La Petite Eglise dans l'Ouest, réaction Vendéenne au Concordat ?

De Christelle Augris



Il y a une vingtaine d’années, nous avions entrepris de nombreuses et longues recherches pour une monographie concernant une commune du nord des Deux-Sèvres[1]. Plusieurs conférences issues de ces recherches avaient été données dont une dans le cadre de la « Journée Historique de Legé » de 2001 sur le thème le Concordat de 1801[2]. Cette conférence s’intitulait « les conséquences du Concordat dans une petite commune du bocage des Deux-Sèvres, en territoire historique de la Vendée Militaire : Beaulieu-sous-Bressuire ». Un résumé non détaillé de cette conférence était présenté sur notre site « des Écrits et de l’Histoire ». Cet article est donc une synthèse de ces travaux enrichie par de nouvelles lectures, recherches… Toutefois, ce sujet se heurte à la difficulté d’accès des sources et du fait que les premiers à avoir témoigné ou étudié La Petite Église étaient des prêtres catholiques qui, soit voulaient la combattre soit avait un regard fortement biaisé (Abbés Pacreau, Drochon, Billaud).

Les raisons du schisme :

Un des buts de Napoléon en instaurant le Concordat, était d'apporter la paix religieuse en France. En effet, la Révolution en tentant d'instaurer un culte constitutionnel n'avait réussi qu'à diviser la population autour de différents cultes : constitutionnel, réfractaire et même républicain… Napoléon espérait également apporter avec cette paix religieuse un terme à la guerre civile qui divisait le pays depuis 1793, en particulier en Vendée militaire.

Mais avec le Concordat, l'échec de Napoléon fut double. Non seulement il ne régla pas le problème Vendéen (celui-ci ne se limitant pas à l'aspect religieux), mais il ne parvint pas non plus à unifier les croyants. Pire, le Concordat marqua même le début d'une nouvelle persécution religieuse en France.


Les évêques français prêtant le serment civil exigé par le Concordat.

(Henri Gourdon de Genouillac, Paris à travers les siècles, v. 4, Paris, F. Roy, 1881)


En effet, s’il proclamait : « La religion catholique, apostolique et romaine, sera librement exercée en France » ; Les prêtres devaient pourtant faire serment de fidélité au gouvernement ; ce qui allait provoquer un véritable schisme religieux. D’autant plus que certains évêques Émigrés n’acceptaient pas la démission demandée par le pape Pie VII, et cela autant par acte politique qu’épiscopal, de non volonté de partager ou céder leur siège à des évêques constitutionnels[3]. Ainsi ils refusèrent de signer déclarant même que la « nouvelle église » née du Concordat était « vicieuse et schismatique».


Des évêques donc, dont ceux de Blois et de La Rochelle, des prêtres et une partie de la population refusèrent le Concordat et devinrent ainsi des « anticoncordataires » plus couramment appelés dans l'Ouest des « dissidents » ou membres de « La Petite Église ». Ces derniers considéraient que le schisme était le fait du Concordat, qui à leurs yeux créait une nouvelle religion catholique. Les dissidents ne souhaitaient en vérité rien d'autre que de continuer le culte d’avant, comme ils l'avaient toujours fait et comme leurs pères l'avaient pratiqué avant eux. Ils voulaient simplement vivre et mourir avec la religion sous laquelle ils avaient été baptisés. Autrement dit, les « fidèles » c'étaient eux, les concordataires (y compris le Pape) ayant rejeté la religion traditionnelle

Il y eut de nombreux foyers d’anticoncordataires en France : en Normandie, dans le Lyonnais[4], dans la région de Blois, en Bretagne et même, émigration oblige, en Belgique. Certains comme dans le Lyonnais avaient des imbrications avec le mouvement janséniste convulsionnaire. Mais un des noyaux les plus actifs fut probablement dans une partie de la Vendée Militaire, surtout dans la région de Bressuire,[5] au nord-ouest des Deux-Sèvres ; et plus particulièrement les cantons de Moncoutant, Cerizay, Bressuire et Mauléon (à l’époque Châtillon- sur-Sèvre)[6].

Pourquoi est-ce dans cette région que le culte a subsisté jusqu’à nos jours ? Question que s’était posée dans les années soixante l’abbé Billaud dans son immense travail (malheureusement biaisé) sur la Petite Église[7] :


La « Vendée militaire » : Choletais, Bressuirais, Bocage Vendéen, forme au début du Consulat, un bloc homogène (…) Vient le Concordat. Alors le bloc se dissocie ; d’abord de manière insensible, puis ouvertement. Dès 1803, le Choletais et le bocage Vendéen acceptent le nouvel ordre des choses ; le Bressuirais se cabre. Pourquoi ? »


Un certain concours de circonstances en est les causes :



Cette partie de la Vendée Militaire se situait dans le département des Deux-Sèvres créé de toutes pièces, et n’ayant aucune unité de pensée entre Niort la préfecture longtemps ville frontière entre l'Aunis-Saintonge et le Poitou et le Bressuirais situé entre gâtine et bocage. Les deux villes distantes de plus de 60 kilomètres ont laissé quelquefois le personnel de la préfecture ignorant sur l’état d’esprit de la population locale.



