Un royaliste parmi les bonapartistes...

ou le séjour du baron de Montlezun à La Nouvelle-Orléans durant l’hiver 1816/1817


par Christelle Augris




En 1818, Barthélémy Sernin du Moulin, baron de Montlezun de Labarthette (Labarthète), plus communément connu comme le Baron de Montlezun [1], que l’on pourrait définir comme un royaliste très « Ancien Régime » édita à Paris plusieurs ouvrages contant un voyage de deux ans qu’il fit aux Antilles et aux États-Unis. Le premier « Souvenirs des Antilles : voyage en 1815 et en 1816, aux États-Unis, et dans l’archipel Caraïbe ; aperçu de Philadelphie et New-York ; description de la Trinidad, la Grenade, Saint-Vincent, Saint-Lucie, Martinique, Guadeloupe, Marie-Galante, Saint-Christophe, Sainte-Croix et Saint-Thomas »[2] est d’une lecture moins aisée que le second qui s’intitule « Voyage fait dans les années 1816 et 1817, de New York à La Nouvelle Orléans (…) ».[3] Ce récit de voyage qu’il fit à 40 ans passés, de par son style est assez plaisant à lire. Et de par les remarques de cet homme de son temps qu’elles soient géographiques, politiques et autres, cet ouvrage possède un certain intérêt historique.[4]

Né le 8 décembre 1762[5] le Baron de Montlezun, commença ses études au collège de La Flèche puis partit à l’école royale militaire de Sorèze en 1776.[6] Il fit ensuite un séjour à Saint-Domingue lorsque son père commandait un des corps de garnison de Cap Français.[7] Sous les ordres de ce dernier, le lieutenant-colonel Jean François du Moulin de la Barthette de Monlezun,[8] il fit partie de l’état-major du régiment de Touraine. Après avoir effectué des campagnes navales sous les ordres du comte de Guichen[9] il arriva en Virginie en août 1781, il participa avec son père à la bataille de Yorktown, puis ils embarquèrent dans l’escadre du comte de Grasse en 1781. Son père « reçut une forte contusion » lors de la Bataille navale des Saintes qui eut lieu du 9 au 12 avril 1782[10]. Barthélémy Seurin fut nommé lieutenant en second le 24 juin 1782, et promu 1er lieutenant. Il continua sa carrière dans l’armée. En 1789, il participa à l’assemblée des trois ordres de la sénéchaussée de Lannes[11]. Puis appartenant toujours au Régiment de Touraine commandé par le très royaliste André Boniface Louis Riquetti de Mirabeau, émigra après le soulèvement de ce régiment à Perpignan en 1790[11b]. il servit à l'armée de Bourbon dans la compagnie de son régiment, puis dans la légion de Béon.[11c] Il s'exila certainement à Londres. Durant son absence, sa mère Marie du Burguet de Fonpeyre décéda le 17 septembre 1793 dans les prisons de Mont-de-Marsan.[12] De retour en France, il servit l'Empereur entre 1808 et 1811[12b]. En 1814, à la chute de l’Empereur, il ne put trouver de place au sein de l’armée. Étant à Paris au matin du 20 mars 1815 lorsque Louis XVIII s’enfuit à l’arrivée de Napoléon, il décida de quitter la France.



Et même, s’il avait appris la défaite de Waterloo, le 9 juillet 1815 muni d’une recommandation de Lafayette,[13] il s’embarqua à Bordeaux pour Philadelphie. Il dira le 18 octobre 1816 lors d’une rencontre avec Hyde de Neuville, l’ambassadeur de France aux États-Unis qui l’engageait à retourner en France :

