février, aucune cloche ne sonna dans le Bressuirais, les prêtres qui avaient fermement refusé la prestation du serment se cachèrent, aidés par leurs paroissiens. Ce fut assez facile dans cette région bocagère avec ses hautes haies de genêts. Sans réaction des autorités, certains s’enhardirent à célébrer de nouveau dans leurs églises suivis de peu par les autres. Le général Dufresse[30] cantonné à Bressuire écrivit au préfet avec fanfaronnade : « presque tous les dissidents sont rentrés »[31]. Ce qui était faux.

Pendant ce temps, en avril le maire de Beaulieu, certainement par diplomatie, exprima le vœu de joindre la commune à 65 autres du département (dont beaucoup avaient souffert pendant les troubles) afin de faire frapper une médaille en l’honneur du Premier Consul et « en mémoire de ses innommables bienfaits ». Le procès-verbal que fit parvenir la municipalité indique :


« le préfet est invité à l' (le premier consul) assurer que les habitans de cette commune entourée de ruines qui attestent à quel point fut portée leur infortune, ont juré l’oubli des haines & l’anéantissement des discussions civiles, mais qu’ils n’attendent, pour oublier leurs peines, que la présence de l’homme immortel dont leur bonheur est l’ouvrage, & dont les regards consolateurs, en effaçant les traces de leurs malheurs, en éloignant pour jamais les souvenirs. »[32]

Préfet Dupin

Sans évêque, pour ramener les prêtres égarés dans la dissidence et vu l’ampleur qu’elle prenait, le préfet Dupin[33] s’inquiétait. Le 11 prairial an 12 (31 mai 1804), il écrivit au ministre Portalis un rapport où il prônait la manière forte, mais non brutale (notamment il se posait la question du lieu d’incarcération des prêtres dissidents s’ils devaient être arrêtés vu leur grand âge pour la plupart) et préconisa la nomination rapide d’un évêque afin qu’il puisse rapidement ordonner des prêtres comme successeurs des dissidents et ainsi annihiler leur influence néfaste. Il ajouta :


« Les prêtres le plus dangereux sont cachés, les autres exercent le culte ; mais il serait, je crois très important d'ordonner contre les uns et les autres une mesure générale avant que leur supérieur ecclésiastique ne les ait pour la dernière fois constituée en état pour ainsi dire de rébellion contre l'église... » [34]


La prison fut donc envisagée pour les prêtres réfractaires... Et le préfet joignit à son propos la liste des cinquante-cinq prêtres dissidents du département. Dix-neuf y étaient qualifiés de « Dangereux et malveillants » ; parmi ceux-là, l'abbé Le Mauviel... les qualificatifs sont excessifs, certes il est vrai que Le Mauviel était à la tête de paroissiens dont la quasi-totalité était dissidente. Mais l'abbé en vérité était indécis. Il ne souhaitait pas aller à l'encontre de ses paroissiens, avec lesquels il avait souffert depuis dix ans. Mais il ne voulait pas non plus devenir un hors-la-loi. Il n'était pas le seul prêtre des environs à être dans cet état d'esprit. À tel point que plusieurs maires et adjoints des communes du Bressuirais dont le maire de Beaulieu Louis Arnault et son adjoint Gabriel Besson[35] signèrent en mars une lettre au préfet dans laquelle ils expliquaient :


« Qu'après ce qu'a vécu la région, le serment glace d’effroi plus des 3/4 des habitants, et le curé qui le prêtre a perdu la confiance (...) ne serait-il pas possible de demander humanité pour eux, ils ne s’intéressent pas du temporel, mais que du salut des âmes. » [36]


Un curé constitutionnel de Bressuire l'abbé Touzelin, écrivit à l'abbé Le Mauviel et en rendit compte au sous-préfet le 2 floréal an XII (22 avril 1804) :


«(...)malgré la difficulté de la mission dont l'a chargé monsieur le préfet, j'ai eu l'occasion d'écrire à Mr le curé de Beaulieu et de l'engager cordialement à ne point s’exposer, quoique caché, à des peines inévitables. Je lui ai fait passer une circulaire, mais il ne m'a pas répondu (...)» [37]


Ainsi dans un « état des prêtres du département des Deux-Sèvres et plus particulièrement de l’archiprêtre de Thouars qui ont prêté, différé ou refusé le serment prescrit par le Concordat » remis en messidor an XII (juin 1804 par le Préfet Dupin à Mgr de Barral évêque de Meaux alors en mission apostolique ; Le Mauviel en tant que desservant de Beaulieu était indiqué « soumis, mais vacillant. J’en avais reçu trois lettres évasives. À envoyé son serment à M Le Curé de Bressuire pour le faire passer au sous-préfet »[38]. Ce qui correspondait bien à son état d’esprit.

