Quitter le pays comme émigrette et revenir en tant que yoyo, l’étonnant parcours d’un jouet.



par Christelle Augris


« Journal des Luxus und der Moden » d'octobre 1791


Qui ne connaît pas le yoyo, ce jeu d’enfant qui depuis cent ans a vu de multiples retours de faveur ? Mais le fait qu’une partie de son histoire en Europe soit liée à la Révolution française est un peu moins su. Voici donc un petit article sur l’émigrette son ancienne dénomination.


Plusieurs pistes sont évoquées concernant l’origine de ce jeu, certains le reconnaissent sur des vases grecs du Ve siècle[1], d’autres pensent le retrouver sur des carreaux de Delft du milieu du XVIIe[2], mais il est difficile de tracer ce jouet pourtant parmi les plus anciens avec la toupie et les osselets notamment.


kylix attique, v. 440 av. J.-C., Antikensammlung Berlin


La théorie la plus acceptée est qu’il serait originaire d’Asie mille ans avant notre ère et qu’il proviendrait avec le diabolo d’un même antique jeu chinois. L’un de ces deux jouets étant certainement l’évolution de l’autre. De Chine, il se serait implanté en Asie comme au Japon et aux Philippines, où selon des traditions orales il aurait été utilisé au XVIe siècle comme arme à la fois pour la chasse et la guerre. Au milieu du XVIIIe le yo-yo était connu en Inde, d’où il arriva en Europe en tant que jouet oriental, le bilboquet lui cédant les faveurs du public.


Lady with a Yo-yo Northern India

(Rajasthan, Bundi or Kota) Brooklyn museum


Effectivement, à la fin du XVIIIe siècle, il est avéré que ce jouet était présent dans les royautés française et anglaise. Les Britanniques le connaissaient sous le nom de « bandalore » ou quelquefois « quizz ». Dans un article du « Journal des Luxus und der Moden » de janvier 1792 F. J. Bertuch indique que le jouet serait originaire du Bengale où, pour l’amusement d’une princesse, il fut inventé sous le nom de « Bandelira » ou « bandelure, »[3] ; même si un érudit britannique du XIXe le signale comme un mot français, origine fort peu probable.[4]


aquarelle sur papier (vers 1830) de Patna représentant un tourneur sur bois entouré de jouets dont une figurine d’une femme avec un yoyo (V&A collections)


Le quatrième comte d’Orford, Horace Walpole, dans une lettre du 12 octobre 1790 le mentionne en tant que Bandalore.[5] La même année Elizabeth Sibthorpe dans une obscure pièce « Pinchard Dramatic dialogues for the use of young persons » l’appelle également « le Prince de Galles »[6] ; car au début de 1791, un exemplaire de ce jouet fut entre les mains dudit prince qui l’offrit à sa maîtresse lady Fitzherbert. Il est dit aussi que le duc de Wellington s’y était adonné[7]



Le Prince de Galles est ainsi représenté en jouant selon une caricature du 28 février 1791

(Hand-coloured etching © The Trustees of the British Museum)

Nous savons aussi qu’outre-Manche, enfant Louis Charles de France futur Louis XVII possédait un exemplaire de ce jouet en bois de citronnier à motif de rosace en or.[8] De plus, le musée Leblanc-Duvernoy d’Auxerre expose un tableau attribué à Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun intitulé « l’Enfant jouant à l’Émigrette. » longtemps considéré comme un portrait du dauphin, et qui daterait de 1790.[9]




Ce passe-temps d’oisifs aristocrates, quelquefois surnommé roulette, était fabriqué principalement en bois, si possible de noyer ou d’acajou, ou en argent ou en ivoire,[10] et pouvant être serti d’or.

Selon le même article de F.J. Bertuch de janvier 1792, le jouet arriva en Allemagne en passant par la Normandie, puis les Flandres et les Pays-Bas[11] où il fut connu comme le « joujou de Normandie »[12].



Publicité sur le « joujou de Normandie dans « le Leydse Courant » du 8 avril 1791(journal néerlandais)



En décembre 1791, il fut même publié un « almanach de joe joe » avec de nombreuses illustrations sur le sujet[13]




Ce jouet était aussi appelé « Kinard »[14] ou « Cran », et simultanément à son arrivée par la Normandie, les Anglais durant l’été 1791 l’auraient popularisé dans les villes d’eaux d’alors comme Spaa, Aix-la-Chapelle, Pyrmont et Carlsbad.


Ainsi, en cet été 1791, les Émigrés français venus par pléthore à Coblentz (Coblence), certains dès la prise de la Bastille, trompèrent leur ennui, mais aussi leurs angoisses de cette façon. Madame de Lage de Volude amie et dame de compagnie[15] de la princesse de Lamballe y jouait alors qu’elle résidait à Aix-la-Chapelle,[16] Madame de Bouffon (certainement Marguerite Françoise Bouvier de la Mothe de Cepoy, comtesse de Buffon par son mariage) en possédait un orné de diamants et d’une valeur 2400 livres…[17] Mais à l’automne 1791, des lois concernant les biens des Émigrés obligèrent certains à revenir dans leur patrie.[18] Leurs nombreux aller-retours selon les événements suscitaient encore la plaisanterie. Ces mouvements de va-et-vient entre la France et l’étranger évoquant celui du yoyo, le jouet fut rebaptisé « émigrant », « émigrette », « jouet de Coblentz » ou « émigrette de Coblentz ».