« Je ne suis plus jeune, je cherche un lieu où reposer ma tête ; j’ai tout sacrifié pour le roi ; je fus un de ceux qui se montèrent les premiers le 31 mars au matin en arborant la cocarde blanche. J’eus le bonheur de voir entrer Sa Majesté le 3 mai 1814 ; mais depuis ce jour jusqu’au 20 mars 1815, où je quittais Paris, j’ai n’ai pu obtenir ni des indemnités, ni un emploi, ni une demi-solde, ni une retraite due à mes services militaires qui datent de près de quarante années, tandis que je voyais le buanapartistes comblés de faveurs et de dignités, élevés aux premières places de l’État et brillant de décorations, souiller de leur présence le palais des Bourbons, de cette même famille auguste que leurs crimes avaient précipitée du trône, et dont ils ne s’étaient bassement rapprochés que le parjure dans le cœur et pour mieux renverser Louis XVIII, comme ils le prouvèrent peu après (…) »

Effectivement, le Baron de Montlezun semblait vraiment vouloir s’installer définitivement aux États-Unis comme l’indique une lettre qu’il adressa à James Madison président en cours de mandat.

« Monsieur le Président, September 16, 1816

Un ancien Officier de l’armée française, ayant eu l’avantage de servir sous l’immortel Washington, et le Général La fayette, au Siège d’Yorck-town, il y a présentement 35 années, a le bonheur d’être rendu près de Votre demeure, chargé d’une lettre du Marquis pour Votre Excellence.

Débarqué depuis peu de jours à Norfolk, je me suis empressé de venir Vous trouver, dans l’espoir que Votre Excellence ayant égard aux instances de l’Amitié et aux bonnes recommandations d’un homme qui jouit, à juste tître, d’une aussi grande vénération que Votre ancien ami le Général la Fayette, et aussi à mes faibles Services en faveur de l’Indépendance Américaine, voudra bien prendre intérêt à la Situation difficile où je me trouve après de longues infortunes et récemment encore, par un accident éprouvé à la mer.

Je suis porteur d’un Certificat du Marquis lequel Constate mes anciens services Militaires en Virginie, et ceux de mon Père qui, en sa qualité de Lt. Colonel du Régiment de Touraine, commanda la tranchée de Gauche pendant tout le siège d’Yorck-town, et entr’autres, lorsque le Vaisseau de guerre Anglais, le Caron fut brûlé par nos Batteries.

J’eus le malheur de perdre mon père par suite des blessures qu’il reçut durant la guerre de l’indépendance.

Privé de mon Patrimoine dans la tourmente Révolutionnaire, et désirant me fixer en Amérique, je viens Solliciter Votre puissant appui Monsieur le Président, pour me faire obtenir une Concession de Terres, s’il est vrai que j’y aye quelque droit et pour moi et pour mon père ; soit qu’on m’alloue un Lot territorial, soit que l’Indemnité ou Gratification me fût accordée en argent. Je me flatte que je pourrai me rendre utile dans ce Pays : Mon intention serait de faire exécuter un Projet que j’ai conçu, il y a plusieurs années. Il est certain qu’il procurerait d’étonnans avantages au Gouvernement et à la population entière des États-Unis, en particulier, et Généralement, à tous les peuples Civilisés, mais j’aurais besoin d’être aidé.

Il s’agirait d’établir une Poste-Volante, au moyen de laquelle les lettres, par écrit, parviendraient, en moins de 24 heures, de la Capitale aux principales frontières et aux Ports-de-mer les plus importans; et vice Versâ, la Communication ayant lieu de jour et de nuit et en toute saison, sans obstacle quelconque![14]

Malheureusement mon Manuscrit est resté en Europe ; mais le projet et les moyens me sont tellement présens que ce Manuscrit ne m’est nullement indispensable. Je ne l’ai confié qu’à un Ministre et à un très petit nombre d’individus très éclairés. Tous furent frappés de la hardiesse de l’idée et de la grandeur du projet, et m’engagèrent à le Soumettre au Gouvernement.

Convaincu que la chose est facile á établir, je compte, à mon retour à Washington, prendre les mesures nécessaires pour m’assurer le fruit de ma découverte, en cas de Succès.

L’accident que j’ai éprouvé dernièrement, la perte d’une malle tombée à la mer, me réduit à la détresse.

C’est avec une peine infinie que j’ai pu me rendre à Orange-County.

