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Le révolutionnaire plébéien Albert Mazuel (suite et fin)




Mission à Beauvais[1]


Premières tensions

En plus de l’aide apportée à la réquisition des grains, la cavalerie de l’Armée révolutionnaire participe alors au combat mené contre le « tiédisme révolutionnaire », où toute opinion considérée comme contre-révolutionnaire doit être combattue.

Les habitants de l’Oise n’éprouvent pas tous, loin de là l’enthousiasme révolutionnaire des cavaliers stationnés dans le département (ces « détachements de sans-culottes parisiens, transformés en soldats politiques »[2]). Dans les petites communes rurales du département, l’anticléricalisme des troupes provoque des tensions. Et les autorités constituées n’apprécient pas les leçons de civisme que voudraient leur donner ces « étrangers ». De nombreux heurts en découlent. Et un profond antagonisme s’installe. De part et d’autre, et à des fins politiques, les incidents sont montés en épingle. Ainsi, pour combattre le « feuillantisme », les cavaliers révolutionnaires participent pointilleusement à l’obligation du port de la cocarde tricolore ; comme le 14 septembre sur le marché de Beauvais[3]. Lefebvre ayant eu l’outrecuidance de nommer les escadrons de l’Armée révolutionnaire de « corps étrangers », une vive altercation s’en suit avec Mazuel ne supportant pas qu’on touche à l’honneur de ses cavaliers. L’affaire est portée le 15 devant les corps administratifs de la ville. Mazuel y défend habilement ses troupes, Lefebvre précise que le terme « corps étrangers » qu’il employa était pour désigner les corps militaires « étrangers aux opérations de l’administration ». En gage de réconciliation, publiquement les deux hommes se font une accolade. Les rapports indiqueront alors que Mazuel est un chef d’escadron servant utilement la République[4]. Rappelons que cet épisode se produit au moment où un Jacobin le dénonce à Paris pour avoir laissé un lieutenant-colonel des hussards de Chamboran l’insulter. Afin de se justifier sur ce regrettable épisode et subir l’épuration des Jacobins sur sa nomination d’adjudant général de l’Armée révolutionnaire, Mazuel doit alors rejoindre Paris pour plusieurs jours.



Ville en insurrection ?

Après la séance du 28 septembre aux Jacobins, Mazuel ne retourne pas directement à Beauvais. En effet, l’ex-ministre de l’Intérieur Garat, soupçonné de complicité avec les Girondins est arrêté le 26 septembre. De par son importance à ce moment aux bureaux de la Guerre, pendant cinq jours avec Vincent et Audoin[5] et dans le but de trouver des preuves Mazuel y dépouille les papiers saisis lors de l’arrestation du ministre[6].

Le 3e escadron de l’Armée révolutionnaire arrive à Beauvais le 25 septembre commandé par Mazuel qui revient aussitôt sur Paris pour assister à la séance des Jacobins et travailler sur l’affaire Garat. Le 3 octobre[7], le 4e escadron arrive à son tour à Beauvais. Est-il accompagné de Mazuel  ou celui-ci revient-il que quelques jours plus tard  ? En tout cas, la crise avec les autorités de Beauvais atteint son paroxysme pendant son absence. Par arrêté départemental du 1er octobre, les deux premiers escadrons de cavalerie sont réquisitionnés pour accompagner les commissaires lors de l’achat de blé  dans le district. Pourtant à la séance de la Société populaire du 2 octobre, l’Armée révolutionnaire y prend énergiquement le dessus sur les locaux, révolutionnaires moins radicaux, et obtient le vote d’une adresse demandant la destruction de tous signes religieux[8]. Le lendemain, cette adresse est convertie en arrêté départemental et diffusée[9]. Lors du scrutin d’épuration de la séance suivante, Girard et les soldats révolutionnaires attaquent vivement le maire de Beauvais. Les hostilités sont déclarées. Et après plusieurs incidents, les autorités beauvaisiennes mobilisent la Garde nationale et les sections contre les soldats parisiens. Le 5 octobre, Girard, secondé par les soldats de Mazuel lors d’une séance houleuse, arrache (sans l’accord des locaux) à la Société populaire une adresse à la Convention déclarant Beauvais en insurrection fédéraliste. Se doutant des conséquences de cette pétition pour la ville et ses habitants, ils en sont empêchés. Les porteurs Grammont fils[10], Girard et Hurant sont interceptés à la sortie de la ville, et après discussion, rebroussent chemin. Toutefois, un cavalier réussit à atteindre Paris[11]. Ce rapport de force continue encore quelques jours entre les corps constitués de la ville d’une part et Girard et les militaires membres de la Société populaire de l’autre. La ville envoie elle aussi des émissaires à la Convention, Caron-Guillotte membre de l’administration municipale et le procureur général Syndic Danjou  ; ils seront temporairement arrêtés après avoir été questionnés par le Comité de salut public[12].


