Un royaliste parmi les bonapartistes...

ou le séjour du baron de Montlezun à La Nouvelle-Orléans durant l’hiver 1816/1817


par Christelle Augris




En 1818, Barthélémy Sernin du Moulin, baron de Montlezun de Labarthette (Labarthète), plus communément connu comme le Baron de Montlezun [1], que l’on pourrait définir comme un royaliste très « Ancien Régime » édita à Paris plusieurs ouvrages contant un voyage de deux ans qu’il fit aux Antilles et aux États-Unis. Le premier « Souvenirs des Antilles : voyage en 1815 et en 1816, aux États-Unis, et dans l’archipel Caraïbe ; aperçu de Philadelphie et New-York ; description de la Trinidad, la Grenade, Saint-Vincent, Saint-Lucie, Martinique, Guadeloupe, Marie-Galante, Saint-Christophe, Sainte-Croix et Saint-Thomas »[2] est d’une lecture moins aisée que le second qui s’intitule « Voyage fait dans les années 1816 et 1817, de New York à La Nouvelle Orléans (…) ».[3] Ce récit de voyage qu’il fit à 40 ans passés, de par son style est assez plaisant à lire. Et de par les remarques de cet homme de son temps qu’elles soient géographiques, politiques et autres, cet ouvrage possède un certain intérêt historique.[4]

Né le 8 décembre 1762[5] le Baron de Montlezun, commença ses études au collège de La Flèche puis partit à l’école royale militaire de Sorèze en 1776.[6] Il fit ensuite un séjour à Saint-Domingue lorsque son père commandait un des corps de garnison de Cap Français.[7] Sous les ordres de ce dernier, le lieutenant-colonel Jean François du Moulin de la Barthette de Monlezun,[8] il fit partie de l’état-major du régiment de Touraine. Après avoir effectué des campagnes navales sous les ordres du comte de Guichen[9] il arriva en Virginie en août 1781, il participa avec son père à la bataille de Yorktown, puis ils embarquèrent dans l’escadre du comte de Grasse en 1781. Son père « reçut une forte contusion » lors de la Bataille navale des Saintes qui eut lieu du 9 au 12 avril 1782[10]. Barthélémy Seurin fut nommé lieutenant en second le 24 juin 1782, et promu 1er lieutenant. Il continua sa carrière dans l’armée. En 1789, il participa à l’assemblée des trois ordres de la sénéchaussée de Lannes[11]. Puis appartenant toujours au Régiment de Touraine commandé par le très royaliste André Boniface Louis Riquetti de Mirabeau, émigra après le soulèvement de ce régiment à Perpignan en 1790[11b]. il servit à l'armée de Bourbon dans la compagnie de son régiment, puis dans la légion de Béon.[11c] Il s'exila certainement à Londres. Durant son absence, sa mère Marie du Burguet de Fonpeyre décéda le 17 septembre 1793 dans les prisons de Mont-de-Marsan.[12] De retour en France, il servit l'Empereur entre 1808 et 1811[12b]. En 1814, à la chute de l’Empereur, il ne put trouver de place au sein de l’armée. Étant à Paris au matin du 20 mars 1815 lorsque Louis XVIII s’enfuit à l’arrivée de Napoléon, il décida de quitter la France.



Et même, s’il avait appris la défaite de Waterloo, le 9 juillet 1815 muni d’une recommandation de Lafayette,[13] il s’embarqua à Bordeaux pour Philadelphie. Il dira le 18 octobre 1816 lors d’une rencontre avec Hyde de Neuville, l’ambassadeur de France aux États-Unis qui l’engageait à retourner en France :

