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Un révolutionnaire de province, Nicolas Anne Gabriel Sergent.


Le Musée Bowes, musée d'Art situé à Barnard Castle, dans le comté de Durham, possède dans ses collections un tableau d’un révolutionnaire français portant la cocarde tricolore sur son chapeau. Ce tableau datant vraisemblablement de 1862 est signé du peintre académique Jacques Eugène Feyen.



Voici la traduction de la notice le concernant :

« – Grand-père de Mme Bowes, durant la Révolution française, il commanda un bataillon pendant la guerre de Vendée. De retour à Paris, il est faussement accusé et condamné à mort en 1792 (sic), mais échappe à la guillotine. Il est dit avoir été réalisé lors de son emprisonnement en 1792.

Titre Monsieur Sergent »[1]


En cherchant d’autres œuvres de l’artiste dans la collection de ce musée, nous découvrons un portrait de Monsieur Bowes et de la sœur aînée de son épouse née Coffin-Chevallier[2]. Nous découvrons aussi que l’œuvre de Feyen est une copie demandée par madame Bowes d’un fort beau dessin au crayon, original où la cocarde tricolore semble absente[3].



Après quelques recherches afin d’identifier ce Sergent, tâche qui s'est avérée ardue de par le grade militaire et un Conventionnel portant le même patronyme, même si ce dernier après son mariage avec la sœur du général Marceau se fit appeler Sergent-Marceau. La piste du dénommé Sergent représenté dans ce dessin est retrouvée grâce à un passeport datant de 1848 et conservé aux Archives du Musée. Il s’agit de celui de la mère de Joséphine Bowes, Marie Madeleine Antoinette Sergent épouse Coffin-Chevallier. Il est dit qu’elle est née à Saint-Dizier (Haute Marne)[4].

Il s’avère que ce citoyen Sergent est un personnage intéressant et représentatif de nombreux révolutionnaires de province. Voici donc, ce que l’on peut dire pour l’instant sur lui.


Les débuts

Nicolas Anne Gabriel Sergent est né en Champagne à Saint-Dizier le 6 mai 1756, fils de François, contrôleur des actes des notaires de Saint-Dizier, et de Marie Vatrin[5].


Acte de baptême de Nicolas Anne Gabriel Sergent (Archives de l'Aube)

Il devient lui-même avocat au Parlement, puis succédant à un dénommé Jean Jacques Chaperon, il obtient la charge de procureur de la ville et du baillage de Troyes d’avril 1785 à avril 1787[6]. Il épouse à Paris en septembre 1787, Jeanne Élisabeth Michel veuve Chaperon de la paroisse de Saint-Germain le Vieux[7]. De ce mariage, la naissance d'une fille prénommée Marie Madeleine Antoinette Sergent est déclarée à Saint-Dizier en décembre de la même année dont le parrain est Maximilien Marie Jean Jacques Chaperon[8]. En 1788, Sergent est nommé Commissaire national du tribunal du district de Troyes[9].


Ce juriste de province, progressiste, successivement membre de plusieurs loges maçonniques[10], embrasse les idées de la Révolution et va devenir proche des Jacobins. À la vue de sa proximité avec la famille Chaperon, c’est très certainement lui le dénommé Sergent, avocat à Paris qui défend les frères François et Benoit Chaperon, huissiers impliqués dans des troubles à Troyes durant l’été 1789, troubles ayant entraîné l’assassinat du maire de la ville[11].


En novembre 1791, procureur général syndic du département de la Haute-Marne, dans le cadre de sa mission il a à affronter une émeute de la disette dans la ville de Chaumont. Ses habitants ne veulent pas que les convois de blés destinés pour la capitale quittent leur commune ; ce qui crée de fortes dissensions entre les Corps administratifs du département et de la ville. Le 9 novembre, sa vie est même mise en danger lorsque les séditieux forcent le barrage de quelques Gardes nationaux pour entrer dans les locaux municipaux où il se trouve alors en délibération. Poursuivi par les insurgés jusque dans les champs, il gagne précipitamment Bologne puis séjourne pendant un temps à Saint-Dizier où il avertit les députés du département et les ministres parisiens de la situation[12]. Avec sa famille, il doit se réfugier à Wassy[13]. Sa plus jeune fille Nicole Anne y décède 8 décembre 1791[14], et selon lui la fuite fut une raison de sa mort. Ne se sentant pas soutenu par les corps constitués de la ville de Chaumont ni du département, il démissionne de ce poste. Voici, sa longue lettre de démission emplie d’amertume :