Les appels de l'abbé Touzelin furent maintes fois renouvelés et avaient ébranlé l’abbé Le Mauviel qui décida le 2 fructidor an XII (20 août 1804) de prêter serment à la République :[39]


« Je jure et promets à Dieu sur les Saintes Évangiles de garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par la Constitution de la République française. Je promets aussi de n'avoir aucune intelligence, de n’assister à aucun conseil, de n'entretenir aucune ligue, soit au dedans soit au dehors qui soit contraire à la tranquillité publique, et si dans ce diocèse ou ailleurs, j'apprends qu'il se trame quelque chose au préjudice de l'état, je le ferai savoir au Gouvernement.

Fait à Beaulieu, le deux fructidor an 12.

Le Mauviel prêtre dest de Beaulieu »




L’abbé Touzelin fit aussitôt part de cette réussite au sous-préfet de Thouars :


« (...) Après bien des demandes pénibles et infructueuses, ma dernière a enfin réussie je vous annonce avec joie que Mr Le Mauviel vient de m'envoyer par écrit son serment de fidélité, et je m'empresse de vous le faire passer vous priant très humblement de le recevoir. L’intention de Mr le Mauviel serait de rester à Beaulieu, ses paroissiens, en la grande majorité, le désirent, et que ce soit la volonté des supérieurs ecclésiastiques. Il est si craintif monsieur qu'il ne se permettra pas d'abandonner son lieu de retraite que lorsqu'il aura un écrit de sûreté, de votre part, je vous supplie donc, monsieur le sous-préfet, de me l'envoyer à moi même directement et je le lui ferai de suite (...) ».[40]


Le 28 août, Mgr de Barral, annonça la soumission de Le Mauviel, desservant de Beaulieu, et voici la réponse de Brunet [41] desservant anticoncordataire des Aubiers :


« S'il allait se rendre, ce serait un coup de parti, car le caractère moral de cet ecclésiastique est fort estimé dans son canton, et son exemple pourrait faire beaucoup de bien, soit auprès des prêtres, soit dans l’esprit des peuples. »[42]


Malgré ses demandes, Le Mauviel dut quitter Beaulieu. Il fut alors nommé à La Chapelle-Saint-Laurent, puis à Saint-Aubin-du-Plain.

Un prêtre concordataire fut envoyé pour le remplacer[43], mais ce dernier se heurta rapidement à la population et dut à son tour fuir Beaulieu sous les insultes, les menaces et au son des cloches de l'église en ruine qui fêtèrent son départ. Le sonneur de cloches était un certain Jean Gazeau.

Il est vrai que l’évêché de Poitiers étant constitué de la Vienne et des Deux-Sèvres, ces nouveaux desservants étaient souvent d’anciens prêtres assermentés venant de la Vienne et n’avaient aucune chance de trouver grâce aux yeux de cette population meurtrie.

Le préfet Dupin avait fort à faire en cette période, car en plus de la question religieuse, il devait juguler les insoumissions des jeunes du bocage bressuirais vis-à-vis-à de la conscription. Insoumis fortement représentés chez les dissidents. C’était à Courlay, foyer aussi de la dissidence qu’eurent lieu le plus de discordes. Le 27 janvier 1806, deux conscrits insoumis furent arrêtés à Courlay. Lors de l’échauffourée pour les libérer impliquant une quinzaine d’hommes, le combat entraîna la mort de trois gendarmes. Le préfet fit venir 400 hommes. De nombreuses arrestations eurent lieu dont une personne de Beaulieu Jean Gazeau, le sonneur de cloches.[44] Suite au jugement trois furent exécutés[45], et Gazeau pendant un temps interdit de séjour dans la commune. Le préfet Dupin pour lutter contre ces deux fléaux multiplia les arrestations, fit couper les haies du bocage[46], taxa fortement les communes dissidentes…


L’abbé Guerry

En 1805, la plupart des paroisses dissidentes ne se trouvaient pas sur la liste des succursales dotées d’un traitement, c’était donc aux paroissiens d’entretenir leurs desservants. Vu le peu de non-dissidents dans ces communes c’était une vie de misère qui leur était assurée. Ce fut une des raisons de vacance de nombreuses cures.