Oserais-je me flatter, Monsieur le Président, que Votre Excellence daignant avoir égard aux bonnes recommandations de l’homme du monde qui Lui est le plus sincèrement attaché, et en Considération de mes Services et de mes infortunes, voudra bien venir obligeamment à mon aide et m’admettre à l’honneur de Lui présenter mes très humbles hommages en même tems que la Lettre de Son ancien et fidèle Ami ? Je suis avec un très profond respect, Monsieur le Président, de Votre Excellence, le très humble, très Obéissant et dévoué Serviteur

le Bon. Montlezun-Labarthette

Chr. de l’ordre Royal et Mre. de Saint-Louis. » [15]

[16]


Toujours grâce à cette lettre et à celle de recommandation du marquis de Lafayette, il fut donc introduit auprès du président, et résida quelques jours dans sa propriété de Montpelier.[17]

résidence de Montpelier

Il put aussi rendre visite à l’ex-président Thomas Jefferson[18] à Monticello,[19] et passa quelques heures chez le futur locataire de la Maison-Blanche, alors secrétaire d’État, James Monroe.[20] Les récits forts détaillés de ces rencontres, des monuments et des musées qu’il visita furent utiles à certains historiens américains.[21]

Début 1817, il finissait ce périple à travers les États-Unis par la ville de La Nouvelle-Orléans. Il ne goûta guère son séjour en cette ville, comme le montrent les lignes qu’il y consacra dans son récit de voyage :

« Le 2 janvier 1817. Nouvelle-orléans

Fatigué de ma résidence dans cette île de boue, j’ai arrêté mon passage sur un malheureux bateau qui doit mettre à la voile après-demain matin pour la Havane (île de Cuba).

Je quitte la Louisiane sans regrets ; c’est un vilain pays, extrêmement désagréable au physique et au moral, Le climat y est déplaisant à un degré difficile de décrire ; l’esprit y est gangrené au-delà de ce qu’il est possible d’exprimer. Il ne manquait plus à cette terre maudite que d’être sous le gouvernement américain. Les turpitudes et les grossièretés dégoûtantes insérées chaque jour dans les feuilles publiques par les ignares gazetiers, achèvent de soulever le cœur.

Ici toutes les idées sont renversées ; l’on n’y obtient de considération qu’autant qu’on est riche : la piraterie est à l’ordre du jour ; les banqueroutes mènent à la fortune ; le démagogue est fêté pour ses opinions ; l’homme flétri et condamné à mort comme traître à son roi reçoit un accueil flatteur et le régicide lui-même est honoré dans les salons (…) l’homme d’un cœur droit est déplacé dans cette indigne contrée ; ceux de cette trempe gémissent de s’y trouver enchaînes ; leurs vœux les plus ardens appellent sans cesse l’heureux jour qui les verra s’embarquer et braver les dangers de la mer, en recherche d’une terre moins barbare (…) »

Mais pourquoi un tel ressentiment ? N’ayant pu totalement cacher ses idées ultra-royalistes dans une démocratie comme les États-Unis, il s’était attiré de nombreuses remarques. Et ce que découvrira le baron c’est que depuis la fin des Cent-Jours et les nouvelles lois émises par le nouveau gouvernement français, nombre de bonapartistes, parmi les plus importants s’étaient exilés aux États-Unis. En premier Joseph Bonaparte dès août 1815, puis Grouchy, Clauzel… mais aussi des régicides comme Garnier de Saintes,[22] Pierre-François Réal…

Au départ en février 1816 l’ambassadeur de France le royaliste Hyde de Neuville ne s’était point inquiété :

« Ces hommes, connus par leur attachement à un système d’ambition personnelle qui, certes, n’a rien de populaire, ne peuvent être d’un grand danger sur cette terre démocratique. Les républicains font peu de cas de leurs principes et les fédéralistes en désapprouvent »[23]