De plus, les paroisses de ce département qui avant la Révolution dépendaient de l'évêché de La Rochelle, appartenaient de 1791 à 1801 à l’éphémère diocèse des Deux-Sèvres ayant de 1790 à 1801 comme siège épiscopal Saint-Maixent-l’École, date de son rattachement au diocèse de Poitiers et avec un encore plus éphémère évêque constitutionnel Jean-Joseph Mestadier[8]. L’évêché de Poitiers fut inoccupé jusqu’en 1802, puis le décès soudain de son premier évêque (Mgr Bailly en 1804) entraîna une « vacance spirituelle »[9], ce qui ne fut pas le cas en Vendée notamment où la Petite Église disparut plus rapidement.


Autre élément, nombre de prêtres réfractaires de cette région qui étaient restés dans leur paroisse et s’étaient cachés pendant les troubles étaient très attachés aux Bourbons[10]. Certains avaient gardé des contacts avec Monseigneur de Coucy évêque de La Rochelle réfugié en Espagne, fervent opposant au Concordat et à Bonaparte[11].


Monseigneur de Coucy


Donc de nombreux prêtres réfractaires à la Constitution civile du Clergé, survivants des guerres de Vendée grâce entre autres à leurs ouailles qui les avaient cachés, devenaient anticoncordataires accompagnés par les paroissiens ou, comme on le verra plus tard, accompagnaient plus ou moins volontairement leurs ouailles. Ainsi de par leur expérience de prêtres assermentés, ils savaient vivre clandestinement. Par exemple, l’abbé Joubert de Boismé, prêtre insermenté survivant de la virée de Galerne devint dissident ainsi que la très grande majorité de ses paroissiens, sous le regard bienveillant de la Marquise de La Rochejaquelein.


Gaspard de Bernard de Marigny


Rappelons aussi que, durant les guerres de Vendée, les combattants de cette région étaient sous les ordres de Lescure et d’Henri de La Rochejaquelein puis de Bernard de Marigny. Cet ancien officier ayant survécu à la virée de Galerne continua le combat dans cette partie des Deux-Sèvres. Mais suite à de fortes mésententes avec Stofflet et Charrette et sous l’inspiration de l’abbé Bernier[12], il fut condamné à mort puis exécuté le 10 juillet 1794 au château de Combrand.[13] Ses hommes ne le pardonnèrent jamais. Sans qu’une causalité fût réellement trouvée, un très grand nombre d’entre eux furent des piliers de la Petite Église issue du Concordat dont l’abbé Bernier fut un des initiateurs.[14] Celui qui deviendra évêque d’Orléans ne sera appelé souvent dans la région que comme le « curé de Saint-Laud » en référence à sa première paroisse.[15] Parmi ces combattants citons les frères Joseph et Toussaint Texier bras droits de Marigny, membres appréciés de la Petite Église, dont leur cousin l’abbé Texier fut le pilier des prêtres dissidents.[16]


Toussaint Texier


Les paroisses les plus dissidentes étaient de cette division qu’avait commandée Marigny comme Courlay, Cirières… notons que c’était une partie de l’Ouest encore partiellement soumise au gouvernement. En 1799, il y avait eu de nombreux combats notamment à Cirières[17] et la question de la conscription était toujours fortement problématique.

Les conséquences de ce schisme allaient être importantes pour la vie quotidienne des habitants de l'Ouest dont 20 000 environ dans les Deux Sèvres[18] furent anticoncordataires. De la Petite Église du Bressuirais, n’est souvent étudié que Courlay et la famille Texier ; pouvant laisser sous-entendre à certains qu’elle n’était que cela. Même si, de par l’importance de cette famille, de l’influence spirituelle de l’abbé Texier, de la survivance du culte jusqu’à nos jours à Courlay[19] ; la dissidence dès le départ exista aussi dans d’autres paroisses. Elle y a connu souvent un sort plus ou moins long et plus ou moins chaotique.[20]

L’abbé Le Mauviel et sa conscience

Penchons-nous donc sur le cas d’une de ces autres communes du nord des Deux-Sèvres, Beaulieu-sous-Bressuire. Située à cinq kilomètres de Bressuire, à laquelle elle est rattachée de nos jours, elle affichait 300 âmes en 1800 ; majoritairement des paysans, quelques artisans et quelques notables de campagne.