Beaulieu restera officiellement ainsi sans prêtre jusqu'en 1809 ; même s’il y est possible qu’un dénommé Domingo y officiât à un moment. Selon des archives de la Fabrique de Beaulieu de 1862 qui avaient récolté les souvenirs d'anciens de la commune : « de 1795 à 1809 il y eut à Beaulieu deux Curés, Mr Le Mauviel et Mr Domingo. Sur ce dernier, espagnol probablement, nous n'avons absolument aucun renseignement ». [47]

C'est pour l'instant la seule trace le concernant, était-il un officiant dissident exerçant quelque temps après le départ de Le Mauviel [48] ? En tout cas, officiellement 1809 est l’année où un nouveau prêtre « concordataire » vint tenter l'aventure, l'abbé Guerry.


Louis Esprit Guerry était né à Mortagne-sur-Sèvre (Vendée) en 1756[49] ; ex-vicaire ordonné en 1778 à Saint-Christophe-d' Aunis, puis en 1783 à Saint-Hilaire de Mortagne, et en 1790 à La Forêt-sur-Sèvre.[50]

Il fut déporté le 16 septembre 1792 vers l'Espagne à bord du « Jeune-Aimé » pour avoir refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé.[51] Ayant survécu, il desservait en 1801, Cerizay et ayant refusé le Concordat, recherché, traqué il devint un des prêtres dissidents les plus ardents et aurait eu les pouvoirs de Coucy.[52] Selon les documents officiels, il était « fanatique, imbécile et peureux » voire « ignorant et grossier » même si on lui reconnaissait un grand prestige auprès des paysans.[53] Mais le 1er mars 1808, à six heures du matin, la police encercla la maison de la veuve Chauveau, à La Ronde-Fougère de La Tardière (Vendée), où l'abbé Guerry était caché. Ce dernier fut alors capturé[54] et envoyé en prison à Niort. Le ministre Réal demanda le 5 avril qu’il soit emprisonné dans la forteresse de Ham. Mais entre-temps, le 30 mars il s’était soumis, et amnistié le 13 mai [55] il rentra dans la région en même temps que Anne de la Rochejaquelein, tante du combattant et dissidente ayant été exilée à Saintes.[56] Le préfet Dupin soupçonnant, certainement à juste raison, que Guerry était imparfaitement soumis ne savait où le nommer. Les habitants de Beaulieu le réclamèrent, mais le sous-préfet de Bressuire fit alors part habilement de son avis au préfet :


« Bressuire 19 avril 1808

Monsieur,

J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire relativement au Sr Guery. Je n’ai entendu faire au caractère et la conduite de cet ecclésiastique aucun reproche particulier, qui ne puisse s’appliquer également bien à tout prêtres insoumis. J’observais seulement que Beaulieu est une paroisse du bocage ; et que l'on peut craindre d'y voir quelque dissidence. De plus, c'est une commune pauvre et petite, un curé serait une charge pesante pour les habitants. Peut-être vaudrait-il mieux placer le Sr Guerry dans une commune de la plaine ? La cure de Bagneux est vacante, elle serait peu avantageuse pour lui et je ne craindrais aucun des inconvéniants que j'ai, l'honneur de vous exposer. Quoique ces n’ayant rien de bien grave, il semble qu’il voudrait mieux les éviter…(...)

Barante (sous-préfet) »[57]


Il est vrai que dans un brouillon d’une lettre destinée au Ministre, Barante avait biffé un passage pourtant fort intéressant sur la situation :


« Cet ecclésiastique me parait très fatigué par la vie qu’il a menée depuis quatre ans il dit que lui, ainsi que ses confrères, auraient pris depuis longtemps un parti plus sage sans les sollicitations de quelques paysans dévots qui le gardent comme leur plus précieux bien et qui les pourvoyent de toute en abondance. » [58]


Le 30 avril 1808, l’abbé Guerry fut alors nommé à Bagneux ; et Beaulieu bénéficiait d’un « intérim » de Le Mauviel desservant de Saint-Aubin du Plain. Mais devant l'insistance des bellilocéens, dès 1809 Guerry rejoignit Beaulieu.

Comme nous avons déjà pu le voir dans certaines actions de paroissiens et le témoignage de prêtres. ; les paroisses les plus dissidentes l’étaient autant, voire plus, par leurs fidèles que par les prêtres. Certains desservants savaient que prêter le serment au Concordat, voulait dire moins de paroissiens au prochain office.[59]

Les paroissiens de Beaulieu semblaient avoir accueilli chaleureusement l’abbé Guerry ; d’autant plus qu'il était cousin de l'abbé Jottreau[60] leur ancien prêtre exécuté en 1793 (une de ses premières actions fut de faire exhumer l’abbé Jottreau de la cour du château de la Dubrie où il avait été enterré pour l'inhumer dans l'église[61].) Cet accueil semble une preuve qu’il était revenu au schisme.[62] Pour confirmation, au mois de novembre 1809, il était l'objet d'une nouvelle poursuite de la part de Dupin, qui dans ses rapports mentionnait « des courses nocturnes, de lâches désaveux et de mauvais propos contre la religion et le gouvernement »[63], mais il sût tout de même se faire plus discret que lorsqu’il était à Cerizay.

