Que devient la Citoyenne Républicaine Révolutionnaire Claire Lacombe après la Révolution ?

Par Christelle Augris

The Miriam and Ira D. Wallach Division of Art, Prints and Photographs: Art & Architecture Collection, The New York Public Library. (1869). Liberte costume revolutionnaire. Paris. 1793-4. Estampe du temps, de la collec[tion] de l'auteur. Retrieved from https://digitalcollections.nypl.org/items/510d47e4-6833-a3d9-e040-e00a18064a99
"Liberté costume révolutionnaire. Paris. 1793 "

La Citoyenne Républicaine Révolutionnaire Claire Lacombe est une figure révolutionnaire féminine française qui survécut à la Révolution. Mais sa trace disparaît à Paris en 1798. Peut-on toutefois en apprendre plus la concernant après cette date ? Cet article après avoir rappelé succinctement ses faits révolutionnaires va tenter d’apporter quelques réponses.


La Révolutionnaire


1792


Au printemps 1792, Claire Lacombe, comédienne de province aux idées révolutionnaires, arrive de Toulon à Paris.[1] Elle habite alors dans un petit appartement avec une certaine Justine Thibault, à l’hôtel de Bretagne 43 rue Croix-des-Petits-Champs.[2]

Le 25 juillet 1792, « coiffée d’une guirlande de rose » et « d’un ton à la fois modeste & décidé » [3] en tant qu’artiste sans place elle lit une pétition à l’Assemblée législative demandant à servir pour défendre la patrie :


« (…) Ne pouvant venir au secour de ma patrie, que vous avez déclaré en danger, par des sacrifices pécuniaires, je viens lui faire hommage de ma personne. Née avec le courage d’une Romaine et la haine des tyrans, je me tiendrais heureuse de contribuer à leur destruction. Périsse jusqu’au dernier despote ! Intrigans, vils esclaves des Néron et des Caligula, puissé-je tous vous anéantir ! & vous mères de famille que je blâmerois de quitter vos enfans pour suivre mon exemple pendant que je ferai mon devoir en combattant les ennemis de la patrie, remplissez ; le vôtre en inculquant à vos enfans les sentimens que tout Français doit avoir en naissant l’amour de la liberté & l’horreur des despotes. Ne perdez jamais de vue que sans les vertus de Véturie, Rome auroit été privée du grand Coriolan (…) »[4]


Même si son intervention rencontre un écho, son discours étant imprimé et cité dans quelques journaux[5], elle reçoit une fin de non-recevoir sous un galant vous êtes « plus faite pour adoucir le cœur des tyrans que pour les combattre »[6]. Nous aurions pu penser à ce moment-là que ce n’était que le moyen d’une artiste sans contrat de se faire connaître. Mais, le 10 août, elle prouve ses paroles de juillet par ses actes, en participant à l’attaque de Tuileries où elle reçoit une blessure au poignet. Pour cette action, on lui attribue, le 19 août, un certificat et une couronne civique[7]. Le certificat indique « que par son courage et sa bravoure, autrefois peu commune aux autres personnes de son sexe elle a rallié les citoyens qu’un feu continuel mettait en déroute. »[8] Couronne qu’elle offre le 25 à la République[9] :


« Mademoiselle Lacombe avoit déjà promis à sa patrie le sacrifice de sa fortune et de ses jours. Elle est venue déposer sur l’autel de la patrie, une couronne civique. Cette couronne lui avoit été décernée pour les preuves de courage qu’elle a données le 10 du courant. Cette aimable citoyenne est admise aux honneurs de la séance sous les applaudissements[10].


Elle fréquente alors assidûment la société fraternelle des patriotes des deux sexes et le club des Jacobins. Le 3 avril 1793, à l’annonce de la trahison de Dumouriez, elle y propose qu’on prenne en otages les aristocrates et leurs familles.[11]


