Les conséquences du Concordat de 1801 dans une commune du Bocage

Le 30 juin 2001 je donnais une conférence dans les cadre de la "Journée Historique de Legé" organisée sur le thème du Concordat de 1801. Mon intervention illustrait les conséquences de ce Concordat dans une petite commune du bocage des Deux-Sèvres, en territoire historique de la Vendée Militaire : Beaulieu-sous-Bressuire. Voici un résumé de cette conférence. Un des buts de Napoléon en instaurant le Concordat, est d'apporter la paix religieuse en France. En effet, la Révolution en tentant d'instaurer un culte constitutionnel n'avait réussi qu'à diviser la population autour de différents cultes : constitutionnel, réfractaire et même républicain… Napoléon espérait également apporter avec cette paix religieuse un terme à la guerre civile qui divisait le pays depuis 1793, en particulier en Vendée (militaire). Mais avec le Concordat l'échec de Napoléon fut double. Non seulement il ne régla pas le problème Vendéen (celui-ci ne se limitant pas à l'aspect religieux) mais il ne parvint pas non plus à unifier les croyants. Pire, le Concordat marqua même le début d'une nouvelle persécution religieuse en France. En effet, si le Concordat proclamait : "La religion catholique, apostolique et romaine, sera librement exercée en France" Les prêtres devaient pourtant faire serment de fidélité au gouvernement établi par la Constitution de la République ; ce qui allait provoquer un véritable schisme religieux. Une partie de la population ainsi que des prêtres et des évêques refusèrent le Concordat et devinrent ainsi des "anticoncordataires" plus couramment appelés dans l'Ouest des "Dissidents". Ils devinrent les membres de ce que l'on nomme "La Petite Église". Il y eut plusieurs foyers de dissidents en France : en Normandie, dans le Lyonnais, dans la région de Blois, en Bretagne et même, émigration oblige, en Belgique. Mais le noyau le plus actif fut probablement dans la région de Bressuire, au Nord des Deux-Sèvres, sur un territoire qui appartenait à l'ancienne Vendée Militaire.