Mais suite à un banquet donné à Baltimore le 4 juillet 1816 où un toast fut porté par JB Skinner directeur de la poste de cette ville « aux généraux de France en exil »; et ayant traité Louis XVIII de « IMBECILE » Hyde de Neuville changea d’opinion comme le montre ce courrier du 12 juillet adressé au ministre des Affaires étrangères :

« Votre excellence, ne peut se faire une idée du délire anarchique auquel s’abandonne une clase nombreuse d’Américains et une foule de Français. Ces gens-là reviennent à 93 : les régicides sont pour eux des héros et Billaud de Varennes et Carnot d’illustres victimes. Les calomnies les plus absurde, les plus lâches et les grossières sont mises journellement en circulation, et contre la France et contre l’auguste famille des bourbons »

Et il demanda la destitution de Skinner, créant un incident diplomatique entre la France et les États-Unis qui se targuèrent de lui donner une leçon sur la liberté d’opinion.[24]

Pendant ce temps-là, poursuivant son périple notre baron ayant eu écho que La Nouvelle-Orléans était plus « aristocrate », et sachant qu’il y avait beaucoup de réfugiés de Saint-Domingue dont un grand ami dénommé Grammont, décida d’y séjourner. Mais comble de malchance pour lui, la ville, elle aussi et surtout elle, était dans une période où elle acclamait les réfugiés bonapartistes.[25] En effet, comme l’annonçaient régulièrement les journaux de la ville, de nombreux bonapartistes y faisaient étape. Et les Français établis en Louisiane ou les néo-Américains d’origine française organisèrent des banquets en leur honneur. Au milieu des libations, des toasts furent portés, soit à Napoléon, soit à la future République française où on y chantait de nombreux hymnes patriotiques dont la Marseillaise. Ainsi dans « l’Ami des Lois et Journal du soir » de Jean Leclerc, lui aussi ex-révolutionnaire français citoyen américain depuis quelques années,[26] fut imprimé le 17 août 1816 :

« Il eût été à souhaiter que Mr Lainé, président de la Chambre dite des Députés en france, se fût trouvé à La Nouvelle-Orléans hier, et avant-hier ; il aurait vu fêter la st napoléon et se serait détrompé sur le compte des habitants de la Louisiane. Il est à remarquer qu’elle a été célébrée avec plus d’enthousiasme, que les réunions ont été plus multipliées que l’année dernière ; cela est naturel : c’est un hommage désintéressé rendu par des hommes libres à un héros malheureux ; l’année passée on le croit sur le trône !!

Dans une de ces réunions, parmi divers toasts nous avons remarqué les suivants, que nous publions avec plaisir :

À… qui viennent vivre sous sa loi quelque soit leur religion

À Napoléon plus grand dans l’adversité que dans la prospérité

Aux braves morts au champs de Waterloo

Aux Français qui habitent la Louisiane - Puisse notre exemple les engager à se rendre comme nous indépendants

À l’immortel Washington

Aux braves grouchy Renauld de St Jean d’Angély, Clausel, Lefebvre Desnouettes, qui nous espérons, se réuniront bientôt à nous

Au Nouveau Léonidas français, le brave Maréchal de Camp Cambronne, l’honneur des armées Françaises

Au Roi de Rome - Puisse son règne futur rappeler la gloire de celui de son père.

Aux Français arrivants qui se sont empressés de se réunir à nous. Au Prince Eugène de Beauharnais qui n’a jamais varié dans ses opinions

Au brave Général Jackson, le sauveur de la Louisiane, l’ami des Français

Au peuple américain hospitalier


Et en cette fin d’année 1816 le comte Lefebvre-Desnouettes[27] y était de passage, le temps de recruter pour la colonie « Vine and Olive »[28], faisant partie de ce projet on peut citer parmi d’autres l’ex député régicide Joseph Lakanal.



