Qui livra le trésor de Lescure pour échapper aux noyades de Nantes ?

Dans les prisons de Nantes, il y avait un voiturier qui livra le trésor de Lescure, pour ne pas en Loire être jeté par les hommes de Carrier.[1]


Article de Christelle Augris

Les mémoires de la marquise de La Rochejaquelein, succès de librairie dès leurs parutions, relatent les évènements que vécut Victoire de Donnissan épouse du célèbre général Vendéen, Louis de Salgues de Lescure. Elle deviendra marquise de La Rochejaquelein en épousant un frère cadet du généralissime Henri. Au gré des pages, elle y rapporte le début du soulèvement de 1793, la virée de Galerne et sa vie jusqu’à la pacification. De par cet ouvrage, et de ses multiples rééditions, nombre d’obscurs combattants, d’amis très chers, sont sortis de l’oubli. Mais quelquefois, par « tact », elle ne donne pas le nom de la personne citée. Ainsi dans un passage, elle indique comment une partie de sa fortune pourtant cachée fut découverte par les Républicains :

« (…) Avant la guerre, j’avais fait cacher mon argenterie, qui était très considérable, par un vieux et fidèle domestique, nommé Lefèvre (…) le jour de l’incendie du château[2], j’eus l’impudence d’envoyer un commissionnaire, que je croyais sûr, pour savoir si ma grande cache d’argenterie avait été prise, de manière que je la lui indiquai. Depuis, lors des noyades de Nantes, étant au nombre des victimes, il dit savoir où était un trésor ; on le retira des bateaux, et dans une incursion, les Bleus le menèrent chez moi ; ils prirent l’argenterie et le reconduisirent au Bouffay, où il aurait péri également sans l’amnistie. Je lui aurais pardonné sa faiblesse, mais depuis, soit crainte, soit changement, il s’est jeté dans le parti révolutionnaire »[3].


Par les documents d’archives, nous connaissons plus de détails sur ce « commissionnaire ». Voici donc l’histoire de cet homme qui s’appelait Jacques Bichon.

Son grand-père paternel était marchand de Niort, son père marchand poêlier avait épousé à Moncoutant Marie Françoise Claire Laneuville fille d’un employé dans les Fermes du Roi (elle avait comme oncle maternel Alexandre Texier notaire de Courlay.)[4]


Jacques Bichon né en octobre 1760 à Moncoutant y épousa en 1782 à Marie (Perrine) Rabani (Rabany) de Boismé.[5]



Il était chapelier à ce moment-là, mais lors de la naissance de son fils, Pierre-Joseph le 27 mai 1789[6], il était noté marchand[7].




Toutefois, il indiquera en 1794 être voiturier, et il sera même noté voiturier d’une certaine Madame de Sauvaget.[8]

À la veille de la Révolution, il habitait donc Boismé, petite commune du nord des Deux-Sèvres où le château de Clisson était le lieu d’habitation de Madame de Sauvestre de Clisson, veuve Salgues de Lescure, grand-mère maternelle du futur général Vendéen. Ce dernier en hérita lors du décès de sa grand-mère, et ira s’y réfugier durant l’été 1792.

Comme de nombreux boisméens, il suivit certainement Lescure lors des combats. En effet, lorsque le deux juillet 1793, les troupes de Westermann brûlèrent le château de Clisson à Boismé ainsi que ses dépendances et greniers, la Marquise qui se trouvait à Châtillon-sur-Sèvre (aujourd’hui Mauléon) le fit aller vérifier discrètement si la cache dans le parc n’avait pas été trouvée.



Emporté dans la déroute qui suivit la bataille de Cholet, le 17 octobre 1793, comme quasi tous les proches de Lescure, lui, sa femme et son fils traversèrent la Loire et participèrent à la virée de Galerne.

Après la terrible bataille du Mans du 12 et 13 décembre, les restes de l’armée essayèrent de franchir la Loire pour revenir dans leur région.



Mais le 16 décembre, à Ancenis, hormis pour Henri de la Rochejacquelin, Stofflet et une poignée d’hommes, ce fut un échec. Ceci fit réaliser à bon nombre que c’était la fin et que la survie ne pouvait être qu’individuelle ou par petits groupes. Les faits leur donnèrent raison, car le 23 décembre à Savenay, les restes de l’Armée catholique et royale commandée par Lyrot furent anéantis et peu échappèrent à la curée d’après bataille.