L'abbé Guerry resta à Beaulieu jusqu'en 1814, année du retour de Louis XVIII. À cette époque, beaucoup pensèrent que le Concordat de 1801 allait être aboli…

Les débuts de la Restauration

Lorsqu’au début de 1814 Napoléon fut vaincu par les armées étrangères coalisées, l’Ouest en profitant pour prendre les armes, le sous-préfet de Bressuire adressa le 23 mars à Boissy d'Anglas une note :


« Monsieur

Les révoltés sont en grand nombre de cet arrondissement ; je l’estime à 600 au moins. (…) le 22, une bande aussi forte (…) parcours Breuil-Chaussée, Beaulieu, Chambroutet et autres communes du canton de Bressuire et enleva beaucoup de jeunes gens »[64].


Louis de La Rochejaquelein

Après la chute de Napoléon, en mai 1814 le marquis de la Rochejaquelein revint « en tant que commissaire extraordinaire du Roi » dans les Deux-Sèvres et visita les paroissiens du Bressuirais et appela les dissidents le « nobles martyrs de la foi »[65]. Il encouragea les prêtres dissidents à reprendre publiquement le culte. Et pendant ce temps, les évêques anticoncordataires revinrent en France. Ces dissidents et non-dissidents, toujours unis, participèrent le 16 février 1816 en l’église de Saint-Aubin de Baubigné à l’enterrement de Louis de La Rochejaquelein tué au combat des Mathes. Cette période entre 1815 et 1817 était une période d’attente. Mais hélas pour les dissidents, le Concordat de 1817 devant stipuler un accord entre le roi de France et le pape et qui devait abolir celui de 1801 ne fut pas voté par la Chambre des députés. La réconciliation tant espérée n'eut pas lieu. Il y eut de véritables cas de conscience ; surtout que l’attitude de Mgr de Coucy après son retour de son exil en Espagne laissa perplexe les prêtres qui lui étaient restés fidèles. Le retour de Louis XVIII ayant mit fin à sa colère, l’évêque était rentré dans l’église concordataire ; et il se trouvait assez ennuyé vis-vis de la Petite Église. Il aurait même nié sa correspondance avec les prêtres anticoncordataires[66]. Ainsi certains anticoncordataires avec lui rejoignirent l’Eglise officielle de France. Mais d’autres restèrent schismatiques. On parle même d’un serment fait en août 1814 à Montigny, suite à une rencontre d’une délégation de la Petite église avec Mgr de Coucy, où quelques prêtres réfractaires au Concordat, sous l’égide de l’abbé Texier, décidèrent de rester dissidents en suivant les paroles dudit Texier :


« puisque notre évêque ne nous indique pas ce que nous devons faire, que chacun de vous agisse d’après ses lumières. Pour moi, je ne me rendrai jamais »[67].


Ces prêtres s’étant sentis trahis par Mg de Coucy, leur chef de file devint à cette époque Mgr de Thémines[68] jusqu’à sa mort en 1829.


En ce qui concerne Beaulieu, c’est une période un peu difficile à cerner ; ainsi les dissidents de la commune le 17 avril 1814 entrèrent dans l'église laissée sans desservant[69]. Quid de l’abbé Guerry ? S’était-il déjà rangé sous le giron de l’église concordataire ? Fût-il alors abandonné par ses ouailles ? En 1815, nous savons qu’il exerçait à Réaumur, et ne revint jamais dans le Bressuirais[70]. Et donc pendant quatre années les paroissiens de la Petite Église, en recherche de culte n'eurent d'autres choix que de suivre les messes clandestines des prêtres dissidents.

Le premier janvier 1816, Le Mauviel fut autorisé au double service sur Saint-Aubin du Plain et Beaulieu[71]. Lui qui fut tant apprécié durant ses dix années d’office à Beaulieu, jusqu'en 1818, assura avec difficulté une nouvelle fois le culte dans la paroisse.