Le général Charles Lallemand[29] co-organisateur de ce projet rejoignit Lefebvre-Desnouettes à La Nouvelle-Orléans au tout début d’année 1817. Ils étaient là pour lever des fonds et recruter des colons parmi les nombreux ex planteurs de Saint-Domingue. Toutefois, précisons que le général Lallemand aidé de son frère « détourna » une partie des fonds de cette colonie pour créer avec plus de cent officiers napoléoniens l’éphémère « Champ d’asile » proche de Galveston (repaire des flibustiers, corsaires et partisans de la cause mexicaine). Parmi ces bonapartistes fraichement exilés et faisant partie de cette aventure, on peut nommer les généraux Antoine Rigaux[30] et deux neveux de Danton, Louis François Jeannet et son frère, un temps bras droit de Lallemand, le féroce Nicolas Georges Jeannet Oudin[31]. Ils y rencontrèrent le général Humbert, qui depuis sa destitution par Napoléon avait rejoint Barataria, participé à la défense de La Nouvelle-Orléans, et était un soutien actif depuis de nombreuses années de l’indépendance mexicaine. Humbert les mit en contact avec Lafitte ainsi que de nombreux ex Baratariens, et des exilés français déjà impliqués dans la cause mexicaine.[32]

Se trouvait aussi depuis peu à La Nouvelle-Orléans, l’ex conventionnel régicide Jean Guillaume Taillefer,[33] qui sera médecin dans la ville[34] jusqu’à son retour en France en 1819.

Ces présences de bonapartistes et d’ex révolutionnaires à La Nouvelle-Orléans inquiétèrent Hyde de Neuville et son consul à La Nouvelle-Orléans Guillemin, qui émettaient quelques hypothèses sur ces projets de colonie. Celle de la création d’un refuge pour recevoir Napoléon suite à une hypothétique évasion ? Celle de mettre sur le trône du Mexique Joseph Bonaparte avec l’aide des frères Laffite basés à Galveston ? Ou celle de participer à l’insurrection mexicaine de Mina ?[35]


Humbert

Lallemand

Lefebvre-Desnouettes

Et donc, à cette période, un fidèle de Louis XVIII à La Nouvelle-Orléans ne pouvait y trouver sa place. Ce que ressentit notre baron royaliste dès le lendemain de son arrivée :

« 25 novembre :

« les habitant français sont buanartites enragés. A peine compterait-on douze royalistes parmi eux.

On attend ici Grouchy, Lefebvre-Desnouettes, L’Allemand, Clausel[36] et autres grands hommes de cette trempe, pour les fêter et les dédommager du mépris des honnêtes gens par les caresses des pirates, des boucaniers, des démocrates, des terroristes, des septembriseurs, des robespierristes, des maratistes, des Brutus, des Scévola, des sans-culottes, des régicides, des niveleurs, des amis de la liberté, de l’égalité, de l’inviolabilité de la république, de la fraternité... ou de la mort !!! » (sic !)


Et le contenu des gazettes orléanaises l’horrifièrent, en effet le « courrier de la Louisiane » et le « l’Ami des lois et journal du soir » d’opinion très républicaines n’étaient absolument pas tendre avec le nouveau régime politique français et étaient un fort soutien à la cause indépendantiste mexicaine souhaitant sortir du joug des bourbons d’Espagne. Ainsi, le 27 novembre le journal de Leclerc avait publié une lettre élogieuse à l’encontre des deux Mina révolutionnaires mexicains souhaitant se débarrasser du joug du roi Ferdinand VIII, un Bourbon !

« Jeudi 28 novembre 1816 Nouvelle Orléans

On est ici au bout du monde : ce sont pour ainsi dire, les modernes colonnes d’Hercule. Les gazettes du pays donnent des nouvelles antiques, et ramassent toutes les ordures révolutionnaires pour étancher la soif d’un public à la hauteur des lumières du siècle. »

Mais surtout, « Le courrier de la Lousiane » de St-Romes, qui selon le baron était un fils de chevalier de Saint-Louis avait relaté via la transcription du "Baltimor-patriot" de la colère de Hyde de Neuville concernant le toast porté par le directeur de la poste de Baltimore en l’honneur des généraux bonapartiste :


« je mettrai aujourd’hui sous les yeux de mes lecteurs un monument de l’insolence américaine, c’est-à-dire le plus méprisable, le plus abject et à la fois le plus ridicule que l’on puisse présenter à ce ce qui n’est pas gangrené de démocratie infecte et putride ; insolence que le parti même que l ’on pense maladroitement flatter couvrira ses dédains, en ce qu’elle dévoile la pensée de la démagogie américaine envers le peuple français en général…. Misérables que la France a créés, qu’elle a armés, équipés et chaussés, qu’elle a protégés et soustraits à la verge vengeresse de la grande Bretagne !