« Je ne suis plus jeune, je cherche un lieu où reposer ma tête ; j’ai tout sacrifié pour le roi ; je fus un de ceux qui se montèrent les premiers le 31 mars au matin en arborant la cocarde blanche. J’eus le bonheur de voir entrer Sa Majesté le 3 mai 1814 ; mais depuis ce jour jusqu’au 20 mars 1815, où je quittais Paris, j’ai n’ai pu obtenir ni des indemnités, ni un emploi, ni une demi-solde, ni une retraite due à mes services militaires qui datent de près de quarante années, tandis que je voyais le buanapartistes comblés de faveurs et de dignités, élevés aux premières places de l’État et brillant de décorations, souiller de leur présence le palais des Bourbons, de cette même famille auguste que leurs crimes avaient précipitée du trône, et dont ils ne s’étaient bassement rapprochés que le parjure dans le cœur et pour mieux renverser Louis XVIII, comme ils le prouvèrent peu après (…) »

Effectivement, le Baron de Montlezun semblait vraiment vouloir s’installer définitivement aux États-Unis comme l’indique une lettre qu’il adressa à James Madison président en cours de mandat.

« Monsieur le Président, September 16, 1816

Un ancien Officier de l’armée française, ayant eu l’avantage de servir sous l’immortel Washington, et le Général La fayette, au Siège d’Yorck-town, il y a présentement 35 années, a le bonheur d’être rendu près de Votre demeure, chargé d’une lettre du Marquis pour Votre Excellence.

Débarqué depuis peu de jours à Norfolk, je me suis empressé de venir Vous trouver, dans l’espoir que Votre Excellence ayant égard aux instances de l’Amitié et aux bonnes recommandations d’un homme qui jouit, à juste tître, d’une aussi grande vénération que Votre ancien ami le Général la Fayette, et aussi à mes faibles Services en faveur de l’Indépendance Américaine, voudra bien prendre intérêt à la Situation difficile où je me trouve après de longues infortunes et récemment encore, par un accident éprouvé à la mer.

Je suis porteur d’un Certificat du Marquis lequel Constate mes anciens services Militaires en Virginie, et ceux de mon Père qui, en sa qualité de Lt. Colonel du Régiment de Touraine, commanda la tranchée de Gauche pendant tout le siège d’Yorck-town, et entr’autres, lorsque le Vaisseau de guerre Anglais, le Caron fut brûlé par nos Batteries.

J’eus le malheur de perdre mon père par suite des blessures qu’il reçut durant la guerre de l’indépendance.

Privé de mon Patrimoine dans la tourmente Révolutionnaire, et désirant me fixer en Amérique, je viens Solliciter Votre puissant appui Monsieur le Président, pour me faire obtenir une Concession de Terres, s’il est vrai que j’y aye quelque droit et pour moi et pour mon père ; soit qu’on m’alloue un Lot territorial, soit que l’Indemnité ou Gratification me fût accordée en argent. Je me flatte que je pourrai me rendre utile dans ce Pays : Mon intention serait de faire exécuter un Projet que j’ai conçu, il y a plusieurs années. Il est certain qu’il procurerait d’étonnans avantages au Gouvernement et à la population entière des États-Unis, en particulier, et Généralement, à tous les peuples Civilisés, mais j’aurais besoin d’être aidé.

Il s’agirait d’établir une Poste-Volante, au moyen de laquelle les lettres, par écrit, parviendraient, en moins de 24 heures, de la Capitale aux principales frontières et aux Ports-de-mer les plus importans; et vice Versâ, la Communication ayant lieu de jour et de nuit et en toute saison, sans obstacle quelconque![14]

Malheureusement mon Manuscrit est resté en Europe ; mais le projet et les moyens me sont tellement présens que ce Manuscrit ne m’est nullement indispensable. Je ne l’ai confié qu’à un Ministre et à un très petit nombre d’individus très éclairés. Tous furent frappés de la hardiesse de l’idée et de la grandeur du projet, et m’engagèrent à le Soumettre au Gouvernement.

Convaincu que la chose est facile á établir, je compte, à mon retour à Washington, prendre les mesures nécessaires pour m’assurer le fruit de ma découverte, en cas de Succès.