Beauvais, Vue de la porte de Paris dessin de Tavernier de Jonquières


Lorsque Mazuel est de retour à Beauvais, il sait déjà qu’il ne sera pas adjudant-général. On ne peut pas réellement dire que Mazuel fasse contre mauvaise fortune bon cœur, si l’on se réfère à cette phrase d’humeur prononcée en recevant sa feuille de route : « Pour 15 b(ougre)s de francs que la Nation me fait par jour, je pourrais bien mettre mon sabre dans mon armoire[13]. » À son arrivée, en apprenant l’ordre du maire du 1er octobre, il entre en fureur. Et dans la nuit du 7 au 8 octobre, il fait arrêter le premier capitaine du premier escadron Machard. Il lui est reproché d’avoir, en accord avec le maire de Beauvais, fait éloigner la cavalerie dans le but de « faciliter les moyens de faciliter la Contre-révolution à Beauvais[14]». Entre-temps, le rapport porté par un cavalier révolutionnaire met le feu aux poudres, et le 8 octobre, après une longue séance à la Convention, Barère déclare que Beauvais est décrété en état de siège et ordre est donné d’arrêter tous les suspects[15].

Le conventionnel Levasseur de la Sartre ayant reçu les pleins pouvoirs est désigné pour rétablir l’ordre. Arrivé à Beauvais, il démêle l’imbroglio de ces événements et œuvre pour le calme et la fraternisation entre l’Armée révolutionnaire et les autorités locales. Il décrit une ville apaisée dans son rapport du 12 octobre[16]. Il indique aussi n’avoir reçu aucune plainte de Mazuel commandant de l’Armée révolutionnaire[17].

Le 20 octobre, toujours dans la même volonté, Levasseur organise une fête civique pour l’inauguration des bustes de Lepeletier et Marat[18]. Dans un discours, il indique les sentiments que doivent éprouver les vrais révolutionnaires qui sont « maintien de liberté et de l’égalité, haine aux tyrans coalisés et combat à mort contre leurs vils esclaves »[19].

Le lendemain de cette fête, dans la salle de séance du club, Mazuel, Leclerc[20] et plusieurs officiers de l’Armée révolutionnaires accompagnés de femmes de Paris[21] prononcent eux aussi des discours, celui de Mazuel fustige le modérantisme. La réunion se conclut par un ça ira[22].

La Convention semblant méfiante vis-à-vis de ses comptes-rendus pondérés, adjoint à Levasseur le conventionnel André Dumont[23]. Arrivé le 23 octobre à Beauvais, Dumont ayant déjà son opinion établie avant son départ (« Je pars pour Beauvais, que je vais mettre au bouillon maigre avant de lui faire prendre une médecine [24]») n’effectue pas le même constat que son collègue. Ainsi dans deux rapports envoyés individuellement le 25 octobre, leur vision de la situation de Beauvais est opposée. Tandis que Levasseur leur adresse ses conclusions : « Le rapport qui a été fait à la Convention est faux dans beaucoup d’articles. [...]Il est faux que les canons aient été braqués sur l’Armée révolutionnaire ; ils n’ont pas été tirés du lieu où ils sont déposés. L’Armée révolutionnaire et la garde nationale vont faire le service militaire ensemble ». Dumont, arrivée depuis moins de 48 heures, parle de « ville gangrénée » et dont il faut « enlever le mal en le mettant au vif » et se désespérant « de voir jamais cette ville devenir républicaine » et indique « La garde nationale de cette ville, dont les sentiments sont plus que douteux, n’a plus la garde de la ville ; le commandement temporaire a été donné à Mazuel, commandant de la Cavalerie révolutionnaire et sa troupe est chargée de la garde [25] ».

Dumont prend donc brutalement et unilatéralement le parti des Parisiens  ; et le même jour, le Conseil général de la ville subit une première épuration. Mazuel est ainsi nommé commandant temporaire de la ville qui est gardée militairement toutes portes fermées et la Garde nationale suspendue[26]. Entre cent cinquante et trois cents arrestations sont orchestrées[27], ainsi que l’exécution d’un Émigré de retour en France[28]. La déchristianisation de plus est officialisée. Ainsi le 26 octobre, il est décrété la suppression des cérémonies religieuses des dimanches et jours de fête[29]. 