Voici ce trait d’insolence plébéienne extraite de la gazette Baltimore -Patriot, complaisamment traduite par. M. de Saint Romas (1), et insérée en anglais et en français dans le Courrier de Louisiane du lundi 9 décembre 1816.

L’original est en ma possession



Espérons pour lui qu’il n’ait pas lu sur le même sujet, le commentaire ironique de « L’Ami des Lois » :

« Mr Hyyde de Neuville parait aussi instruit de nos lois que le chevalier Don Onis qui demandait l’extradition des patriotes du sud : Les Bourbons sont bien servis !! »

Toutefois cet ultra royaliste se consola en se promenant dans ce qui est maintenant le Vieux Carré :

« Il est fort singulier de voir, dans un pays où la population est française et gangrenée de virus révolutionnaire, les noms de rue s’accorder avec les souvenirs de la royauté : rue de Bourbon, rue Royale, de Condé, de Chartres, Saint-Louis, etc.

Ce sont des lis prédestinés que le royaliste se plait à voir encore majestueusement debout après la tempête ».

1er décembre :

« (…) les forbans, flibustiers, boucaniers, écumeurs et aventuriers de Barateria continuent leurs déprédations assassines ; ils déposèrent, la semaine dernière, à la banque, environ 200 mille piastres en espèces.

Le général Humbert était aller voir s’il trouverait à prendre la revanche de sa défaite par les nègres d’Hayti, On l’a vu revenir ces jours derniers ; et comme il est tous les jours ivre, on suppose qu’il a reçu sa retraite… au cabaret »[37]


Le plus difficile pour le baron de Montlezun, lui qui avait perdu sa mère dans les prisons de Mont-de Marsan au début de la Terreur, fut l’arrivée de l’ex conventionnel Taillefer dans la ville:

« Mardi 17 décembre 1816 Nouvelle-Orléans

Un homme que la colère du ciel a teint du sang des rois, un homme dot le nom prendrait une teinte adoucie, s’il changeait avec Lucifer ; un de ces forcenés qui donnèrent lieu à renouveler cette question du prophète :

« Comment est-il arrivé que cette ville si peuplée soit assise solitaire, que celle qui était grande entre les nations soit maintenant comme une veuve, et que celle qui était une princesse entre les provinces ait été rendue tributaire. »

Un de ces impies qui « désolèrent les chemins de Sion, parcequ’ils ne voyaient plus personne qui e rendit aux fêtes solennelles ; » un de ces monstres qui « égorgèrent les sacrificateurs, livrèrent les lieux saints à la dévastation, et fermèrent les portes des temples disant : il n’y a point de Dieu !!! « Un tel homme est entré paisiblement dans…

En vain l’Éternel avait armé les nations pour élever autour d’eux une enceinte de fer et d’airain : Ils ont fait horreur à ceux qui les avaient réduits en leur pouvoir. Les fleuves les ont vomis hors de la terre, qui les enfanta pour sa honte !

Mais vous, mer, comment n’avez-vous pas point entr’ouvert vos abîmes profonds ?

Comment ne les avez-vous point engloutis ? comment n’avez-vous point élevé de montagnes d’eau salée, su leurs tètes irrémédiablement coupables ?

Cette mort eut été trop douce… La vie, et le vautour attaché à leurs entrailles comme l’antique Prométhée parait être le jugement d’en-haut.

Ils sont venus sur la terre de désolation, ils y ont été accueillis par le peuple ennemi des rois de ces rois même qui les ont réchauffés contre leur sein.