L’accident que j’ai éprouvé dernièrement, la perte d’une malle tombée à la mer, me réduit à la détresse.

C’est avec une peine infinie que j’ai pu me rendre à Orange-County.

Oserais-je me flatter, Monsieur le Président, que Votre Excellence daignant avoir égard aux bonnes recommandations de l’homme du monde qui Lui est le plus sincèrement attaché, et en Considération de mes Services et de mes infortunes, voudra bien venir obligeamment à mon aide et m’admettre à l’honneur de Lui présenter mes très humbles hommages en même tems que la Lettre de Son ancien et fidèle Ami ? Je suis avec un très profond respect, Monsieur le Président, de Votre Excellence, le très humble, très Obéissant et dévoué Serviteur

le Bon. Montlezun-Labarthette

Chr. de l’ordre Royal et Mre. de Saint-Louis. » [15]

[16]


Toujours grâce à cette lettre et à celle de recommandation du marquis de Lafayette, il fut donc introduit auprès du président, et résida quelques jours dans sa propriété de Montpelier.[17]

résidence de Montpelier


Il put aussi rendre visite à l’ex-président Thomas Jefferson[18] à Monticello,[19] et passa quelques heures chez le futur locataire de la Maison-Blanche, alors secrétaire d’État, James Monroe.[20] Les récits forts détaillés de ces rencontres, des monuments et des musées qu’il visita furent utiles à certains historiens américains.[21]

Début 1817, il finissait ce périple à travers les États-Unis par la ville de La Nouvelle-Orléans. Il ne goûta guère son séjour en cette ville, comme le montrent les lignes qu’il y consacra dans son récit de voyage :

« Le 2 janvier 1817. Nouvelle-orléans

Fatigué de ma résidence dans cette île de boue, j’ai arrêté mon passage sur un malheureux bateau qui doit mettre à la voile après-demain matin pour la Havane (île de Cuba).

Je quitte la Louisiane sans regrets ; c’est un vilain pays, extrêmement désagréable au physique et au moral, Le climat y est déplaisant à un degré difficile de décrire ; l’esprit y est gangrené au-delà de ce qu’il est possible d’exprimer. Il ne manquait plus à cette terre maudite que d’être sous le gouvernement américain. Les turpitudes et les grossièretés dégoûtantes insérées chaque jour dans les feuilles publiques par les ignares gazetiers, achèvent de soulever le cœur.

Ici toutes les idées sont renversées ; l’on n’y obtient de considération qu’autant qu’on est riche : la piraterie est à l’ordre du jour ; les banqueroutes mènent à la fortune ; le démagogue est fêté pour ses opinions ; l’homme flétri et condamné à mort comme traître à son roi reçoit un accueil flatteur et le régicide lui-même est honoré dans les salons (…) l’homme d’un cœur droit est déplacé dans cette indigne contrée ; ceux de cette trempe gémissent de s’y trouver enchaînes ; leurs vœux les plus ardens appellent sans cesse l’heureux jour qui les verra s’embarquer et braver les dangers de la mer, en recherche d’une terre moins barbare (…) »

Mais pourquoi un tel ressentiment ? N’ayant pu totalement cacher ses idées ultra-royalistes dans une démocratie comme les États-Unis, il s’était attiré de nombreuses remarques. Et ce que découvrira le baron c’est que depuis la fin des Cent-Jours et les nouvelles lois émises par le nouveau gouvernement français, nombre de bonapartistes, parmi les plus importants s’étaient exilés aux États-Unis. En premier Joseph Bonaparte dès août 1815, puis Grouchy, Clauzel… mais aussi des régicides comme Garnier de Saintes,[22] Pierre-François Réal…

Au départ en février 1816 l’ambassadeur de France le royaliste Hyde de Neuville ne s’était point inquiété :

« Ces hommes, connus par leur attachement à un système d’ambition personnelle qui, certes, n’a rien de populaire, ne peuvent être d’un grand danger sur cette terre démocratique. Les républicains font peu de cas de leurs principes et les fédéralistes en désapprouvent »[23]