La Société des Citoyennes Républicaines Révolutionnaires


Le 10 mai 1793, la société des Citoyennes Républicaines Révolutionnaires est créée, Pauline Léon en est la première présidente. Face aux menaces extérieures et intérieures, elles demandent à être armées et à combattre. Elles sont détestées des brissotins et par leurs actions lors de la journée du 31 mai, elles contribuent à leur chute. Très vite, Claire Lacombe en est une membre dont l’importante influence se fait sentir à l’été 93,[12] elle en deviendra porte-parole et présidente. Elle est alors proche des idées de Marat et participe activement aux cérémonies d’hommage après son assassinat.[13] Puis, elle se rapproche des Enragés créant des dissensions au sein du club féminin ; certaines membres n’appréciant pas de se voir éloignées des Jacobins. Le 26 août, elle demande dans une pétition à la Convention la destitution de tous les nobles de l’armée.[14] Le 5 septembre, elle réclama l’épuration du gouvernement. Combattant pour la régulation des prix,[15] les Citoyennes Républicaines Révolutionnaires affrontent régulièrement les femmes des Halles, et suite à une affaire de bonnet phrygien, une rixe entre les deux groupes se produit en septembre 1793. Attaquée personnellement par les Jacobins le 16 septembre notamment pour sa défense du maire de Toulouse, et ses liens avec Leclerc,[16] Claire se défend vigoureusement, mais est toutefois arrêtée pendant vingt-quatre heures.[17] Le 7 octobre, à la tête des Citoyennes Républicaines Révolutionnaire, Claire Lacombe en tant que présidente justifie sa société, et se défend des calomnies portées contre elle. Elle réclame notamment la liberté de s’assembler.[18] Elle fait de même le lendemain à la tribune des Jacobins.[19]

Fin octobre 1793, la Convention interdit les clubs féminins. Elle perd alors de son importance politique. Les Enragés étant eux aussi muselés, elle se rapproche des Hébertistes.


Son emprisonnement


Hébert et ses partisans sont arrêtés dans la nuit du 13 au 14 mars 1794, et vont être jugés à partir du 21 puis exécutés le 24.

Claire Lacombe vient de signer un contrat daté du 14 mars, et demande le même jour un passeport pour Dunkerque[20].

Trouvant cela fort à propos et très suspect (les dates des contrats étant généralement signées à la semaine sainte), le 17 mars la citoyenne Julie Élisabeth Challa[21] la dénonce en l’accusant entre autres d’être l’amante de Mazuel arrêté en même temps qu’Hébert. Elle est donc elle-même mise sous les verrous le 3 avril 1794, tout comme peu après Pauline Léon dénoncée par la même Challa. Leclerc devenu l’époux de Pauline l’est aussi.[22] Thermidor la sauve certainement de la guillotine, mais comme radicale elle n’est toutefois pas encore libérée. Sans aucun procès, et malgré des demandes répétées de ses soutiens, elle est emprisonnée durant 16 mois, au Plessis puis à la prison du Luxembourg. Pour survivre, elle y tient une petite échoppe auprès de ses codétenus.[23] À sa libération le 18 août 1795 (1er fructidor an III) [24] à trente ans, elle reprend son métier. Pendant deux ans elle l’exerce à Nantes avant de revenir à Paris en 1798 où on la perd jusqu’ici définitivement.

Régulièrement des recherches furent effectuées comme celle-ci datant du 1er septembre 1901 :[25]


Définitivement ? Penchons-nous sur sa vie de comédienne pour tenter de trouver une piste.


La Comédienne


Ses débuts



Claire Lacombe est née à Pamiers dans l’Ariège le 4 mars 1765,[26] fille légitime de Bertrand Lacombe et Jeanne Marie Gauché.[27] Son père marchand originaire d’Arnaud-Guilhem (Haute-Garonne) était lui-même fils d’un tailleur.[28] Nous connaissons peu de choses sur sa famille, excepté un frère aîné né en 1764, et un cadet en 1767, baptisés comme elle en l’église Notre Dame du Camp.[29] Ce baptême en 1767 est la dernière trace de cette famille dans cette paroisse. Il faut attendre l’année 1785 et un document en espagnol pour retrouver la trace de Claire à Bilbao à cette date.[30]

À la différence de beaucoup d’autres comédiens et comédiennes de cette époque, elle n’est pas une enfant de la balle, mais il est certain qu' à 25 ans elle exerce ce métier. En effet, en 1790, comédienne à Marseille, elle habite un temps, rue Rameau au coin de la rue d’Alberta. Le témoignage du voyageur Gerhard Anton von Halem datant de septembre 1790 indique un passage à Lyon :


« Mlle Lacombe, actrice de Marseille, avait désiré débuter à Lyon dans Sémiramis, mais le directeur ne l’avait pas agréée. Le parterre réclama Mlle Lacombe à grand fracas et le tapage ne cessa que lorsque le directeur se présenta et donna satisfaction au parterre en consentant au début de la comédienne. »[31]


Passage à Lyon qui dut s’avérer être court, car le 18 juillet 1791, un dénommé Desrozier, certainement comédien y avait réceptionné pour elle une lettre de Mlle Valville.[32]

Puis comme indiqué au début de l’article, elle réside à Toulon pendant un an qu’elle quitte alors pour Paris. Marie Cerati écrira que, de par ses idées révolutionnaires, elle était mal aimée de ses collègues comédiens.