« Wassy, le 1er mars 1792

Messieurs et chers collègues, en acceptant la place importante de procureur général syndic, je ne m’étais pas dissimulé que, devenu par les calomnies des malveillants l’objet de la haine des ennemis du bien public et surtout de celle des prêtres séditieux, mes fonctions seraient pénibles, difficiles et même périlleuses, l’exemple de mon prédécesseur, qui a vu sa vie menacée par une insurrection populaire évidemment suscitée puisqu’elle n’avait pas même de prétexte, ne pouvait manquer de m’éclairer sur ce qui m’attendait moi-même. Mais j’avais espéré qu’un dévouement absolu aux devoirs de ma place, manifesté par l’activité du travail et l’impartialité la plus scrupuleuse dans mes fonctions, remplirait le double but que je m’étais proposé : celui de répondre à la confiance de mes commettants en servant la chose publique, et celui de forcer les malveillants à estimer du moins l’homme que la différence d’opinion leur avait fait calomnier. J’avais compté d’ailleurs que l’administration, chargée de l’exécution des lois, trouverait toujours dans le civisme des citoyens du chef-lieu un appui suffisant, non seulement pour la sûreté individuelle de ses membres, mais surtout pour le maintien de son autorité. J’étais à peine arrivé à Chaumont qu’un peuple égaré parlait de renouveler et d’exécuter sur moi la tentative faite sur mon prédécesseur. Il en fixait le jour qui était le rassemblement du conseil, et, lorsque des grains furent arrêtés, j’ignorais encore cette arrestation que déjà les séditieux demandaient ma tête.

Ceux d’entre vous, Messieurs et chers collègues, qui furent mes collaborateurs ont vu quelle a été ma conduite pendant trois jours d’insurrection, et quelle a été celle des citoyens de Chaumont qui, malgré les différentes réquisitions, ont refusé force à la loi et tout secours aux administrateurs même, en sorte que l’autorité administrative a été impunément méprisée, et que, forcés de fuir, nous nous sommes vus poursuivis par les séditieux jusque dans les champs. Dois-je ajouter ici qu’échapper personnellement aux dangers qui m’ont entouré, je n’en ai pas moins fourni une victime, perte cruelle dont le souvenir douloureux remplira d’amertume le reste de ma vie. Maintenant je vous dois, Messieurs et chers collègues, le résultat de mes réflexions. Sans entendre tirer ici aucune conséquence, ni de la résistance qui s’est constituée sous les yeux mêmes du conseil assemblé, ni des troubles qui se sont successivement manifestés depuis à Chaumont, ni de la poursuite tardive entreprise contre les acteurs de la sédition, ni de l’affectation des témoins et du tribunal à n’apercevoir qu’un petit nombre de coupables, lorsque cependant il ne s’agit plus de la vengeance personnelle d’un homme qui a depuis longtemps pardonné par son silence, mais bien de celle de l’autorité administrative méprisée impunément, ce qui est de toute autre importance, il m’est évident que je ne dois plus conserver une place qu’il ne serait pas en mon pouvoir de remplir, selon le vœu de ceux qui m’y ont appelé. Mon personnel ayant si violemment excité la haine des malveillants et étant devenu un sujet de sédition à Chaumont, il sera plus utile à la chose publique de remettre mes fonctions en d’autres mains ; mon successeur, inconnu aux méchants et non encore atteint de leurs calomnies, aura le temps, j’aime à le croire, d’opérer tout le bien auquel il m’eût été doux de concourir.

Je déclare donc, Messieurs et chers collègues, que je me démets formellement de la place de procureur général syndic, à l’effet d’être pourvu à mon remplacement, conformément à la loi.

Permettez-moi, Messieurs et chers collègues, de vous offrir ici l’assurance bien sincère des regrets que me fait éprouver une séparation aussi malheureuse qu’elle a été imprévue. Je vous le dis avec toute la franchise dont je fais profession. Je me suis souvent applaudi d’avoir des collaborateurs, dont les lumières et le civisme m’étaient de sûrs garants que nos travaux communs eussent servi efficacement à faire jouir nos concitoyens des bienfaits d’une bonne administration. Il m’était en même temps bien flatteur de croire que, réunis par les fonctions, nous l’étions déjà aussi par les liens de l’amitié. Ce serait pour moi une consolation bien douce de penser que mes regrets seront partagés. Je suis avec un fraternel attachement, Messieurs et chers collègues, votre très humble et très obéissant serviteur.

N.-A.-G-. SERGENT, homme de loi. [15]»


Installé à Wassy, il achète une étude d’avoué où il réside peu de temps[16].