Avec sa femme enceinte de 4 mois et leur fils âgé de quatre ans et demi, Jacques Bichon resta caché dans un bois près d’Ancenis pendant près de trois semaines. Était avec eux, leur ami Pierre Joseph Cottet domestique de Madame de Donnissan, comme l’indique ce dernier dans un interrogatoire ultérieur :

« (…) Répond qu’il passa la Loire et se rendit à Ingrandes avec la même lirissan (Donissan) et que là il quitta celle-ci et se cacha dans un bois à une lieue et demie d’Ingrandes avec son ami, sa femme enceinte et un enfant de quatre ans de ce dernier. Interrogé du nom de cet ami et de sa profession, répond que cet ami s’appelait Jacques Bichon, marchand de volailles, beurre et autres comestibles. Interrogé combien de temps il est resté caché dans ce bois. Répond qu’il y resta de 15 jours à trois semaines (…). [9]



Certaines âmes charitables du voisinage leur apportaient des vivres, des informations concernant les patrouilles républicaines et des rumeurs concernant l’Armée catholique et royale:

« diverses personnes du voisinage dont il ignore les noms leur apportaient à manger. Que même elles (mots illisbles) détention de leur apporter de la paille pour les chevaux. »


En ce mois de décembre 1793, ils décidèrent alors de tenter leur retour outre Loire en passant par Nantes, après avoir déposé, semble-t-il, des porte-manteaux chez un dénommé Boissière à Héric.[10]

« (…)Répond que toujours avec la même compagnie, il passa par Nord, Héric, la croix blanche et se rendit à Nantes avec cette compagnie.

Interrogé dans qu’elle maison de Nantes alors

Répond qu’il se présenta directement au dept (département) toujours avec la même compagnie. (…) »

En fait, avec l’accord des Donnissan et de leur fille veuve de Lescure, ils faisaient partie comme quasiment tous les domestiques de ces derniers d’une troupe de 150 cavaliers qui à Nort-sur-Erdre décida de se constituer prisonniers. Cette décision faisait suite à une rumeur stipulant que tout insurgé se rendant avec les armes serait amnistié lui et les siens, s’il s’engageait du côté Républicain. Ils avaient le projet de pouvoir un jour déserter et ainsi rejoindre la Vendée. Ce fut donc une troupe de près de cent cinquante cavaliers qui arriva fin décembre à Nantes pour déposer les armes. Malheureusement, comme le craignaient la marquise et ses parents, c’était un leurre.


« cent cinquante cavaliers, presque tous domestiques, se rendirent à Nantes. De ce nombre étaient tous les nôtres excepté les deux femmes de maman. Ils nous avaient demandé, dès Ancenis, ce que nous voulions qu’ils fissent. Notre réponse fut que nous les laissions libres, que chacun ne cherchât plus qu’à sauver sa vie individuellement et prît le meilleur parti qu’il croirait. Ils prirent le parti celui de se rendre à Nantes sur le bruit d’une amnistie pour ceux qui viendraient armés et s’engageraient dans les Bleus. Ils nous en avaient parlé, de l’espoir de déserter ensuite pour rejoindre les émigrés. Nous leur avions dit bien dit que nous croyons que c’était un piège. Mais sur leur demande très honnête, si nous les soupçonnions d’avoir changé d’opinion et si, sous ce rapport nous nous opposions, nous les assurâmes avec vérité que ce n’était que par la crainte que l’amnistie ne fût fausse, et que dans tous les cas, nous comptions sur eux. Nous n’en reparlâmes plus, ils partirent ; c’étaient des gens, la plupart, pleins d’un courage supérieur. ; je raconterai plus loin leur triste fin (…) »[11]


Après avoir été fouillés et défaits de leurs effets personnels, ils furent tous envoyés en prison à l’Entrepôt des cafés comme l’indique Cottet : « (…) Interrogé ce qu’il devint ensuite.

Répond qu’il fut fouillé au dept (département) ainsi que son ami et qu’ils furent tous les quatre envoyés à l’Entrepôt (…) »

Ces cent cinquante cavaliers disparurent sans même un procès, la prison de l’Entrepôt était la plus terrible de Nantes, comme le précise Alfred Lallié :


« Les prisonniers du Bouffay, des Saintes-Claires et du Bon Pasteur endurèrent sans doute de grandes souffrances, mails la plupart d’entre eux, après avoir échappé à la contagion et à la guillotine, recouvrèrent leur liberté. Il en fut autrement de ceux de l’entrepôt, qui, sauf de rares exceptions, n’entrèrent dans cette prison que pour mourir dans un délai plus ou moins rapproché.