A la base du problème se trouvent en vérité les évêques de Digne, de Vanne, de Blois et de La Rochelle. Lorsque le Concordat fut signé, le Pape invita en effet tous les évêques à démissionner afin que la République en nomme de nouveaux. Ces quatre évêques refusèrent déclarant même que la "nouvelle église" née du Concordat était "vicieuse et schismatique". Mais pour la population le problème était plus complexe. Ceux qui devinrent les dissidents considéraient que le schisme était le fait du Concordat, et non des quatre évêques. Concordat qui à leurs yeux créait une nouvelle religion catholique. Les dissidents ne souhaitaient en vérité rien d'autre que de continuer le culte comme avant, comme ils l'avaient toujours fait et comme leurs pères l'avaient fait avant eux. Ils voulaient simplement vivre et mourir avec la religion sous laquelle ils avaient été baptisés. Autrement dit, les "fidèles" c'étaient eux, les concordataires (y compris le Pape) ayant rejeté la religion traditionnelle… Les conséquences de ce schisme allaient être importantes pour la vie quotidienne des habitants de l'Ouest. Pour l'illustrer penchons-nous sur le cas de la commune de Beaulieu-sous-Bressuire (aujourd'hui rattachée à Bressuire). Située à cinq kilomètres de Bressuire, elle affichait 300 âmes en 1800 ; majoritairement des paysans, des artisans et quelques notables de campagne. Ce petit bourg, comme la plupart de ceux de cette région, rejoignit le rang des armées Vendéennes en 1793 ; ce qui lui valut d'être incendié à deux reprises et de perdre environ un tiers de ses habitants durant la guerre civile. Avec le Concordat, la commune bascula massivement dans la Petite Église, ce qui poussa le sous-préfet à déclarer que "100 % des habitants étaient réfractaires" sauf le maire (Louis Arnault, ancien capitaine de la paroisse durant la guerre). Lorsque le Concordat entra en vigueur, bien sûr le curé de Beaulieu fut directement concerné. Il se nommait François Le Mauviel et était en place à Beaulieu depuis 1795. Il remplaçait le précédent prêtre qui fut exécuté durant la guerre, et accompagna les paroissiens dans la reconstruction du bourg lorsque la paix fut signée, alors que lui-même prêchait dans une église en ruine. L'abbé Le Mauviel était une personnalité particulièrement appréciée des habitants de Beaulieu ; mais le choix ou non du Concordat allait être chez lui un véritable problème. Si le Concordat fut signé en 1801, les Deux-Sèvres mirent du temps à en organiser l'application. Et la prestation du serment à la République ne fut exigé que le 31 janvier 1804. La veille, le 30 donc, l'abbé Le Mauviel écrit au sous-préfet pour lui faire part de sa décision de prêter serment à la République (source : AD79 – 4M13/1).  Du jour au lendemain, les habitants de Beaulieu le rejetèrent et il dut être nommé en express dans une autre paroisse…  Un prêtre concordataire est envoyé pour le remplacer, mais ce dernier se heurta rapidement à la population et dut à son tour fuir Beaulieu au son des cloches de l'église en ruine qui fêtèrent son départ. Ce qui vaudra au sonneur de cloche, un certain Gazeau, d'être interdit de séjour dans la commune… Beaulieu restera ainsi sans prêtre jusqu'en 1809 ; date à laquelle un nouveau prêtre concordataire vint tenter l'aventure, l'abbé Guerry. L'abbé Guerry a prêté serment, mais… seulement après avoir été dénoncé comme un des prêtres dissidents des plus fanatiques. Arrêté et emprisonné, le serment fut le prix de sa liberté. Les habitants ne sont pas dupes et savent que sous le couvert d'un serment arraché en prison, l'abbé Guerry est toujours au fond de lui-même un "dissident de cœur". Cette fois, les habitants de Beaulieu l'acceptent parmi eux; d'autant qu'il est le neveu de l'abbé Jotreau leur ancien prêtre exécuté en 1793. L'abbé Guerry resta à Beaulieu jusqu'en 1814, laissant à nouveau Beaulieu sans prêtre jusqu'en 1818. Quatre années durant lesquels les paroissiens en recherche de culte n'eurent d'autres choix que de suivre les messes clandestines des prêtres dissidents. A tel point que la commune fut alors classée parmi les dix plus "dangereuses" du département… Ce qui eut pour effet qu'ordre soit donné de saisir le mobilier de l'église. Évidemment, les dissidents vidèrent l'église avant l'arrivée des gendarmes… C'est une femme qui allait prendre la tête de la Résistance : Catherine Thérèse Victoire de La Haye-Montbault. Membre d'une vieille famille noble implantée à Beaulieu depuis le XVIème siècle, elle était née en 1771. Une de ses premières actions fut alors de rechercher un prêtre dissident pour Beaulieu. C'est ainsi qu'en 1819 arriva l'abbé Vigneron, ancien curé des Landes-Genusson (Vendée) et signalé comme un des plus ardents prêtres anticoncordataires. Interdit de séjour en Vendée, victime d'une campagne de diffamation, il dut entrer en clandestinité.  Caché de village en village, il arriva ainsi à Beaulieu alors qu'un prêtre concordataire vient d'y être nommé, l'abbé Audebert. Ce dernier allait réussir l'exploit de réunir autour de lui quelques habitants, finalement las de ces querelles, et avec ces derniers il mena la lutte contre l'abbé Vigneron qui resta soutenu par une grande majorité de la population. En avril 1819, l'abbé Vigneron est ainsi dénoncé aux autorités, et le ministre de la police ordonna alors qu'il soit évacué de la commune. Il n'ira pas loin, dans une ferme voisine, La Garelière, où il exerça son culte clandestinement jusqu'à sa mort prématurée en septembre 1820. Un décès qui tomba à pic pour l'abbé Audebert qui commença alors une vaste campagne de conversion.