Lorsqu’elle est arrêtée en 1794, elle indique qu’elle a vécu à Paris de ses économies et de la vente de quelques effets, et sans jamais être montée sur scène voulant se consacrer à la Révolution. Est-ce la réalité ?


La comédienne parisienne de 1792/93


Il est annoncé le 16 novembre au Théâtre de la République rue Richelieu, la pièce Phèdre[33] ; et dans le Mercure Universel du 19 novembre le début de la « citoyenne Lacombe » dans ce rôle.


« Spectacle

Théâtre de la République

La citoyenne Lacombe vient de débuter par le rôle de Phèdre.

Elle a un beau physique, de l’entendu dans l’organe ;

elle paroit entendre la scène ».


Il faut d’abord rappeler qu’un système existait alors au théâtre où un comédien ou une comédienne se présentait sur scène pour un « premier début », voire un « second » et « troisième ». Le public l’agréait alors ou non et cela déterminait son engagement définitif au sein de la troupe. Cet entrefilet peut laisser sous-entendre que cette comédienne réussit ses débuts. Après recherche, Phèdre ne fut annoncée être jouée au théâtre de la République qu’une autre fois, le 4 janvier 1793.[34]

Dans un article de 1803, mention est faite des comédiens du théâtre de la République en 1793, et une Lacombe y est indiquée. S’il s’avère que c’est elle, elle n’a pas dû jouer beaucoup de rôles, car aucune autre trace de passage sur les planches n’a pour l’instant été trouvée dans les journaux de l’époque.


Le Courrier des spectacles, ou Journal des théâtres,

30 juillet 1803


Durant la Révolution, la Comédie-Française est rebaptisée le Théâtre de la Nation ; mais des tensions existent parmi les comédiens entre les révolutionnaires dits les rouges, et les modérés voir royalistes dits les noirs. En 1791, les rouges avec Talma fondent le Théâtre de la République. Les acteurs du théâtre de la Nation furent emprisonnés pour idée contre-révolutionnaire en septembre 1793.[35]


Claire Lacombe et ses relations avec le théâtre durant la période révolutionnaire


Nous ne savons pas si Claire Lacombe est bien « la citoyenne Lacombe » interprétant Phèdre, même si lorsqu’elle fut dénoncée par la citoyenne Challa celle-ci indiqua que « la citoyenne Lacombe, comédienne avant la Révolution, état qu'elle n'a cessé de professer depuis cette époque. »[36]

En revanche, nous savons qu’en avril 1793 Claire reçoit un avantageux contrat d’une compagnie d’acteurs de Mayence lui promettant trois mille livres par an pour jouer les « premiers rôles tragiques et comiques ». Certainement, à la vue de la situation de la ville s’apprêtant à être assiégée par les armées de la Coalition, elle préfère rester à Paris.[37]

C’est à cette période que la célèbre Montansier, qui fut sous Louis XVI « directrice des Spectacles à la suite de la Cour », avec sa troupe de comédiens avait suivi l’armée de Dumouriez. Avec le repli des troupes françaises, elle venait de rentrer précipitamment à Paris. Cette tournée de la Montansier avait pour but de redorer son blason révolutionnaire, qui avouons-le était assez terne. Claire, peu dupe, déclare le 26 juin à la séance des Jacobins : [38]


« Républicains, ayant appris que demain Mlle Montansier doit se présenter à la convention pour demander une indemnité de 200 000 pour un voyage qu’elle a fait à Bruxelles, afin prétend-elle, d’y prêcher la révolution ; elle se flatte d’être appuyée des membres de la montagne. La société nous a député afin de vous prévenir, car il est bon que vous sachiez que, quand cette femme a été envoyée à Bruxelles par Roland, sans doute pour y prêcher la contre-révolution, elle a reçu du gouvernement 600 mille liv. Sans examiner quel est le prétendu succès de sa démarche, nous la croyons assez payée pour cette somme et nous espérons que vous voudrez bien prendre ma demande en considérations. »



Voici ce que l’on peut écrire sur les relations de Claire Lacombe avec le théâtre durant la Révolution. Son emprisonnement eut-il un impact sur sa carrière ?