Même si au vu de son passé à Beaulieu, les dissidents toléraient qu’il puisse célébrer des offices concordataires, et cela à la différence de biens d’autres communes environnantes.[72] toutefois, il devait subir nombre de contraintes. L'abbé de Moussac vicaire général les décrit dans un rapport adressé au préfet du département datant du 8 juillet 1818. Rapport, qui tout en remerciant l’effort du préfêt, regrettait qu’à Beaulieu avec la complicité du maire (Arnault), les « sectateurs de la petite église » s'étaient emparés de l'église de cette succursale sans curé, même si elle était pourtant desservie par le curé de Saint-Aubin-du-Plain :

« (…) Mr le desservant de St Aubin du Plain, est chargé dans les secours spirituels à la succursale de beaulieu en gatine (sic) qui est sans pasteur ; les dissidents, au nombre desquels et à ce qu’on assure, ou vers lesquel penche au moins, M. Le Maire s’en sont emparé et font leurs rassemblements ; oserai-je vous demander de donner un ordre spécial pour qu’il soit remis avec ce qui en dépend, à M Lemauviel.

M. le maire à permis qu’on enlevat de l’église, tout ce qui est necessaire au service divin, et cet ecclesistique lorsqu’il y va, soit pour y dire la messe, soit pour y remplir d’autres fonctions est obligé d’y porter des vases sacrés, des ornemens, du linge etc. Il y avait ci-devant pour cette église une fabrique composée de catholiques qui en géraient les revenus. Aujourd’hui se sont les dissidents qui se sont emparés de cette gestion, il ne rende comptent à personne et l’Eglise et le presbytère sont dans le plus mauvais état. J’ai l’honneur de vous prier de faire cesser cet abus (…) [73]


Les dissidents touchaient donc également les revenus des biens de la fabrique[74]. L'abbé de Moussac demanda au préfet M. le baron de Poyferré qu'il veuille bien donner des ordres spéciaux pour que le tout soit remis au curé légitime[75].

La commune fut alors classée parmi les dix plus « dangereuses » du département…[76] et ordre fut donné de saisir le mobilier de l'église. Évidemment, les dissidents vidèrent l'église avant l'arrivée des gendarmes. À ce moment de tensions, l’abbé Le Mauviel[77] ne voulut plus exercer le culte à Beaulieu, et il y eut vacance de prêtre de la « Grande Église » à Beaulieu.

Mademoiselle de la Haye-Montbaut

Nous ne pouvons pas continuer cet article sans faire un aparté sur Mademoiselle de la Haye­Montbault.

Comme Anne de la Rochejaquelein, tante du général Henri, fidèle dissidente,[78] c'est là aussi une femme issue de la noblesse locale qui allait prendre la tête de la résistance dissidente à Beaulieu : Catherine Thérèse Victoire de La Haye-Montbault. Membre d'une branche cadette d’une vieille famille noble implantée à Beaulieu en leur château de la Dubrie[79] depuis le XVIe siècle, elle y était née en 1771. Elle s'était cachée à Poitiers pendant la Révolution et habitait depuis son retour à la Prévôté, demeure jouxtant l'église. Elle avait fait réparer à ses frais l’église et le presbytère ruinés pendant les guerres de Vendée. Au fur et à mesure que les prêtres dissidents locaux disparaissaient, elle utilisa ses relations et son argent pour en faire venir d’ailleurs. Ainsi, elle fit décider des prêtres dissidents des paroisses voisines ou de la Vendée proche de s’établir à Beaulieu. Mais elle fit venir aussi des prêtres concordataires devenus schismatiques.


L’abbé Pacreau écrira : « mentionnons aussi un prêtre janséniste qu’elle fit venir du diocèse d’Utrect (sic.)[80] Cet ecclésiastique arriva chez elle comme pour être son aumônier, n’ayant aucune connaissance de la dissidence, s’étant aperçu, et ayant appris que Mademoiselle n’était point en communion avec l’évêque du diocèse et qui ne s’agissait de rien moins que d’exercer chez elle un ministère tout à fait et publiquement schismatique, il se contenta de dire la messe un dimanche et s’en retourna d’où il était venu et comme il était venu. »[81] Ce fut certainement un cas exceptionnel, car rappelons-le la dissidence bressuiraise n’est pas janséniste, cela a ainsi souvent empêché plus de liens avec les Lyonnais anticoncordataires.