Pour s'attirer les sympathies de la population, il décida de s'attaquer à un symbole : la vieille église du XIIème siècle, en partie en ruine depuis la destruction du bourg en 1793. Ses efforts allèrent payer… Ainsi dès 1820 il put célébrer une cinquantaine de communions. Mademoiselle de La Haye-Montbault dont la maison était attenante à l'église, une fois de plus fut la tête de la dissidence. Elle fit venir des prêtres dissidents, mais face à la forte personnalité de l'abbé Audebert, aucun ne resta… Et ce dernier multiplia les processions, continua à restaurer l'église, et augmenta les conversions… Ce n'est qu'en 1829 que Mademoiselle de La Haye-Montbault parvint à faire venir auprès d'elle un prêtre qui allait enfin tenir tête : l'abbé Guy Lethellier. Originaire de la Manche, l'abbé Lethellier est un personnage mystérieux. Il ne semble pas avoir été opposé au Concordat, et a même été officiellement ordonné en 1826. Ce n'est donc pas un réfractaire, mais plutôt un prêtre sans cure à la recherche d'un lieu où exercer son culte, et peu importe si pour cela il doit suivre les rites d'avant 1801… Il s'installa donc à La Garelière et dès 1829 commença à y célébrer des messes dissidentes… Les autorités réagirent aussitôt et le firent arrêter. Jugé le 30 avril 1830, il fut condamné et interdit de se réunir dans un but religieux (source : AD79 – 3U1). Ce jugement  lui procura une certaine notoriété, et les dissidents de tout le département affluèrent à La Garelière. On en signala bientôt plusieurs milliers… Chiffre qui témoigne de la popularité de l'abbé Lethellier qui malgré sa condamnation, continua à prêcher. Pour faire face à l'affluence, Mademoiselle de La Haye-Montbault décida même de financer la construction d'une chapelle dissidente à quelques dizaines de mètres de l'église… Mais l'abbé Lethellier commit une erreur qui lui fut fatale. En juillet 1830 une nouvelle Révolution éclata et opposa les partisans du Roi en place Charles X aux partisans du futur Louis-Philippe. A Beaulieu, les habitants étaient majoritairement pro-Charles X. Pourtant l'abbé Lethellier ira afficher ses opinions philippistes. Du jour au lendemain, les dissidents l'abandonnèrent… Et quelques "Chouans" reprenant alors les armes dans les environs sous les ordres du "général Diot" allèrent même jusqu'à le menacer de mort… Ce qui obligea l'abbé Vigneron à demander protection… aux gendarmes ! 

Image : "Le général Diot" Ce fut l'occasion pour l'abbé Audebert d'organiser une grande procession dans le bourg et de dresser fièrement une croix de bois sur la place centrale du bourg, comme d'autres un drapeau sur une terre conquise. Rejeté de tous, l'abbé Lethellier décéda à Beaulieu en 1834.


Mademoiselle de La Haye-Montbault ne tarda à s'enquérir d'un autre prêtre. Mais la personnalité de l'abbé Audebert ne lui facilita pas la tâche. Ce n'est qu'en 1840 qu'arriva à Beaulieu l'abbé Georges. Encore un personnage énigmatique qui était selon les uns, un véritable prêtre, mais selon d'autres historiens, un médecin raté venant de Chambéry… Tous s'accordèrent sur un fait : c'était un escroc. Ainsi, voyant en sa bienfaitrice un "pigeon idéal", il parvint à lui soutirer les bénéfices de ses biens immobiliers… Mais cette fois la population fut soupçonneuse, et une dénonciation alerta une fois de plus les autorités. Arrêté, il fut condamné à dix ans de travaux forcés… Face aux problèmes politiques de l'abbé Lethellier, aux escroqueries de l'abbé Georges et la forte personnalité de l'abbé Audebert, c'était désormais la majorité de la population de Beaulieu qui rejoignit les rangs des concordataires. Et le décès de Mademoiselle de La Haye-Montbault en 1846 allait priver les derniers dissidents de leur chef de file.