Guerres de Vendée

On le retrouve en février 1793 à Troyes dans le département voisin de l’Aube, ville où demeurent les frères Chaperon dont il est proche. Il y exerce la fonction de commissaire national près le tribunal du district[17]. Notons que son oncle paternel était apothicaire depuis de nombreuses années dans cette commune[18]. Sergent est orateur de la Société populaire de Troyes dénommée « la Société des Amis », il y prend fermement position en juin contre le fédéralisme[19].

Suite aux évènements du printemps, et sous l’impulsion de la Société populaire, et les encouragements de Fouché en mission dans le département, il est décidé de lever un bataillon de volontaires de l’Aube destiné à combattre en Vendée. Sergent est élu le 9 juillet 1793 capitaine de la 5e compagnie de fusiliers et de canonniers du bataillon[20]. La compagnie quitte Troyes le 16 juillet, et non plus comme prévu initialement pour la Vendée, mais suite au mouvement fédéraliste de l’Eure, prend la direction de la Normandie[21]. Elle est indiquée à Caen le 5 septembre[22]. Comme les compagnies des volontaires de l’Aube avaient été scindées en deux, certains étaient partis directement sur Tours pour aller combattre en Vendée, les autres en Normandie. Les compagnies sur Tours prirent le nom de 4e bataillon de l’Aube, et celles en Normandie sous les ordres de Sergent, celui du 6e bataillon de l’Aube[23].


Le mouvement fédéraliste de l’Eure ayant été déjà battu, le 6e bataillon incorporé à l’armée de Côtes de Cherbourg du général Tilly, descend de Normandie pour combattre l’armée Vendéenne durant la Virée de Galerne[24]. Il prend part à la bataille du Mans du 12 et 13 décembre, et reçoit les honneurs des rapports Républicains :

« (…) les bataillons de l’Aube, de la Dordogne et généralement tous ceux aux ordres du général Tilly, et dont nous n’avons pas encore pu nous procurer les noms, se sont disputé d’audace et d’intrépidité ; chaque soldat était un héros dans ces légions républicaines (…) »[25].


Bataille du Mans, gravure anonyme

Il en est de même à Savenay le 23 décembre, où le soir de la bataille « Le 6e bataillon des volontaires de l’Aube, les 6e et 31e régiments, ci-devant Aunis et Armagnac, ont conservé la réputation qu’ils s’étaient acquise au Mans »[26].

Après Savenay, le bataillon est stationné à Nantes qu’il doit quitter pour commencer à pourchasser l’armée de Charette. Toutefois, il a perdu sa motivation comme le commissaire Benaben l’écrit le 9 nivôse (29 décembre) à Port Saint-Père :

« (…) la division de Tilli partit, hier, à quatre heures, pour se rendre au Port St Père où nous avons biwaqué. J’ai eu l’occasion d’observer combien le séjour des grandes villes était funeste aux troupes les mieux disciplinées. Quoique la division de Tilli eût ordre de se porter toute entière au Port-St-Père, il ne se présenta guère que la moitié, lorsqu’il fallut partir. Tout le bataillon de l’Aube, à l’exception de son commandant, refusa net de marcher, ce qui engagea le général Carpentier à lui enlever son drapeau et à le placer au centre de la brigade. Je fus un de ceux qui l’aidèrent dans cette expédition (…) [27]. »


Portrait de François Athanase Charette de La Contrie, pastel anonyme, réalisé entre 1793 et 1796. — Conseil général de la Vendée - Conservation départementale des musées, Domaine public

Dans une autre lettre non datée du même Bénaben et adressée à Vial, des précisions sont données : « Il n’y a plus que Charette à prendre et tout sera fini, mais c’est à qui ne le prendra pas ; tout le monde a peur. Le général Vimeux avec lequel j’eus enfin l’avantage de m’entretenir un moment à Nantes, deux ou trois jours après la prise de Savenay, me fit entendre qu’il ne seroit pas aussi aisé de détruire l’armée de Charette, composée tout au plus de huit à dix mille hommes, que la grande armée des brigands, qui comme on sait, était de quatre-vingt à quatre-vingt-dix dix mille hommes. Les soldats reculent pour marcher en avant ; on avait donné l’ordre à la décision de Tilly de se porter toute entière sur Port Saint Père. Il ne s‘en est présenté que la moitié au moment de partir, je n’ai pas vu un seul gendarme de la 33e division ; tout le bataillon de l’Aube, qui s’étoit rassemblé dans le quartier de la Fosse où étoient ses logements, refusa net de marcher, à l’exception d’un commandant et d’un caporal ; il est vrai que ces malheureux sont sans souliers et n’ont que des guenilles pour se couvrir, mais cela ne suffit pas pour leur faire refuser d’obéir. Carpentier leur a enlevé leur drapeau et les a fait placer au milieu de la colonne (…) »[28].