Levasseur de retour à Paris avant une nouvelle mission à Gonesse, adresse une lettre à la Convention déresponsabilisant le rôle de la cavalerie et de Mazuel pour les troubles passés :

« Tu nous as requis de chercher les auteurs des troubles reprochés à la commune de Beauvais, d’informer contre eux… Barrère a appuyé son projet de décret sur une insurrection de citoyens de Beauvais contre la Cavalerie révolutionnaire, sur l’appel des habitants des campagnes voisines pour soutenir cette insurrection. Il a parlé de canons braqués à la porte de Paris de cette commune. Ces faits sont de toute fausseté. Le comité de salut public de la Convention a été trompé. La Tranquilité de la ville de Beauvais n’a pas été troublée par la présence de la Cavalerie révolutionnaire. Les seuls orages qui aient grondé en cette commune ont été concentrés dans la salle des séances de la Société populaire. Ces orages étaient inévitables dans une société qui se régénérait, qui n’avait encore aucun règlement, qui délibérait dans une ci-devant église, pêle-mêle avec les assistants, où tout le monde, hommes, femmes, étaient confondus, et où la surveillance pouvait exciter du bruit sans qu’on pût reconnaître les agitateurs. Mais ces agitations n’ont produit aucun trouble, hors de la société. Il n’y a eu aucun rassemblement, aucun mouvement insurrectionnel, et s’il est des coupables, ce sont ceux qui ont calomnié, à l’insu de la Cavalerie révolutionnaire, une commune paisible, composée d’une majorité de sans-culottes franchement républicains [30]».

Le 30 octobre, des autorités du district de Chaumont pour un souci de solde, doivent gérer une grogne de soldats réquisitionnés. Celles du département décident d’envoyer un détachement comportant cinquante-huit cavaliers, cent hommes à pied et douze Gardes nationaux de Beauvais accompagnant une pièce de canon. Mazuel écrit ce même jour au district de Chaumont : « Les hommes qui composent ce détachement, sont purs et républicains ; leurs bras serviront la chose publique autant que leur vie ; leur sang appartient à la République une, indivisible et impérissable ». Il est dit que l’ordre est rétabli énergiquement. Et le 31, Mazuel indique au district : « j’étais d’avance convaincu du bon effet que produirait la petite armée que vous ai envoyée. J’espère qu’après son départ le trouble sera entièrement éteint, et qu’un calme éternel renaîtra, car si les moteurs nous forçaient encore à un pareil voyage, nous agirions encore avec bien plus de sévérité […] [31]»


Départ de Beauvais

Le lendemain à la Société populaire de Beauvais, Mazuel annonce son départ et informe qu’une mission de la Convention l’attend à Lyon, comme commandant temporaire de cette place[32]. « Ayant fait tout ce que l’on peut attendre d’un républicain », il reçoit le baiser fraternel du président de la société[33]. Il effectue aussi ses adieux, tout aussi chaleureux, au Comité de surveillance le même jour[34]. Mais lorsqu’il quitte la ville le 5 novembre, il ne peut toutefois recevoir un « certificat de bien vivre » de la part de la municipalité de Beauvais, sous le prétexte diplomatique que les corps administratifs ont déjà établi un tel certificat. Cela montre surtout un antagonisme qui s’exprimera après Thermidor lorsque les autorités de la ville voueront son nom aux gémonies[35].

Le 7 novembre, lorsque Mazuel avec Girard et Prieur membre du Comité de surveillance de Beauvais sont admis à la barre de la Convention, tout en regrettant que l’Armée révolutionnaire quitte Beauvais pour d’autres missions, les Conventionnels louent leurs actions et celles de Levasseur et Dumont dans la lutte contre le modérantisme du département[36]. Il faut savoir que leur arrivée à la Convention avait été soigneusement mise en scène. Ils étaient « devancés par deux grandes caisses extrèmement lourdes » contenant des dons en ors et décorations militaires obtenus lors de perquisitions (notamment dans les édifices religieux) et remis à la municipalité et au district[37]. Selon la description de Mazuel avec toute son exagération emphatique :

« Notre activité a cherché jusque dans les entrailles de la terre cet or, cet argent que l’aristocratie marchande y avait enfouis. Voici 17 mille liv. en or, 45 mille liv. en argent, dix-huit vieilles pièces d’or, cent vingt-quatre marcs d’argent, vingt croix de chevaliers du poignard qui étaient cachés à huit pieds sous terre[ 38]».