L’abbé Vigneron

C'est ainsi qu'en 1819 arriva l'abbé Vigneron originaire du Longeron[82] et ancien vicaire insermenté de Saint-André de la Marche[83]. Il fut desservant des Landes-Génusson de 1795 à 1804[84]. Il refusa le Concordat, et le vicaire général Paillou ainsi que le préfet de Vendée Merlet eurent maille à partir avec lui. En effet, s’estimant victime d’acharnement, il protesta plusieurs fois vigoureusement des interdits que Paillou lui avait faits. Ainsi lorsque celui par acte du 19 novembre 1803 lui notifia l’interdiction d’officier et l’obligation d’aller résider dans son département de naissance[85], il écrivit à Merlet et se défendit de manière acharnée :

« (…) vous verrez monsieur, qu’à la fin de la dernière lettre mê paillou me (mot illisible) de me faire rentrer de force dans le département où je suis né : un de mes amis, représentant, m’a dit que le sol de la république française est la partie de tous les françois, s’il n’y a pas de loi contraire, je vous prie monsieur, de ne pas permettre que je sois troublé dans mes possessions, et de ne pas dispenser, à mon détriment, de la loi qui condamne à deux ans de fer à une amende de 560 « qui troubleront les acquéreurs ou les locataires des biens nationaux. Je suis ici chez moi et dans mon département je serois chez les autres, si les autres étaient aussi déçus envers moi que mê. paillou comment me souffriroient-ils chez eux, puisque mêm paillou ne veut pas me souffrir chez moi ! si mê. paillou a le pouvoir de me déprêtriser, et qu’il en vienne là, alors je ne vivrai pas ici en qualité de prêtre, mais toujours en honnête homme

(…)

« voilà que Ms Paillou me défend de dire la messe même basse, et même dans ma paroisse, il veut me faire rentrer dans mon département où je n’ai rien tandis que j’ai dans celui-ci au moins une belle habitation, je vous prie monsieur de me marquer s’il y a quelques lois en faveur de Msg Paillou et si je ne puis plus dire la messe chez moi, car je suis toujours prêtre et Msg Paillou avec toute son autorité ne me déprêtrisera jamais (…) signé votre humble et très obéissant serviteur vigneron résidans et propriétaire de lande genusson 15 juillet 1803 »[86]

Extrait du courrier adressé par l'abbé Vigneron au préfet Merlet.


Seguin, desservant de la Gaubretière écrivit en octobre 1803 sur Vigneron :


« le voile est déchiré, nos non conformistes ne gardent plus de mesures, et se montrent tout dévouées à mgr de courci. Dimanche dernier je fis régis pour faire une sépulture dans l’église des Landes. Mr Vigneron que j’allai pour voir auparavant par amitié et par une espèce de bienséance me fit fermer l’entrée de sa maison. Il déclara intrus et schismatiques de sa propre autorité, ceux qui se permettent d’exercer le St ministère sans sa permission, qu’il accorde ou, refuse selon qu’il est affecté. Il tache de persuader aux habitans de cette paroisse qu’il vaut mieux qu’ils enterrent leurs morts sans sépulture ecclésiastique et qu’ils privent leurs enfants des cérémonies du baptême, que de s’adresser à nous, qui ne sommes, selon lui que des intrus. Il commence à faire sa cour aux grands pour s’en servir dans le besoin. Sans doute que l’imposture ne sera pas épargnée contre les prêtres qui auront la témérité de desservir les landes (…) (pages déchirées)[87]


Merlet lui ordonna toutefois de quitter le département avant le 31 août, le 30 Paillou demanda s’il était toujours aux Landes s’inquiétant qu’il n’arrive pas ce qui se produisait dans les Deux Sèvres avec les conscrits[88].


Il fut ainsi signalé le 8 novembre 1803 au sous-préfet de Montaigu comme un des plus ardents prêtres anticoncordataires des Landes-Genusson, et fut victime d'une campagne de diffamation et dénoncé pour être une personne de « mœurs scandaleuses et de probité plus que suspecte » par le préfet Merlet. Une lettre du sous-préfet de Montaigu au maire de la ville, datée du 10 Messidor an XIII (29 juin 1805), annonce l’arrivée la veille de Vigneron, ancien desservant des Landes-Génusson et qu’il était à surveiller ! La lettre précise également ceci : « M. Vigneron m’a témoigné le désir de faire un voyage, pour ses intérêts, du côté de Montfaucon (Maine-et-Loire) et avoir besoin d’aller dans son ancien domicile aux Landes, pour se procurer des meubles. »[89] Un rapport de gendarmerie d’août 1809 indique alors qu'il résidait à Tiffauges et qu'il était « méprisable sous tous les rapports, il fréquente ce qu'il y a de plus crapuleux et de plus mauvais sujets dans la commune (certainement des dissidents) »[90]. Il était en résidence surveillée à Aizenay en 1810, et aumônier, surveillé, de l’hôpital de Napoléon en 1813.[91] À la Restauration, après un passage au Pin en 1816[92], il arriva à Beaulieu. On peut estimer son arrivée vers octobre 1818, date où un rapport anonyme annonce qu’un dissident s’est emparé de l’église et du presbytère. [93] Cela est confirmé par une nouvelle élection du conseil de fabrique où en fait partie Gabriel Besson adjoint au maire et dissident.[94]