Détail d’un éventail représentant le roi de Prusse et l’empereur autrichien

discutant avec un émigré français jouant au yo-yo

© Coutau-Bégarie et associés[19]


Toutefois, lors d’un souvenir d’un acteur concernant les représentations de « Richard Cœur-de-Lion » en 1791 dans la région lilloise, il est dit que selon le parti dont on voulait se moquer, ce jouet s’appelait soit « l’émigré », soit « le patriote ».[20] Dans un ouvrage allemand de 1792 « Zu singendes Lied und Vaudeville unter und auf das allerliebste, allgemein beliebte und unterhaltende Joujou de Normandie» témoignage de l’arrivée en Allemagne de la mode de ce jouet, une caricature montrait trois singes jouant avec des yoyo et habillés à la mode révolutionnaire française.[21]



Cette identification du yoyo aux patriotes fut plus qu’anecdotique ; le nom d’émigrette et sa référence aux partisans du roi prit le dessus, comme les paroles d’une chanson fort célèbre dès 1790 : « quelqu'un qui dit bien s'y connaitre l'appelle jeu des émigrants. Et sur ce nom chacun s’accorde, l’on y trouve à la fois et la roue et la corde ! »[22]

Comme tout distraction à la mode,[23] on voyait l’émigrette sur les promenades[24], dans les salons ; et toutes les devantures des boutiques parisiennes la mettaient en valeur. Ainsi le bazar du Singe vert, rue des Arcis, à Paris, en fit fabriquer vingt-cinq mille en quelques jours.[25] Il fut écrit concernant un dénommé Panier ayant monté un éphémère théâtre (de l’Estrapade) durant la période 1791/1792 et qui y perdit sa fortune, qu’en tant que tourneur de formation, il avait « regretté amèrement ses chaises de pailles, ses quilles et ses émigrettes »[26]. Une actrice qui en joua adroitement sur scène connut un grand succès pour sa prestation[27].



Monument esthématique du XIXe siècle : les modes de Paris,

variations du goût et de l’esthétique de la femme


Ce témoignage d’un contemporain décrit ce phénomène durant l’été et l’automne 1791 :


« En ce bon temps de liberté, malgré que le peuple de Paris n’eût pas toujours du pain à discrétion, il riait, chantait, dansait et buvait, Dieu sait comment. D’un autre côté, les plaisirs d’une classe des Français étaient des vrais plaisirs ; on sortait de France, on rentrait en France, et c’était à qui ferait le plus de folies. L’émigration était tellement à la mode ; qu’on allait de Paris à Coblentz et de Coblentz à Paris, comme on va à Saint-Cloud par mer et, comme on en revient à pied par terre. Il n’existait pas encore de lois contre l’émigration. Ces promenades (c’est ainsi qu’on les appelait) fournirent tellement matière à la plaisanterie, que le bon Parisien n’était plus que l’enfant de la joie. Le joujou en main (l’émigrant ou l’émigrette), et il fallait des joujoux pour passer le temps, faisait rire aux éclats ceux qui le portaient comme ceux qui ne le portaient pas. On donne au jour de l’an, pour amuser les enfans, des Polichinelles, des Pierrots, des Arlequins, et même des petits chevaux de carton ; mais nos bons Parisien n’avaient pas tout à fait cela en main ; vraiment c’était bien autre chose : c’était une petite roue attachée à un cordon de soie qui montait et descendait par le moyen du mouvement de la main, et qu’on appelait émigrant ; et même dans les spectacles, dans les rues, dans les promenades publiques, jeunes comme vieux, petits comme grands, tout le monde avait son émigrette, et c’était à qui le ferait danser, en chantant : « saute, saute mon émigrant. » Il n’y avait pas jusqu’à nos chers qui s’en amusassent pour rire en famille. Ce joujou devint tellement à la mode, que, du nord au midi, de l’est à l’ouest, tous les Français avaient en main cette folie nationale, qui n’était rien autre qu’un ridicule dirigé contre les émigrés qui sortaient de France et y rentraient de même, sans qu’ils trouvassent d’opposition, du moins quand ils n’étaient ni connus ni poursuivis. Ce grelot de la folie qu’on pouvait appeler à cette époque, le passe-temps des Français, ne fut pas d’une bien longue durée ; il fut suivi bientôt de larmes de douleurs (…) »[28]


Durant tout l’automne et l’hiver 1791 le jouet continua à connaître une grande vogue, et comme cette mode était venue des Émigrés, les partisans du roi adoptèrent ce jouet et ce fut dit-on un de leur signe de ralliement notamment sur la terrasse des Feuillants.[29] Voici comment sous le Consulat, la mode de ce jeu fut expliquée :


« Cependant les émigrations se multipliaient tous les jours davantage; la cause en était dans la détermination prise par le roi de s’éloigner de Paris : on ne voyait que des voitures qui prenaient la route de la frontière, et se rendaient à Trêves, à Spire, et surtout à Coblentz, qui était le rendez-vous général de l’émigration. D’autres en revenaient aussi pour prendre des instructions dans l’intérieur, et concerter leurs plans. C’était un mouvement continuel qui faisait jeter les hauts cris aux amis de la révolution, et devenait une source continuelle de dénonciations et de désordres. Pendant qu’une partie des Français se tourmentait ainsi, une autre s’amusait des courses des émigrans (c’était alors le terme). On avait fabriqué une espèce de roulette suspendue à un cordon, au moyen duquel on la fesait descendre et remonter sans cesse sur elle-même ; on appelait cela une émigrette. À la porte des boutiques, dans l’intérieur des maisons, aux fenêtres, on ne voyait que des femmes, des enfans, des jeunes gens jouer continuellement à l’émigrette lin objet de commerce considérable ; mais les événemens apprirent bientôt que l’émigration ne pouvait finir par un jeu. »