Il se sont trouvés dans leurs éléments au milieu de ces ramas populaires, des fermes de discorde, et des brandons insurrectionnels qu’à l’aide des vents ils dirigent vers les plus heureuses contrées.

Ils ont trouvé des secours refusés à la veuve et à l’orphelin [38]; ils ont été adressés à l’homme riche.

Le nommé Taillefer est arrivé à La Nouvelle-Orléans, ces jours derniers, chargé de lettres pour les personnes les plus opulantes de la Louisiane. Il s’est présenté chez M. Fortier, auquel il a remis des lettres de recommandation… De sa main régicide. »

Puis à celle de Lefebvre-Desnouettes, le baron de Montlezun écrivit :

« 19 décembre

Lefebvre Desnouette est arrivé aujourd’hui à la Nouvelle-Orléans, muni de bonnes lettres de recommandation pour les frères affiliés. Il a eu l’agrément de souper chez M. Labatut, négociant, toutefois en cédant le pas et la place d’honneur à Taillefer, orgueilleux de son titre de régicide


[Le 23 décembre, de par son importance l’arrivée de Lefebvre-Desnouette est annoncée aux moins par deux journaux Louisianais].


Plusieurs autres militaires, traitres à leur roi, s’étaient rendus dernièrement à Galvezton, où est le dépôt des recrues des mauvais sujets de toutes les espèces et de tous les couleurs destinés à porter la liberté aux Mexicains »

En cette saison de bals, il parait que les plus hauts notables de la ville comme Jean-Baptiste Labatut[39] planteur louisianais, se faisaient un malin plaisir à inviter conjointement notre baron ultra royaliste et ces représentants tant abhorrés de la Révolution et de l’Empire.[40] Il garda toutefois un excellent souvenir du souper qu’il fit le 21 décembre chez M Lanusse négociant français :

« Madame Lanusse tient un fort bon état de maison : des manières très agréables et de l’amabilité sans recherches s’ajoutent chez elles au prestiges de la fortune d’être tres-belle femme. »

Même s’il conta à la même date ceci :

« En passant dans la salle à manger chez M. L… on s’arrête devant le portrait d’un guerrier tenant en main un rouleau que le costume, la fierté de la pose, la tête nue, cheveux hérissés, feraient prendre pour un bâton de maréchal prêt à être lancé sur des retranchements pour exalter l’âme des soldats. Turenne et Condé reviennent à la mémoire électrisée.

L’emplacement du tableau ne lui donnant que peu de lumière, on distingue imparfaitement les objets ; on s’informe :

“parturiunt montes ; nascitur ridiculus mus !!;

La montagne en travail enfante une souris.

Turenne. Condé. Le bâton de maréchal et les héros s’évanouissent…. Que restet-il ?... Jérôme Buonaparte, sans chapeau comme autrefois sans souliers, tenant dans ses mains une lunette !!![41]

De plus la ville, flattée d’avoir autant de célébrités en son sein, organisa un concert en leur honneur :

Le 30 décembre

On continue à faire fête au régicide Taillefer et au parjure Lefèvre-Desnouettes. Je lisais aujourd’hui sur une gazette[42] l’annonce d’un grand concert, dont la première partie est dédiée au major Bipley, en sa qualité de commandant des troupes ; la deuxième, au gouverneur Villeray, et la troisième, à ce Desnouettes.

Les révolutionnaires proscrits ne pouvaient pas trouver un pays où l’opinion générale fût mieux à l’unisson de la leur. Ils viennent d’ailleurs armés de lettres de recommandation pour les maisons les plus riches. Fidèles à leur système indéracinable, les négociants font agir tous ces rouages de la machine révolutionnaire ; ils les aident ; aussi est-ce à eux qu’on les adresse. Ils ne rougissent point d’aller rendre visite à un Taillefer, dont le front ineffaçablement taché du sang des rois doit être en exécration aux enfans de nos enfans, et d’âge en âge à nos derniers neveus.”