À peine était-il installé que le 3 avril 1819, Pastureau conseiller de la préfecture de Niort, méconnaissant le problème de la dissidence en rejeta la responsabilité sur Le Mauviel n’ayant pas assuré les offices, et déclara qu’il faudrait « fermer les yeux et paraitre ignorer ce qui ce passe ».[95] . L’évêque Soyer protesta énergiquement tout en disculpant Le Mauviel, et s’étonna que la préfecture puisse laisser la cure à un insoumis. L’évêque de Luçon adressa au ministre de la Police, un courrier fort peu amène concernant Pastureau mettant un garde les rapports fielleux de personnes non au fait du problème et signala le cas Vigneron[96].

Pendant ce temps, des habitants de Beaulieu non dissidents écrivirent au ministre de l'Intérieur, Elie Decazes :


« (...) Ces pretres (dissidents) parcourent nos campagnes de maison en maison, de jour et de nuit ; ils font leurs offices en chambre où ils disent messe, vêpres, baptisent, marient, avec mépris des autres pretres qui offices dans les églises des paroisses. Ils occasionnent des rassemblements considérables de peuples de leur partie, ils font la morale où ils ne cessent de vaumir les plus grandes indignités... contre le Souverain Pontife de l'Église Pie 7... ils ne cherchent qu'à troubler les esprits, souvent le mari avec la femme, le frère avec la sœur ; ils soutirent l'argent des maisons ; souvent par les femmes...

Roffard propriétaire Deschamps cultivateur

Renault agriculteur Lelong fabricant"[97]

Le ministre de la Police ordonna alors par courrier du 13 avril[98] que Vigneron fut évacué de la commune, et le 17 mai 1819 le sous-préfet écrivait à son supérieur :


« Conformément à la lettre que vous l'avait fait l'honneur de m'adresser le 29 du mois dernier, j'ai fait signifier au prêtre dissident Vigneron la défense d'occuper l'église et le presbytère de Beaulieu. Je lui avais fait remettre préalablement la lettre que vous lui aviez écrite pour l'engager à se réunir à la communion de l’Évêque diocésain, et à laquelle il a jugé à propos de ne point répondre. Après quelques difficultés de sa part et quelques démarches auprès de moi de celle du maire et de quelques uns des habitans de Beaulieu, il s'est déterminé à obéir à mon injonction et il a cessé d'occuper le presbytère comme l'église de cette commune. Les clefs sont maintenant entre les mains du maire à qui, d'après vos ordres, j'ai fait défense de le remettre à aucun dissident. Je lui ai aussi recommandé de recoller l'inventaire du mobilier de l'église et de le mettre en lieu sûr.

Mr le Mauviel ayant persisté dans son refus de desservir la paroisse de Beaulieu, ce sont les prêtres de Bressuire qui maintenant exercent les fonctions du culte (...)"[99]


Monseigneur de Bouillé, évêque récemment nommé pour le diocèse de Poitiers après avoir visité cette partie du diocèse avait tout essayé pour faire revenir les prêtres dissidents au sein de l’Église. Il leur adressa plusieurs suppliques et réussit à faire venir dans le giron de la Grande Église quelques-uns. C’est à ce moment que l’abbé Joubert de Boismé et la grande majorité de ses paroissiens quittèrent la dissidence.[100] Mais malgré une dernière supplique de l’évêque aux prêtres anticoncordataires, supplique qui fut sans grand effet :


« Je vous ai conjuré de reconnaître pour votre pasteur l'évêque que l'Église vous envoie et qui est en communion avec toute l'Église. Des avertissements si tendres et si paternels n'ont pas produit sur vous l'effet que je devais en attendre. La visite de cette partie de mon diocèse, où vous exercez votre funeste influence, m'a ravi le doux espoir de votre retour à l'unité. Il faut que les fidèles que vous avez entraînés dans le schisme apprennent de nous, qui sommes leur véritable pasteur, que vous n'exercez auprès d'eux qu'un ministère de mort. Si vous pouviez lire dans mon cœur, vous verriez que ce n'est que dans une profonde affliction que j'emploie envers vous des moyens de sévérité. Je veux vous en donner une nouvelle preuve en différant jusqu'au i5 juillet l'époque de la manifestation publique de votre interdit. Je vous engage à examiner encore cette affaire aux pieds de votre crucifix et en présence de l'éternité. Pensez aux reproches que vous adresseront, au jour du jugement dernier, tant d'âmes que vous pourriez sauver et que vous avez perdues » [101]