Tous ne périrent pas de la même façon, mails ils périrent tous ; la noyade, la fusillade ou la maladie se les partagèrent en proportions inégales »[12]


L’horreur était telle dans cet endroit que certains chirurgiens s’étonnaient de ne plus revoir le lendemain des femmes ayant eu un sursis la veille pour grossesse[13]. Cela fut le cas pour Mary Rabany, l’épouse de Jacques Bichon qui pourtant enceinte de quatre mois fut envoyée sans jugement sur une gabarre pour y être noyée comme tant d’autres dans la Loire rebaptisée “fleuve révolutionnaire”. Son fils disparut, très certainement emporté par les maladies sévissant dans les prisons comme le typhus notamment.


Lorsqu’arriva le tour de Jacques Bichon d’être sorti des geôles pour y être aussi jeté dans la Loire, il trouva un moyen désespéré pour survivre. En effet, afin de sauver sa vie il indiqua savoir où était caché le trésor du général Lescure. Ses dires semblant cohérents, on le transféra au Bouffay le 11 janvier 1794. Le 23 du même mois, il guida une compagnie commandée par Vesco, capitaine adjoint du général Vimeux jusqu’à château de Clisson, et les républicains trouvèrent bien l’argenterie au lieu indiqué dans le parc.

Et ce trésor fut conduit à Saumur distant de près de 70 km de là. Une lettre de Bourbotte et de Turreau[14] adressée à la Convention nationale le 6 pluviôse mentionne fièrement :



Saumur, le 3 pluviôse, l’an 2e-

Nous vous adressons citoyens collègues par la diligence, quatre cents marcs d’argenterie (12,645 livres ou 12,448 francs). Ils ont été trouvés dans les ruines du fameux château de Lescure. Ils composaient la vaisselle plate de ce chef de la ci-devant armée catholique ; passée et purifiée au creuset national, elle sera au moins utile à la république (…)[15]



Trois jours plus tard, le 26 janvier de retour de Boismé, Bichon fut de nouveau enfermé au Bouffay.[16] Cottet est transféré avec lui, les deux avec la mention “sauvé des brigands” (sic)…



Joseph Cottet avait aussi réussi à survivre de manière “étonnante”. Cottet lorsque plus tard se justifiera d’une accusation d’aide envers la veuve de Lescure déclara : “Répond que son camarade et lui ayant dénoncé et fait trouver l’argenterie caché en terre de la dame lescur, ils craignaient que s’ils la retrouvaient dans ces parages, elle ne cherchat à les faire détruire.” [17]

Suite à cette découverte du trésor, Bichon bénéficia du soutien de certains républicains parmi les plus modérés, comme le démontre ces deux témoignages :


“J Bichon Fut sorti du Bouffay par les citoyens Blordier, Guesdon et… au mois de nivôse an 2, et conduit par eux sous les ordres du citoyen vesco, capitaine adjoint du général Vimeux[18], jusqu’au château du ci-devant Lescure près Bressuire ou le dit Bichon avait déclaré savoir une cache, que venu sur les lieux qu’il nous a indiqués, et avoir fouillé, nous avons déterré quatre cents marcs d’argenterie qui ont été transportées sous notre escorte jusqu’à saumur où le citoyen Vesco les a remis entre les mains du représentant du peuple Giraud, avons attesté entre autre que le dit j Bichon s’est comporté pendant tout ce temps qu’il a été avec nous en bon citoyen et que par sa conduitte nous ne l’avons pas traittés comme un détenu, méritant que l’on s’intéresse à son malheureux sort, et que nous l’avons reconduit le sept pluviose dans la ditte maison du Bouffay."[19]


“Je soussigné atteste avoir signé un certificat ainsi que les citoyens blordier et guesdon au pied d’une requète signée par le nommé g bichon, détenu dans la maison du Bouffay laquelle attestation porte que nous avons pris le dit bichon au mois de nivôse dt dans la ditte maison du bouffay que nous l’avons escorté sous les ordres du citoyen Vesco capitaine adjoint au général vineux jusqu’au château du cidevant Lescure, près Bressuire, ou le dit bichon avait déclaré scavoir une cache, que venu sur les lieux qu’il nous a indiqué, l’avoir fouillé et fit fouillé nous avons déterré quatre cents mars d’argenterie qui ont été transportées sous notre escorte jusque à Saumur ou le citoyen Vesco les a remis entre les mains du représentant du peuple giraud, avons attesté en outre que le dit J bichon s’est comporté pendant tout ce temps qu’il a été avec nous en bon citoyen et que par sa conduite nous ne l’avons pas traités comme un détenu, méritant que l’on s’intéresse à son malheureux sort, et que nous l’avons reconduit le sept pluviose à la ditte maison du Bouffay… messidor l’an 2 de la république une et indivi