Général Delaitre de Tilly Mathieu-Ignace Van Brée — Catalogue Joconde :

Toutefois, un mois plus tard, le bataillon reçoit les éloges du Général Tilly :


« Armée des Côtes de Cherbourg

Du quartier général de Caen, le 9 pluviôse l’an II de la République française une et indivisible

Nous, général de division de l’armée des Côtes de Cherbourg, réunie à celle de l’Ouest pour combattre les brigands de la Vendée, certifions à qui il appartiendra que le bataillon de l’Aube, commandé par le citoyen Sergent, a eu une excellente conduite pendant toute la campagne ; qu’il s’est trouvé aux glorieuses affaires du Mans, de Savenay et de Machecoul, qu’à celle de Savenay notamment il a rendu les services les plus éclatants de la République »[29].


Et Bouchotte indique le 1er février au Comité de salut public :


« Citoyens représentants, le 6 » bataillon de l’Aube, qui faisait partie de l’armée des Côtes de Cherbourg, doit sa naissance à l’élan du républicanisme qui enflamma les patriotes de ce département lors des progrès alarmants des brigands de la Vendée. Ce bataillon, qui compte parmi ses membres un grand nombre de pères de famille et des fonctionnaires publics, a vraiment justifié les motifs généreux auxquels est due sa formation. Après avoir contribué à la réduction des rebelles du Calvados, il s’est mesuré avec gloire et succès contre les rebelles de la Vendée et s’est entre autres distingué dans les affaires du Mans, de Savenay et de Machecoul, suivant l’attestation du général de division Tilly. Ce bataillon demande qu’il lui soit délivré (une feuille de) route pour retourner dans ses foyers, avec la faculté à tous les fonctionnaires publics, hommes mariés et autres non sujets à la réquisition, de se retirer, sauf aux jeunes gens de la première réquisition qui s’y trouvent à demeurer à la disposition du ministre ;ou, si l’on veut conserver ce bataillon pour ce qui concerne les jeunes gens de la première réquisition qui s’y trouvent, l’envoyer en garnison à Troyes, où il se préparerait à la campagne prochaine.

Je vous propose, citoyens représentants, d’avoir égard à la demande de ces braves gens en ce qui concerne le retour du bataillon à Troyes, la faculté à tous ceux non sujets à réquisition de rentrer chez eux, à l’exception de ceux sujets à réquisition, qui seront à ma disposition pour être incorporés suivant la loi. Je vous aurais peut-être proposé de conserver ce bataillon comme ancien cadre ayant fait la guerre, si aucun de ses membres n’eut demandé à le quitter, mais, réduit à ce qui peut se trouver de réquisition, il n’offrirait pas assez d’instruction »[30].

L’autorisation obtenue, le 2 pluviôse an II, Lourdeuil du ministère de la Guerre déclare « d’après la bonne conduite tenue par le 6e Bataillon de l’Aube contre les rebelles de la Vendée, le Comité de salut public autorisait le ministre de la Guerre à faire passer ce Bataillon à Troyes ». Le bataillon quoique non officiellement licencié l’est dans les faits[31].


Même si des rumeurs ont circulé sur eux et malgré le ressentiment vis-à-vis de Sergent[32], le 6 mars 1794, dans la ville de Troyes, le retour des volontaires ayant « exterminé la Vendée (sic) » est triomphal. Les autorités de la ville accompagnées d’un groupe de parents (portant des fanions avec inscrit la phrase « voici nos fils, nos maris, nos frères, vive la république ») les accueillent rue d’Estissac. Après avoir rendu compte des principales opérations du bataillon depuis son départ et lu le rapport satisfaisant que le Comité de salut public en avait fait le mois précédent, Sergent est décoré. Six volontaires fonctionnaires reçoivent un trophée portant leurs insignes professionnels et la phrase gravée « tu ne les as quittés que pour les dangers de la patrie ; tiens, les voilà ». Le cortège entre ensuite dans la ville au milieu des « Vive la République ! Vive le sixième bataillon de l’Aube ! » Les discours sont prononcés en la Maison commune, et une fête est donnée au temple de la Raison, malheureusement sans banquet, même frugal pour cause de disette. Puis la soirée s’achève par la représentation de pièces[33].