Comme on le voit avec l’exemple de Mazuel devant mener en même temps une lutte contre les autorités locales où était stationné son bataillon, et défendre ses actions auprès des autorités parisiennes ; l’Armée révolutionnaire se trouve au centre du jeu politique, et tout faux-pas est guetté par les « Indulgents » pour réduire l’influence des « Exagérés ».

Ainsi, le nom de Mazuel n’apparaît plus dans la liste de l’état-major, à partir du moment qu’il est empêtré dans les troubles de Beauvais, et avant qu’il soit dédouané par Levasseur.


Devenu prudent  ? Mazuel ne souhaite pas partir pour Lyon[39], et in extremis invoque le prétexte que de nombreux membres de sa famille et amis y résident. Un des deux beaux-frères Louis Roujon, étonné de ne pas le voir à la tête du le 1er escadron lui écrit le 26 novembre : « je suis allé au-devant de l’Armée révolutionnaire et mon premier mouvement a été de demander si tu étais du nombre, un de tes camarades m’a répondu que non, que tu avois (sic) resté à Paris. J’espère que tu voudras bien me donner de tes nouvelles ainsi qu’à mon beau-frère Delpêche. » [40] Il est vrai que de par son ancien métier de brodeur, Mazuel aurait trouvé cette mission dans sa ville natale bien désagréable. Et par permutation Durand dit Dugrand[41] y est envoyé avec le 1er escadron. Il est dit que Mazuel aurait été satisfait de voir s’éloigner, ce chef d’escadron placé à ce poste par Grammont[42]. Notons toutefois qu’il est parfaitement au courant de la brutale répression menée à Lyon, notamment par des officiers de la cavalerie[43].

Entre-temps, une partie de cette Cavalerie révolutionnaire de retour de Beauvais et sans mission est nouvellement casernée à l’Écurie du roi de Versailles[44]. Dès le commencement, les relations entre la municipalité de Versailles, les Gardes nationaux de la ville d’une part et les cavaliers et officiers de l’Armée révolutionnaire d’autre part s’avèrent là aussi complexes. Des rixes ont lieu entre les deux parties avec comme point d’orgue le 14 novembre 1793. Certains officiers de l’Armée révolutionnaire, souvent issus des sections parisiennes voulant « mettre au pas la garde nationale » de la ville royale ont tiré leurs sabres contre des membres de cette dernière. Des heurts se produisent aussi à la Société populaire de Versailles où l’un des cavaliers déclare que la ville est gangrénée d’aristocrates. Plusieurs officiers de l’Armée révolutionnaire sont incarcérés. De l’autre côté, un capitaine de la Garde nationale ayant déclaré que les cavaliers révolutionnaires étaient un tas de brigands est arrêté par ces derniers. Dès le lendemain, le général Ronsin se déplace en personne pour exiger un éclaircissement concernant l’emprisonnement de ses officiers[45]. Puis, il requiert Mazuel auprès du magistrat chargé de l’instruction afin d’avoir connaissance des charges requises contre eux, mais cela sans succès[46]. Le magistrat ayant déclaré que tous les citoyens étaient tous égaux, un membre de l’état-major s’écrie : « déclarer égaux, des valets de la Cour nos égaux ! [47]  » Mazuel offusqué, quant à lui, écrit qu’il n’accepte pas de se « voir outragé par un pacifique commandant de la garde nationale » lui qui « vient de faire la campagne de Trèves dans la rigoureuse saison[48]». Toutefois, la situation s’apaise quelques jours plus tard, même si de profondes rancœurs vont persister.