Contrat à Nantes après sa libération


À sa libération en août 1795 à trente ans, Claire reprend difficilement son métier.[39] Le 4 janvier 1796 (14 nivôse an IV), elle signe un contrat pour monter sur la scène nantaise durant l’année théâtrale de 1796/1797 pour un émolument de 183 livres par mois.[40] Elle interprète dans la salle de grand spectacle du grand théâtre de la ville[41] les rôles de « reines, mères nobles et grandes coquettes ». Le Marchand Danglas prend la direction du théâtre le 13 mai 1796 (24 floréal an IV). Mais lors du troisième acte de l’opéra Zémire et Azor, un incendie qui fait sept victimes ravage le théâtre dans la nuit du 24 août 1796 (7 fructidor an IV). Le 4 septembre (8 fructidor) l'amie parisienne de Claire, Justine Thibault, lui enjoint de revenir dans la capitale étant prête à payer les frais de retour.[42] À Nantes, après cet incendie, l’ancienne salle de spectacle du Chapeau Rouge réouvre ses portes.[43] Le directeur Danglas et sa troupe s’y installent. Le 27 janvier 1797 (8 pluviôse an V), Lacombe y provoque un esclandre face à l’administrateur Fourmy notamment sur les conditions des comédiens. À la vue de son caractère et de son talent, il n’ose riposter. Elle obtient gain de cause, car la municipalité fait installer des loges pour les comédiens.[44]


« A cette époque, la rue Boileau n’existait pas. On ne pouvait donc parvenir à la salle du Chapeau-Rouge que par la rue de ce nom et par la rue du Calvaire, que l’on fit paver pour la circonstance. Cette dernière rue communiquait avec la grande cour du Chapeau-Rouge par un passage placé à côté du cirque qui attenait à la salle de spectacle. La Ville, le 25 frimaire, arrêta qu’il serait perçu un décime par personne, en sus du prix de chaque billet d’entrée, pour secourir les indigents qui n’étaient pas dans un hospice. Le 8 pluviôse, une scène scandaleuse qui est longuement racontée dans les Archives municipales, eut lieu à la salle du Chapeau-Rouge. Une actrice la citoyenne Lacombe, s’était placée, malgré la défense faite, dans l’orchestre. Le commissaire de service voulut la faire sortir, mais elle persista à rester. Ayant aperçu le citoyen Fourmy, administrateur, dans la loge municipale, elle vint l’y trouver et lui fit une scène des plus inconvenantes, disant qu’il n’y avait qu’à Nantes qu’on s’étudiait à avilir les artistes. Elle parlait à voix haute et ne tarda pas à ameuter la salle. Enfin elle quitta la loge et alla se remettre à l’orchestre. Fourmy n’osa pas la faire expulser, craignant : « que cette femme, extrême en les passions, n’effectuât la menace qu’elle avait faite, d’abandonner le spectacle, où elle montre des talents qui balancent peut-être ses défauts, la font chérir et la rendent intéressante. » Pour éviter le retour de pareilles scènes, la municipalité arrêta : « qu’il demeurait expressément défendu à toute autre personne que les musiciens de se placer dans l’orchestre, et enjoignit au citoyen Danglas, directeur, de veiller à son exécution, sous sa responsabilité personnelle... de mettre à la disposition des artistes une loge ou deux de chaque côté de l’orchestre, étant de toute justice qu’ils ne soient pas privés de la vue du spectacle. »


Claire renouvelle son contrat le 9 avril 1797 (20 germinal an V) avec Danglas (alors indiqué directeur du grand théâtre de la République).[45] Elle est alors en couple avec un dénommé Gabriel Defoy (ou de Foye), acteur spécialisé dans les rôles comiques[46]. Mais, ruiné, le directeur Danglas s’enfuit durant l’automne 1797 (vendémiaire an VI) et les artistes se réunissent en société pour poursuivre la saison. Julien-Sévin, directeur de la troupe concurrente du Bignon-Lestard, s’associe avec la troupe du Chapeau-Rouge et prend la tête de la société des artistes. Mais tous les comédiens ne sont pas retenus créant une animosité entre eux, la situation de la scène française était fort difficile en cette période, et à Nantes tout particulièrement.[47] Claire s’endette, au point que le 31 décembre 1797, le lieutenant général Souple lui réclame 36 livres en numéraires sous peine de poursuite. [48]


Retour à Paris


À la fin de leur seconde saison, Claire et Gabriel rentrent à Paris le 1er juin 1798.[49] Le même 1er juin, Charles-Barnabé Sageret, qui dirige aussi le théâtre Feydeau et celui de la République, entre en fonction comme directeur du théâtre de l’Odéon. Son souhait est de réunir les trois théâtres et de reconstituer la troupe des Comédiens français. Claire y eut-elle un engagement ?Toutefois, vu le rythme effréné des représentations, les comédiens et comédiennes se révoltent mi-janvier 1799. Le 18 mars de la même année, le théâtre de l’Odéon brûle. La situation des comédiens et comédiennes de cette période déjà bien précaire s’aggrave. « Le Courrier des Spectacles » pourtant fort disert sur les comédiens et comédiennes jouant sur les planches parisiennes en 1798 et 1799 ne mentionne aucune Lacombe.