Ce petit bourg, comme la plupart de ceux de cette région, rejoignit le rang des armées Vendéennes en 1793 ; ce qui lui valut d'être incendié à deux reprises et de perdre environ un tiers de ses habitants durant la guerre civile.[21] Son prêtre réfractaire l’abbé Jottreau qui s’était caché au château de la Dubrie fut trouvé et exécuté sommairement[22]. Son remplaçant Gilles François Le Mauviel était en place à Beaulieu depuis au moins juillet 1795.


Première et dernière pages du registre de catholicité de Beaulieu de 1795 à 1803

Né vers 1767 à Ger dans la Manche[23], Le Mauviel fut religieux aux Cordeliers de Clisson jusqu’en 1790[24]. Il survécut aux troubles de l’Ouest et lorsque la paix fut signée, accompagna les paroissiens de Beaulieu dans la reconstruction du bourg alors que lui-même prêchait dans une église en ruine. Il était une personnalité particulièrement appréciée des habitants de Beaulieu ; mais aussi des autorités. Son nom figurait ainsi en 1801 dans une liste de prêtres méritant la confiance du gouvernement.[25] Il était considéré comme brave homme, non fanatique. Mais le choix ou non du Concordat allait être chez lui un véritable problème moral.

Si le Concordat fut signé en 1801, les Deux-Sèvres mirent du temps à en organiser l'application. Et la prestation du serment à la République ne fut exigée que le 31 janvier 1804. L’évêque de Poitiers, dont dépend maintenant le bocage, durant ces jours cruciaux ne participa pas personnellement à la tentative de ralliement. Puis, après avoir fait le projet de s’y déplacer pour convaincre, il décéda subitement en avril sans avoir pu accomplir sa mission.[26] Cela renforça l’influence morale de leur ancien évêque de La Rochelle Mgr de Coucy actif anticoncordataire, alors exilé en Espagne. D’autant plus, rappelons-le que certains prêtres semblaient entretenir une correspondance avec lui.

Les habitants de la commune basculèrent massivement dans la Petite Église, ce qui poussa le sous-préfet à déclarer que « 100 % des habitants étaient réfractaires » sauf, semble-t-il, le maire Louis Arnault, ancien capitaine de la paroisse durant la guerre.[27] Ce qui faisait de Beaulieu avec Cerizay et Courlay une des trois communes à être totalement dissidente.[28]

À la veille de l’ultimatum, le 30 janvier donc, l'abbé Le Mauviel écrivit au sous-préfet de Thouars pour lui faire part de sa décision :


« Si l'on exige le serment au Concordat pour ce pays-ci, personne de nos campagnes n'aura plus confiance dans les prêtres qui le feront. Pour moi, je n’en ai jamais prêté, cela ne m'a pas empêché d'être honnête homme. Au reste on peut être honnête homme sans jurer, comme en jurant on peut être faussaire. En conséquence, pourquoi me forcer de faire ce qui répugne à ma conscience ? Si pour exercer le culte catholique, il faut prêter le serment, j'aime mieux cesser toute fonction. »[29]


Les deux premiers dimanches de février, aucune cloche ne sonna dans le Bressuirais, les prêtres qui avaient fermement refusé la prestation du serment se cachèrent, aidés par leurs paroissiens. Ce fut assez facile dans cette région bocagère avec ses hautes haies de genêts. Sans réaction des autorités, certains s’enhardirent à célébrer de nouveau dans leurs églises suivis de peu par les autres. Le général Dufresse[30] cantonné à Bressuire écrivit au préfet avec fanfaronnade : « presque tous les dissidents sont rentrés »[31]. Ce qui était faux.

Pendant ce temps, en avril le maire de Beaulieu, certainement par diplomatie, exprima le vœu de joindre la commune à 65 autres du département (dont beaucoup avaient souffert pendant les troubles) afin de faire frapper une médaille en l’honneur du Premier Consul et « en mémoire de ses innommables bienfaits ». Le procès-verbal que fit parvenir la municipalité indique :


« le préfet est invité à l' (le premier consul) assurer que les habitans de cette commune entourée de ruines qui attestent à quel point fut portée leur infortune, ont juré l’oubli des haines & l’anéantissement des discussions civiles, mais qu’ils n’attendent, pour oublier leurs peines, que la présence de l’homme immortel dont leur bonheur est l’ouvrage, & dont les regards consolateurs, en effaçant les traces de leurs malheurs, en éloignant pour jamais les souvenirs. »[32]