Image : Acte de décès de Catherine de La Haye-Montbault



Image : Tombe de Catherine de La Haye-Montbault en 2019  En 1856, ce fut au tour de l'abbé Audebert de décéder, en ayant la satisfaction d'avoir réussi l'exploit de convertir plus de 50% de la population. Son souvenir resta si fort à Beaulieu que sa tombe devint rapidement "miraculeuse", on lui prêta la vertu de faire marcher les enfants qui tardaient à le faire… La dissidence ne devait pourtant pas capituler en ce milieu du XIXème siècle, comme en témoigne une lettre écrite par un prêtre successeur de l'abbé Audebert mais que nous n'avons pas pu identifier :

"(A Beaulieu) une petite poignée d'orgueilleux, les dissidents vivent dans un état de sauvagerie, sans pasteur, sans sacrifices (…)" Manifestement les dissidents sont toujours, pour l'église officielle, un problème à Beaulieu malgré leur diminution (150 en 1865). En vérité en la seconde partie du XIXème siècle, l'opposition ne se faisait plus entre les deux cultes, mais sur le plan des écoles… En 1830, pour contrecarrer l'abbé Audebert, Mademoiselle de La Haye-Montbault avait créé une école dissidente dans une ferme voisine, La Chaonnière. Ecole qui était ouverte aux enfants des deux sexes et où l'enseignement était assuré par deux religieuses dissidentes. Mais ces dernières quittèrent rapidement la commune. Elles furent alors remplacées par un jeune homme de Beaulieu, Jean-Baptiste Maingret auquel Mademoiselle de La Haye-Montbault fit obtenir un brevet de capacité grâce auquel, après le décès de sa bienfaitrice, il se fit officiellement nommer instituteur. Il déménagea alors l'école jusqu'au centre bourg, ramenant ainsi les enseignements religieux dissidents à quelques mètres de l'église. Dénoncé à son tour, Maingret se vit imposé un choix par l'inspection académique : se convertir ou être révoqué. Il fut révoqué et l'école fermée. Ce qui ne l'empêcha pas de continuer ses cours, de façon un peu plus discrète… En réponse, l'abbé Baudri, curé en place, décida à son tour d'ouvrir une école, mais catholique cette fois. Il fit ainsi venir des sœurs en octobre 1852 et les installa dans… l'ancienne demeure de Mademoiselle de La Haye-Montbault ! La réponse des dissidents fut financière comme en témoigne l'abbé Baudri dans une lettre qu'il écrivit en 1862 à son évêque : "Si vous ne m'autorisez pas à renvoyer du catéchisme et à refuser pour la première communion les deux enfants catholiques qui fréquentent l'école de mon instituteur dissident, aujourd'hui il y en a deux et dans un ans il y en aura 40, l'école de mes religieuse dans une commune aussi petite que Beaulieu sera déserte, toute ma paroisse de catholique deviendra dissidente (…) Cet instituteur fait de la propagande, il y a les enfants de tous les dissidents qui se retrouvent à 5, 6 lieues autour ; il les reçoit à 50 francs de moins que le taux fixé par l'académie : ce qui suffit pour lui attirer tout le monde dissident et catholique" (Source : Abrégé historique de la paroisse de Beaulieu-sous-Bressuire – Abbé Bénétrault – Evêché de Poitiers – Dossier Beaulieu-sous-Bressuire) Le conflit ne cessa qu'après le décès de Jean-Baptiste Maingret, et surtout après que le successeur de l'abbé Baudri ait réussi à construire une école catholique en plein cœur du bourg avec le soutien de la municipalité. Au début du XXème siècle, il n'y avait plus à Beaulieu que cinq foyers dissidents.

Pour aller plus loin : Les origines du commune du Bocage Bressuirais

Trace "Vendéenne"


Sources :

Archives du diocèse de Poitiers

Archives communales

Archives départementales de la Vienne et des Deux-Sèvres

Auguste Billaud "La Petite Église dans la Vendée et les Deux-Sèvres" (1800-1830) Nouvelles éditons latines 1982

© 2019 Christelle Augris, Frédéric Augris. Contact  -Politique de confidentialité

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now