La lutte entre les factions


La Comédie Italienne dessin de Jean-Baptiste Lallemand (Gallica)


Incidents au foyer du Théâtre-Italien

Depuis qu’il a refusé son affectation à Lyon et n’étant plus officiellement chargé des escadrons de la cavalerie, Mazuel attend une autre mission. Ce qui ne convient pas à son fougueux caractère. Précisons que notre jeune officier de cavalerie porte beau avec sa fossette au menton[49] et de par son ancien métier de brodeur, apprécie particulièrement les élégants uniformes dépensant ainsi de belles sommes auprès des tailleurs[50]. Il est dit aussi que dans son appartement rue Grange-Batelière, il reçoit fastueusement ses amis[51]. Son épouse, que cet homme à femmes chérit pourtant, soupçonne depuis longtemps les infidélités de son conjoint. Ainsi, il est de notoriété publique que parmi ses nombreuses liaisons se trouve au moins une actrice[52]. Il est vrai qu’il adore le théâtre, il avait même tâté de la plume en un essai de pièce patriotique non mené à terme[53]. Les théâtres à cette époque sont des lieux d’échange entre les différentes opinions[54]. De plus, l’opéra-comique[55], situé au coin de la rue Favart, est assez proche de son domicile et il fréquente régulièrement son petit foyer. Mazuel y provoque plusieurs esclandres, dont deux sont dénoncés le 2 décembre au Comité de sûreté général par le comédien André Solié (fils de Jean-Pierre Solié baryton et compositeur de quelques opéras-comiques)[56] qui, même s’il dénonce un certain « Mazuyer », commandant de la Cavalerie révolutionnaire, peu de doutes peuvent être permis sur l’identité de cet officier. Au moins, l’un des incidents dénoncés s’est produit avec le comédien Elleviou, qui n’était pas réputé non plus pour avoir le caractère le plus facile, et qui plus tard sera rangé comme étant un Muscadin. Si on en croit des écrits plus tardifs et peut-être apocryphes, un soir Mazuel entre au petit foyer sans saluer les comédiens et comédiennes présents et s’accoude à côté de la cheminée[57]. Le comédien Elleviou s’en offusque. Il déclare que lorsqu’on se trouve en présence de dames, il faut les saluer. Mazuel lui rétorque alors qu’il ne voit que des citoyennes. Le comédien surenchérit en lui demandant comment il pouvait faire respecter la République en ayant moins de politesse pour des citoyennes que les royalistes n’en avaient pour leurs femmes. L’ultra révolutionnaire se sentant insulté lui et ses cavaliers explose et déclare : « Nous sommes vos maîtres, nous prendrons vos maisons, nous boirons votre vin, nous caresserons vos femmes et nous ferons tomber vos têtes[58]. » Outré, le comédien jette alors le chapeau du révolutionnaire dans la cheminée, et un pugilat s’en suit. Les garçons de théâtre sont obligés de séparer les deux hommes. Mazuel part, non sans avoir menacé le comédien d’une arrestation prochaine.

Un autre incident se produit le 10 décembre et malgré l’énergique défense de notre cavalier révolutionnaire, il s’avérera funeste pour lui[59]. Ce soir-là est représenté pour la onzième fois le Républicain et pour la cinquante-sixième le siège de Lille[60]. Sans en demander la permission à Ronsin, mais en accord avec la Convention, semble-t-il, le directeur du théâtre engage comme figurants dans cette dernière pièce une douzaine de fantassins révolutionnaires. Présent, Mazuel s’emporte, il indique que les soldats de la liberté ne sont pas là pour servir de baladins[61] ; et il aurait prononcé : « tout ce que fait la Convention est l’effet d’une conspiration, si un député me déplaisait je lui cracherais dessus[62] ».

Cela aurait pu en rester là. Mais Fabre d’Églantine, lui aussi très proche du milieu du théâtre prend connaissance de ces faits et les utilisent.


Dénonciations de Fabre d’Églantine

Les dissensions entre les Exagérés et les Indulgents s’expriment de manière virulente. La guerre de Vendée est un sujet de forts affrontements entre généraux et représentants en mission, les premiers n’obéissant pas toujours aux recommandations des derniers. Ainsi deux factions se sont créées, l’une autour d’Hébert comprenant entre autres Momoro, Chaumette, Bouchotte, Maillard[63], le général de l’Armée révolutionnaire Ronsin, l’influent Vincent des bureaux de la guerre. L’autre comporte dans ses rangs Bourdon de l’Oise et Goupilleau ayant fait arrêter Rossignol, Philippeaux, Fabre d’Églantine, Desmoulins et Danton. Le 12 décembre, par la voix de Bourdon de l’Oise, la dernière faction ambitionne notamment de renouveler à son avantage le Comité de salut public ; Bouchotte est aussi sa cible[64]. Et, alors que des bruits parviennent de la répression menée à Lyon et que certains Conventionnels se plaignent d’être gênés dans leurs missions par des membres du Ministère de la Guerre ; le 16 décembre Fabre D’Églantine intervient à la Convention. Il dénonce conjointement Ronsin et Vincent. Fabre précise concernant ce dernier :

« [...] c’est ce Vincent qui inonde les armées de papiers faits exprès pour lui et pour ceux qui le protègent ; c’est lui qui paie des agents pour entraver vos opérations ; c’est à lui qu’il faudrait demander compte des permissions secrètes qui autorisent des hommes en réquisition à rester à Paris malgré toutes les lois ; c’est lui qui a voulu exciter des divisions entre la Société des Jacobins et celle des Cordeliers (…)».