Mais suite à un banquet donné à Baltimore le 4 juillet 1816 où un toast fut porté par JB Skinner directeur de la poste de cette ville « aux généraux de France en exil »; et ayant traité Louis XVIII de « IMBECILE » Hyde de Neuville changea d’opinion comme le montre ce courrier du 12 juillet adressé au ministre des Affaires étrangères :

« Votre excellence, ne peut se faire une idée du délire anarchique auquel s’abandonne une clase nombreuse d’Américains et une foule de Français. Ces gens-là reviennent à 93 : les régicides sont pour eux des héros et Billaud de Varennes et Carnot d’illustres victimes. Les calomnies les plus absurde, les plus lâches et les grossières sont mises journellement en circulation, et contre la France et contre l’auguste famille des bourbons »

Et il demanda la destitution de Skinner, créant un incident diplomatique entre la France et les États-Unis qui se targuèrent de lui donner une leçon sur la liberté d’opinion.[24]

Pendant ce temps-là, poursuivant son périple notre baron ayant eu écho que La Nouvelle-Orléans était plus « aristocrate », et sachant qu’il y avait beaucoup de réfugiés de Saint-Domingue dont un grand ami dénommé Grammont, décida d’y séjourner. Mais comble de malchance pour lui, la ville, elle aussi et surtout elle, était dans une période où elle acclamait les réfugiés bonapartistes.[25] En effet, comme l’annonçaient régulièrement les journaux de la ville, de nombreux bonapartistes y faisaient étape. Et les Français établis en Louisiane ou les néo-Américains d’origine française organisèrent des banquets en leur honneur. Au milieu des libations, des toasts furent portés, soit à Napoléon, soit à la future République française où on y chantait de nombreux hymnes patriotiques dont la Marseillaise. Ainsi dans « l’Ami des Lois et Journal du soir » de Jean Leclerc, lui aussi ex-révolutionnaire français citoyen américain depuis quelques années,[26] fut imprimé le 17 août 1816 :

« Il eût été à souhaiter que Mr Lainé, président de la Chambre dite des Députés en france, se fût trouvé à La Nouvelle-Orléans hier, et avant-hier ; il aurait vu fêter la st napoléon et se serait détrompé sur le compte des habitants de la Louisiane. Il est à remarquer qu’elle a été célébrée avec plus d’enthousiasme, que les réunions ont été plus multipliées que l’année dernière ; cela est naturel : c’est un hommage désintéressé rendu par des hommes libres à un héros malheureux ; l’année passée on le croit sur le trône !!

Dans une de ces réunions, parmi divers toasts nous avons remarqué les suivants, que nous publions avec plaisir :

À… qui viennent vivre sous sa loi quelque soit leur religion

À Napoléon plus grand dans l’adversité que dans la prospérité

Aux braves morts au champs de Waterloo

Aux Français qui habitent la Louisiane - Puisse notre exemple les engager à se rendre comme nous indépendants

À l’immortel Washington

Aux braves grouchy Renauld de St Jean d’Angély, Clausel, Lefebvre Desnouettes, qui nous espérons, se réuniront bientôt à nous

Au Nouveau Léonidas français, le brave Maréchal de Camp Cambronne, l’honneur des armées Françaises

Au Roi de Rome - Puisse son règne futur rappeler la gloire de celui de son père.

Aux Français arrivants qui se sont empressés de se réunir à nous. Au Prince Eugène de Beauharnais qui n’a jamais varié dans ses opinions

Au brave Général Jackson, le sauveur de la Louisiane, l’ami des Français

Au peuple américain hospitalier


Et en cette fin d’année 1816 le comte Lefebvre-Desnouettes[27] y était de passage, le temps de recruter pour la colonie « Vine and Olive »[28], faisant partie de ce projet on peut citer parmi d’autres l’ex député régicide Joseph Lakanal.