Le 21 juillet 1820, l’évêque fit paraitre une ordonnance qui se terminait par :


« (…)Il est pénible pour un père d'user de sévérité envers des enfants tendrement aimés ; mais les progrès de la contagion le demandent. Il ne faut pas qu'au jour où le Pontife éternel nous demandera compte des âmes commises à nos soins, ceux qui auront péri puissent nous reprocher un coupable silence. À ces causes, le saint nom de Dieu invoqué, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

Nous déclarons interdits : 1° MM. Perrière, Guéniveau, Legrand, Texier, Vigneron, Couillaud et Aubin, prêtres qui exercent publiquement les fonctions du saint ministère à Saint-André, Combrand, Montigny, Courlay, Beaulieu, Pierrefitte et Scillé, département des Deux-Sèvres »[102] et en même temps, il nomma l’abbé Audebert comme prêtre desservant de Beaulieu qui arriva dans cette paroisse accompagné par le doyen de Bressuire. Il prit aussitôt possession de l’église et du presbytère sans que la population n’osa intervenir cette fois, il est vrai qu’il avait le soutien du maire Arnault. Une de ses premières actions fut le 16 mai 1820 de faire l’inventaire des biens de la paroisse en présence du conseil de fabrique et l’abbé Hélie de Bressuire. Il constata le délabrement de l’église dont il manquait de nombreux ornements, et qui ne possèdait plus de drap mortuaire, de pierres sacrées sur les autels, ni de custode[103]… Heureusement la fabrique détenait encore des rentes en blé et en avoine sur les hameaux du Verger, la Garelière et la Dubrie. Il écrivit à son évêque la même année :


« Le conseil de de fabrique de Beaulieu, à l’honneur de supplier votre Grandeur de s’intéresser pour lui auprès du roi, afin d’obtenir de sa Majesté très Chrétienne un secours nécessaire pour subvenir à ses besoins très pressants »[104].


Toutefois le gouvernement de Louis XVIII sachant que parmi ses plus fidèles se trouvaient les dissidents temporisa souvent les demandes du pape et celles des instances catholiques françaises. Comme le résumait fort bien M de Vallée le sous-préfet de Bressuire :


« Ces sont de les plus royalistes de la population. C’est parmi les dissidents qu’on rencontre principalement les anciens Vendéens toujours fidèles à leur devise « Dieu et le Roi », couverts des honorables blessures qu’ils ont reçues en combattant pour ces deux objets de leur adoration et de leur respect [105].


La gendarmerie n’intervint souvent que pour des altercations entre le clergé catholique et les dissidents qui venaient généralement de tentatives des prêtres catholiques de récupérer les clefs des églises détenues par la population dissidente. Ainsi l’abbé Vigneron, après son expulsion de l’église paroissiale n’allât pas plus loin qu’une ferme voisine, la Garelière, où il exerça son culte clandestinement jusqu'à sa mort en septembre 1820[106].


L'abbé Audebert, prêtre concordataire nouvellement nommé dans cette paroisse profita de ce décès et cette « vacance » pour commencer alors une vaste campagne de conversions. Il avait réussi l'exploit de réunir autour de lui quelques habitants, finalement las de ces querelles, et avec ces derniers continua la lutte qu’il avait commencée contre l'abbé Vigneron et une grande majorité de la population.

Pour s'attirer leurs sympathies, il décida de s'attaquer à un symbole : la rénovation de la vieille église du XIIe siècle, en partie en ruine depuis la destruction du bourg en 1793. Ses efforts allèrent payer… Ainsi dès 1820, il put célébrer une cinquantaine de communions, dont de nombreux enfants de paroisses dissidentes n’ayant pas de desservants concordataires[107]. Il multiplia les processions, et augmenta les conversions…



Le temps passait, les prêtres anticoncordataires historiques décédaient les uns après les autres, ainsi ce fut le tour du vénéré Pierre Texier en 1826. Plus de six mille personnes assistèrent à son enterrement à Courlay. Ce fut difficile pour beaucoup de fidèles spirituellement d’accepter le culte laïque, et de s’aligner sur la tendance orthodoxe qu’allait suivre Courlay[108]. Pendant un temps, ils utilisaient de l’eau bénite ou des hosties préparées par les derniers prêtres avant leur décès.[109]Ils continuèrent les cérémonies comme au XVIIIe en les célébrant en français, toutefois sans consécration. Le baptême était et même des mariages sans bénédiction de prêtres.[110]