Dénonciation qui est appuyée par Lebon, Vincent lui ayant déclaré après un dîner : « Nous vous ferons bien sauter et nous vous forcerons d’organiser le conseil exécutif d’après la Constitution. Nous ne voulons pas être les valets du comité de Salut public. »


Fabre dénonce aussi Maillard dit « Tapedru, agent de police, mis en état d’arrestation par le comité, et remis ensuite en liberté à la sollicitation des bureaux de la guerre ». Il affirme qu’il est à la tête de « [...] clubs de coupe-jarrets, et notamment un auprès du théâtre de la rue Favart ; des clubs qui sont la terreur des quartiers environnants, d’où l’on voit s’échapper de temps en temps des hommes à moustaches, revêtus d’habits militaires, lorsqu’ils se soustraient à toutes sortes de réquisitions, promenant de grands sabres dans les rues de Paris, et effrayant par leurs propos, lorsqu’ils ne le font pas par leurs menaces, les citoyens paisibles qui passent à leurs côtés, ou les femmes et les enfants qui se trouvent sur leur passage. Je les ai vus, et beaucoup d’autres les ont vus comme moi, aux foyers des spectacles tirant tout à coup leurs sabres, et disant à ceux qui les environnaient et qui ne s’en occupaient pas : Je suis un tel ; et si tu me regardes avec mépris, je te hache. »


Le club proche du théâtre de la rue Favart cité est la Société des défenseurs située dans les locaux du Café Chrétien, 6 rue Neuve-Saint-Marc[65] et attenant au Théâtre-Italien. Il est tenu par un ultra Jacobin du même nom et membre du Tribunal révolutionnaire[66]. Ce dernier précise alors aux Jacobins :

« Que cette Société se compose de quelques patriotes, qui viennent chez lui pour fumer et boire de la bière ; c’est à tort qu’un excellent patriote, Fabre d’Églantine, les a dénoncés à la tribune de la Convention sous le nom de tapes-drus »[67]. Maillard dans sa défense indique « On dépeint les membres de ce club comme des coupe-jarrets. Je suis un des sociétaires de cette réunion de vrais patriotes, et je m’en fais honneur, car c’est de là qu’est partie l’étincelle de la sainte insurrection du 31 mai. Si cela est un crime, je l’expierai avec eux, et avec eux je me fais gloire de l’avoir commis. Ce sont eux encore qui ont eu le bonheur, le même jour, de sonner le tocsin et de tirer le canon d’alarme, ce qui est facile à prouver[68]. »

En février 1794, cette Société populaire s’enorgueillit de plusieurs faits de gloire : « On nous a vu aussi, le jour où Marat fut innocenté par le tribunal révolutionnaire, conduire l’Ami du peuple dans nos bras, lui faire un bouclier de nos corps, et le porter en triomphe dans le sein de la Convention nationale ». Mais aussi entre autres « Au 31 mai aussi, nous avons provoqué le tocsin général qui sonna la mort de la faction liberticide.[69]» Elle est la plus ardente défenderesse de Maillard notamment par un article paru dans la presse qui précise que ses membres : « Viennent de faire le tableau des services qu’ils ont rendus à leur Patrie depuis leur réunion en Société populaire. Ils ont eux-mêmes combattu sur les frontières & de 800 Membres qui composent la Société des Défenseurs, 650 sont morts de ma main de l’ennemi.[70] »


Ce café est proche du domicile de Mazuel et lorsque Thermidor arrive et que Chrétien eut à comparaître devant la justice ; un témoignage indique : « Les habitués de cette tabagie étoient Ronsin, Mazuel, Maillard, Brutus, canonniers de l’Armée révolutionnaire, et lorsqu’on en avoit besoin pour une expédition on les prenoit lâ ». Et lors de la déclaration du 2 décembre de Sollié, celui-ci indique que le café Chrétien était le rendez-vous de malandrins, qui, à l’exemple de Mazuyer, menaient grand bruit et que d’après « bien des gens de l